‹ Odette, la petite reineChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Roi Jean.

JJe retour de ses voyages, Wilfrid, à peine âgé de vingt ans, perdit sa mère. Jeune , ardent , robuste, vigoureux, il méditait depuis long-temps le projet d'entrer au service. La guerre était allumée depuis neuf ans entre la France et l'Angleterre , et n'avait été interrompue que par une trêve d'une année. Depuis long-temps les hostilités étaient recommencées; l'occasion était favorable : Wilfrid jura de se distinguer.

Son père ne s'opposa point à sa noble ardeur; mais, privé à- la-foi s de

sa femme et de son fils, il prit le parti de vendre ce qu'il avait, et d'entreprendre de nouveaux voyages^ Depuis ce temps, Wi lf rid n'en entendit plus parler.

On sait qu'Edouard III , roi d'An* . gleterre , prétendait à la couronne de France, du chef d'Isabelle, son épouse, fille de Philippe-le-Bel; et, quoiqu'il eût rendu hommage à Philippe de Valois, comme duc d'Aquitaine, dans l'église cathédrale d'Amiens , il n'en fit pas moins la guerre a ce prince, pour soutenir ses prétentions. La perte de la bataille navale de l'Ecluse, le a3 de juin 1^40, fut un des premiers malheurs de Philippe; et la funeste journée de Crecy en Ponthieu, le 26 d'août 1^46, y mit le comble. La plus grande partie de la noblesse de France y périt , et Philippe de Valois eut bien de la peine à se sauver du carnage, après

des actions d'une valeur extraordinaire. Etant arrivé de nuit au château de Bray en Picardie , et le seigneur châtelain, qui était sur ses gardes, ayant demandé : Qui va là ? — La fortune de la France, répondit Philippe.

Le prince de Galles, fils d'Edouard , âgé de quatorze ans , contribua beaucoup à ce triomphe des Anglais, et y gagna ses premiers éperons. Wilirid, après avoir fait des prodiges de valeur, resta sur le champ de bataille au rangdes morts. Il revint cependant à la vie , eut le bonheur d'échapper au carnage , et celui de rencontrer le prince Jean , fils de Philippe , qui , témoin desa bravoure, ordonna qu'on en prît le plus grand soin, et l'attacha auprès de sa personne.

La perte de la bataille de Crecy fut suivie de la prise de Calais , par

Edouard : événement funeste qui fit éclater le dévouement héroïque d'Eustache de Saint-Pierre , et de cinq autres citoyens de cette ville, qui resta au pouvoir des Anglais jusqu'en i558, qu'elle fut reprise par François de Lorraine, duc de Guise.

Un fléau plus terrible que celui de la guerre, en suspendit les calamités.

Dans le royaume de Catay , en Asie, on vit dans le ciel, pendant quelques heures , un globe de différentes couleurs. En tombant sur la terre ,il s'ouvrit, et répandit une puanteur dont la malignité sema dans l'instant la mort dans tout le pays. Cette vapeur , en remontant et se condensant dans l'air, retombait en insectes venimeux, et l'horrible peste dont elle renfermait le germe , après avoir ravagé l'Asie et l'Afrique , dépeupla l'Europe des deui tiers de ses habitans,

(53) en moins de dix-huit mois. Ce fléau avait été précédé par d'affreux tremblemens de terre , qui se firent sentir du midi jusqu'au septentrion, engloutissant des villes entières dans les abîmes qu'ils entrouvraient.

La peste et la famine n'ayant pas plus épargné l'Angleterre que la France , la trêve conclue après la prise de Calais , fut prolongée à diverses reprises, jusqu'en i355. Philippe de Valois n'en vit pas l'expiration ; il mourut à Nogent-le-Roi , le 22 d'août i35o, Jean, son fils, surnommé le Bon à cause de sa sincérité, trouva, en montant sur le trône, les affaires de la France dans une situation trèi-fâcheuse, et n'eut aucune des qualités nécessaires pour les rétablir Homme de bien , mais malheureux; éclairé dans les petites choses, mais sans lumières dans les grandes; recommandable par sa bonne foi,

( 34 ; mais dépourvu de prudence , il était plus propre à obéir qu'à commander.

Son règne est fameux par la perte de la bataille de Poitiers , près de Noailles, le 17 septembre 1 356. Jean était à la tête d'une armée de quarante mille hommes ; les Anglais n'en avaient que dix mille: ils ne demandaient que la permission de se retirer, et leur vie sauve; ils se soumettaient à toutes les conditions qu'on pouvait exiger. Le roi eût pu trouver tous les avantages d'une victoire, s'il n'eût pas voulu combattre : première faute, que l'histoire ne lui pardonne pas. Dans le combat , il en fit d'autres qui ne sont pas plus excusables* Parmi les causes qui contribuèrent à la défaite des Français , on a observé que , non seulement le désavantage du lieu, mais encore l'habillement extravagant du temps , rendit leur valeur inutile. On portait alors des

habits dont les manches longues et très-larges, à-peu-près comme le sont celles de nos robes de palais, empêchaient la liberté de l'action.

