‹ Odette, la petite reineChapitre 3 sur 17 · CM · texte numérisé non relu

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de mettre ses leçons en pratique, et lui-même servit de guide à l'adolescent. Nous ne suivrons point Wilfrid dans le cours de ses promenades ; il fit, non pas le tour du monde, puisque l'Amérique était encore inconnue, et ne fut découverte qu'en 1491 par le génois Christophe Colomb, auquel Améric Vespuce vola six ans après, la gloire de cette découverte , en donnant effrontément son nom à cette partie du inonde; mais il fit un peu plus que son tour de France, puisqu'il visita une partie de l'Italie , de l'Allemagne, etc., pendant les deux ans qu'il passa loin de son pa}rs natal. On ne voyageait point al rs aussi commodément qu'aujourd'hui. On ne connaissait ni les cabriolets , ni les diligences, ni les relais : on cheminait à cheval, plus souvent à pied ; ce qui a bien son agrément, lorsqu'on est curieux, et qu'on veut s'instruire.

lîesi vrai que la dépense n'était pas excessive. On n'allouait au chancelier de France en voyage, que sept sous par jour ; un homme de peine gagnoit un sou; le boisseau de froment valait deux sous six deniers ; on pom ait se marier et payer grassement les cérémonies de l'église moy ennan ( h u.it à dix sous ; et , pour une livre tournois , on avait un très-joli enterrement.

On trouvait très -peu d'auberges sur la route; et le plus souvent, on couchait à la belle étoile.

Abstraction faite du petit calcul d'intérêt , bien naturel , qui dirige l'homme officieux qui vole au-devant de mes besoins, je ne vois que le service important qu'il me rend. Las , harassé, mourant de froid, de soif, de faim, j'arrive dans une auberge ; j'y trouve bon feu, bon vin, bonne chère: je me réchauffe, je me restaure, jappaise ma faim , ma soif;

je me trouve un antre homme, je sors de l'autre monde, et je bénis la Providence d'avoir créé l'être obligeant qui me rend la force, la gaité, la santé , la vie. Cet homme est pour moi un être presque divin; je le regarde avec une sorte de vénération; je suis tenté de sauter au cou de cet ami de l'humanité, qui, à point nommé , est venu se placer là pour me.

rendre le plus signalé service. S'il ne s'en fût point avisé, où en serais- je? Forcé de parcourir encore péd est rement un ou deux myriamètres ( car c'est ma folie, à moi, que de marcher à pied), je serais mor* 1 rente fois avant d'arriver au gîte. Oh ! combien il y a loin du quatorzième siècle au dix-neuvième !...,.

- Avait-or, froid ? Poi nt glç,Qeç chemi- . nées qui font l'ornement de nos édifices, et qui joignent l'agréable à* l'utile. On se rassemblait en commun au

milieu d'une pièce enfumée, autour d'un large foyer , dont le tuyau allait percer le plafond.

On commençait cependant à sortir de cette ignorance grossière dont la rouille avait couvert l'Europe depuis la chute de l'Empire romain. On entrevoyait dans l'éloignement une faible lueur qui annonçait l'aurore des sciences et des arts. Déjà les Français avaient inventé la marinette ou mare noire 9 que perfectionna Fiavio Gioja , citoyen d'Amalfi, auquel on accorda long-temps l'honneur de l'invention, Alexandre Spina avait , dès la fin du treizième siècle, trouvé le secret de secourir la vueaifaiblie des vieillards, secret dont, de nos jours, beaucoup de vieillards de vingt ans font largement usage. Déjà la vaisselle de terre était remplacée par la faïence, qui tira son nom de Faënza, ville d'Italie , où. elle fut fabriquée. L'usage

( i8 ) des vitres était connu , ainsi que le secret des miroirs de cristal, ouvrage de l'industrieuse Venise, Déjà on avait imaginé l'art de peindre les vitraux, qui n'est pas parvenu jusqu'à nous Un habitant de Padoue avait inventé l'art de faire du papier. Roger Bacon avait imaginé les lanternes magiques, qui le firent soupçonner de magie, comme on en soupçon na pareillement , deux cents ans après , les premiers imprimeurs qui se présentèrent à Paris, et qui furent forcés de prendre la fuite pour éviter la hart ou les fagots. 11 est vrai qu'à cette époque l'ignorance et la superstition étaient en règne. Alors la doctrine des spectres, des fantômes, des sorciers et des apparitions, était reçue comme article de foi. Point de château qui n'eût ses tours mystérieuses, ses effrayans souterrains, ses voies invisibles, ses victimes chargées de chaînes. Wilfrid ,

311 son pays natal, avait vu souvent la fée Mélusine planer sur le château ie Lusignan , en chantant ou criant , suivant la circonstance ; annonçant la paix, la guerre, la naissance et la mort des seigneurs de Lusignan. C'éîoit bien ce que notre consœur Anne Radchff , appelle une voïsa aérienne.

Quelquefois elle se baignait tranquillement dans les eaux pures et limpides de la fontaine qui coulait auprès du château. Familiarisé avec ces merveilles, le jeune Wilfrid vit sans étonnement les sept prodiges du Dauphiné , la tour inaccessible, la fontaine ardente, les caves prophétiques de Sassenage, la manne deBriançon , la grotte de la Baîme, les lentilles ophtalmiques, et la tour sans venin, Il eut même la consolation de se recommander aux prières du saint ermite qui venait de s'établir au pied de cette tour , dont il chassa pour

( no ) jamais, par la vertu de ses exorcismes, tous les insectes venimeux.

Vilfrid arriva à Lyon précisément; à l'époque où. cette antique cité des Gaules, patrie de l'empereur Marc- Aurèle, était encore occupée de la mort funeste de la belle Allemande.

Cette jeune beauté, fille d'un noble allemand qui était venu s'établir à Lyon , était destinée à épouser un homme qu'elle détestait Elle opposa un refus inébranlable aux ordres précis de son père. 11 la tint captive dans une maison de campagne, près du monastère de l'île Barbe , et là voulut la forcer d'accepter l'époux qu'il lui destinait. La jeune personne se délivra de cette horrible contrainte en se donnant la mort. Altéré par cet événement funeste, le père mourut à son tour, déchiré de remo-ds II ordonna que, sur la sépulture de sa fil le, à laquelle, en sa qualité de suicide, on

ivait refusé un peu de terre réservée mx fidèles, on élevât un monument qu'il désigna sous le nom de tour d'expiation , mais qui par la suite prit celui de tour de la belle Allemande»

A peine cette tour fut-elle construite , qu'on aperçut , pendant la nuit , une flamme rouge au-dessus du toîtde la tour. \Vilfrid vit cette flamme comme les autres, et pria avec ferveur pour l'ame en peine. Tout le inonde en fit autant , et bientôt la flamme rouge se changea peu-à-peu en flamme bleuâtre; enfin elle devint blanche comme la neige, et disparut,

La Normandie, séjour ordinaire des sorciers, des lutins et des loups garoux, offrit à Wilfrid une ample provision de prodiges. Il rencontra, dans une forêt , la chasse du roi Artus ou Arthur ', personnage brusque , farouche, mais qui se borne à se faire suivre par une meute de chiens, en

donnant du cor, et criant, Tayaut Tayaut ! et qui ne fait mal à per sonne. Si l'on en croit les annales nor! mandes , ce déterminé chasseur s< livrait encore à ce noble exercice ver le milieu du dix-huitième siècle; mai:

depuis cette époque , ou soupçonne qu'il a disparu. Au surplus, d'autres contrées ont leurs chasses de Saint- Hubert. On sait que Henri IV enten-j dit les ébattemens du grand veneur dans la forêt de Fontainebleau. 11 est vrai qu'à cette époque, deux gueux s'étaient exercés à contrefaire le son descors de chasse et la voix des chiens, de manière qu'à trente pas on croyait entendre une meute et des piqueurs, et que le bruit paraissait, tantôt venir d'un éloignement considérable , et tantôt être tout près. C'étaient des espèces de ventriloques.

Wilfrid,en passant au châteiu du Pirou, eut la satisfaction d'y voir les

( *3 ) oies-fées, qui, comme chacun sait, filles d'un magicien fameux, et daines châtelaines du lieu, avaient été forcées.le l'abandonner ,sous la forme de ces oiseaux , à l'époque de l'irruption des Normands ; mais qui , douées d'un excellent naturel , reviennent tous les ans, au mois de mars , faire leur ponte au château. Notre voyageur se régala d'une omelette de ces œufsfées, et déclara qu'il n'avait jamais rien mangé d'aussi délicieux.

Mais ce ne fut point seulement en France que Wilfrid vit des prodiges.

En parcourant la Hollande, il eut la curiosité d'aller exprès au village de Pioosdugen, pour y voir les deux plats d'airain dans lesquels furent présentés au baptême les trois cent soixantecinq enfans de la comtesse de Hennéberg, fille de Florent IV, comte de Hollande. Cette dame , dit-on, ayant fait quelques reproches à une pauvre

mendiante, parce qu'elle faisait trop d'enfans, cette femme lui répondit qu'elle lui en souhaitait autant qu'il y avait de jours dans l'an. Cette femme était inspirée; mais elle avait, comme on voit , la tête chaude , ce qui est assez communément le partage des gens à visions. La prédiction , ou, si l'on veut, la malédiction s'accomplit; la jeune comtesse de Hollande , accoucha, un beau matin, de trois cent soixante-cinq enfans, qui sans doute n'étaient guère plus gros- que le petit Poucet. Le Prélat Dom Guillaume, suffragant de Trêves, les baptisa tous les garçons furent tous nommés Jean toutes les filles reçurent le nom d'£/i sabelh. Leur apparition sur ce glob ne fut pas de longue durée: ils na quirent, furent baptisés, moururen et furent enterrés avec leur mère, qu mourut aussi, le même jour, vendred saint, 3 d'avril i2y6*

Wilfrid fut curieux de faire une station sur leur tombeau , et vit les deux bassins accrochés aux deux côtés d'un grand tableau ou celte histoire véritable et remarquable était détaillée très au long. Nous ajoutons une foi religieuse au récit que se plaisait à faire de cette aventure le brave Wilfrid , dont le témoignage d'ailleurs est confirmé par une foule d'écrivains respectables, tels qu'Erasme Vives , Guichardin , Christoval, Camérarius , Guy- Dominique- Pierre , auteur des annales de Flandres, et beaucoup d'autres.

En Allemagne, près de Mayence , "Wilfrid visita la tour quarrée , où.

Hatton II, surnommé Bonose, archevêque de cette ville, fut dévoré par les rats , en 967. On dit que ce prélat , dans un temps de famine, fit assembler quantité de pauvres dans une Tome I. a

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grange, qu'il les y fit enfermer , qu'il fit mettre le feu à la grange, et que tous ces malheureux y périrent. On ajoute que, sur les représentations que Ton fit à ce prélat, il répondit:

Cette vermine est inutile; elle ne sert qu'à manger le pain nécessaire aux autres.

Hatton fut cruellement puni de son inhumanité. Assiégé par une armée de rats, il fut contraint de quitter le manoir épiscopal. 11 se sauva dans la tour quarrée, placée dans une des îles du Rhin; mais les rats traversèrent le fleuve à la nage , firent le siège de la tour, la prirent d'assaut, et dévorèrent l'archevêque. Tel fut le récit qu'on en fit à Wilfrid. Quatre siècles n'avaient point altéré la croyance des bons mayençais.

En passant à Nuremberg, il visita le château , et y vit les quatre colonnes

corinthiennes, de quinze pieds de haut, que le diable apporta de Rome, sur le défi qui lui en lut fait par un moine.

Dans le cours de ses voyages, il pénétra jusqu'en Afrique ; mais il n'y lit pas un long séjour» Arrivé à Biedoblo, au lieu d'habitans, il ne trouva que des pierres : la ville entière, pendant la nuit précédente, avait été pétrifiée. Hommes , femmes, enfans , animaux domestiques furent changés en statues , ou de pierre ou de sel ; car les auteurs ne sont pas d'accord sur ce point, que Wilfrid ne put décider, parce qu'il ne lui prit point fantaisie d'en faire la dégustation : il s'en revint plus vite que le vent, et passa en Italie.

Là, l'attendaient de nouvelles merveillesj mais comme elles naissaient sous ses pas , nous n'en ferons point Ténumération» On sait que l'Italie est

le pays des prodiges. Ils étaient presque aussi communs partout à cette époque ; et , en revenant dans ses foyers, Wilfrid , qui avait appris quelques mots d'italien, disait en luimême:

Tutto il mondo è fatto corne la nostra famiglia.

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