Quoique Jean fût extrêmement courageux, il paraît que ses troupes n'avaient pas nnc haute idée de ses talens. Les soldais chantant dans une marche, selon la coutume, la chanson de Roland , dont la mémoire fut longtemps en vénération, Jean, s'adressant à l'un d'eux, lui dit :

Il y a long-temps qu'il n'y a plus de Roland.

Cela est vrai , répondit le soldat ; mais aussi n'y a t-ilplus de Char- LEMAGNE.

Wilfrid se battit en déterminé , veillant sur la personne sacrée du monarque, et lui faisant un bouclier de son corps. Deux fois il lui sauva la vie aux dépens de ses propres blessures; mais il ne put lui sauver la

( 36 ) honte d'être fiait prisonnier. 11 eût pu songer à sa propre sûreté, et sauver ses jours et sa liberté; mais trop attaché, trop fidèle à son roi pour l'abandonner lâchement, il préféra de partager ses fers. Par la joyeuse de Charlemagne, s'écria-t- il, jamais je ne me séparerai de mon maître : s'il meurt, qu'on m'enterre au pied de son tombeau !

Jean lui tendit les bras et pressa son ami contre son sein,

Philippe, le plus jeune des fils du monarque français ,agé seulement de ireize ans, avait combattu près de son père; il avait été blessé en cherchant à protéger les jours du roi, et fut fait prisonnier avec lui.

L'adversité est l'épreuve de la vertu. Jean se montra plus grand dans ses revers qu'il ne l'avait paru sur le trône. Quoique vaincu et prisonnier, il reçut du prince de Galles tous les

(37) honneurs dus à un roi fie France par son vassal. Au souper que l'anglais lui donna , le roi fut servi par le prince, qui refusa constamment l'honneur de s'asseoir à la même table 11 ne parut point abattu de ce terrible coup, et dit même au prince de Galles avec une constance héroïque :

« Je comptais vous donner à sou- >♦ per aujourd'hui ; mais le sort des » armes en a disposé autrement , et a t> voulu que ce fût vous qui m'en « donnassiez. »

Le vainqueur n'oublia rien pour consoler îe vaincu des disgrâces du sort, et lui dit:

Chier Sire , ne veuillez mie vous attrister si Dieu na pas voulu aujourd'hui consentir à votre volonté ; car y certainement y monseigneur mon père vous fera tout honneur et amitié, et s*accordera avec vous si raisonnablement, que vous demeurerez bons

( 33 ) amis ensemble à fou/ours à V égard de V événement du combat ; quoique la journée ne soit pas votre , vous avez pourtant lieu de vous applaudir , et d'être même joyeux , car vous avez acquis le haut nom de prouesse, et avez surpassé tous les mieux cornbattans. Je ne le dis mie , chier Sire, pour vous louer ; car tous ceux de notre parti , qui ont vu les uns et les autres, se sont , par pleine confiance, a ce accordés , et vous en donnent le prix et chapelet.

Quoique le prince de Galles eût refusé de s'asseoir à la table du roi, néanmoins, l'officier charge déverser à boire aux deux rois Jean et Edouard, présenta d'abord la coupe à ce dernier. Philippe de France, depuis duc de Bourgogne, donna un soufflet à l'échanson , en lui disant :

« Ignores-tu que ton maître est

vassal dn roi mon père? et crois-tu que sa prison le dégrade ? »

Sur quoi Edouard , surpris rie la fermeté du jeune prince, dit en s'adressant à Jean :

— Comment appelez -vous voire fils?

— - Il se nomme Philippe , dit le roi ?

— 11 faut le nommer Hardi, reprit Edouard, puisque, dans la circonstance où vous vous trouvez, il est aussi hardi que si la victoire se fût déclarée pour vous.

Jean ne se montra pas moins ferme, quoiqu'il fût au pouvoir d'Edouard.

Celui-ci lui ayant proposé sa liberté à condition de lui faire hommage du royaume de France, Jean lui répondit avec dignité :

« Il est inutile de me faire des propositions que je ne dois pas écouter.

Les droits de ma couronne sont inaliénables» J'ai reçu de mes ayeux un

royaume libre et indépendant; je le laisserai libre et indépendant à ma postérité. Le sort des combats a pu disposer de ma personne, mais non pas des droits sacrés de la royauté que ma naissance m'a donnés, et sur lesquels ni ma captivité ni ma mort ne peuvent rien. Heureux ! si je peux sacrifier ma vie pour l'honneur de la France que Dieu m'a confié. »

L'attachement sans bornes .du fidèle Wilfrid adoucissait les rigueurs de la captivité du roi Jean. Un autre sentiment contribua bientôt à en diminuer l'amertume. Jean vit la gentille comtesse de Salisbury, et en de- * vint amoureux. Parée de tous les charmes de la jeunesse et de la beauté, la comtesse de Salisbury effaçait toutes les dames anglaises. Edouard luimême n'avait pu se dispenser de lui rendre hommage. Persuadé qu'un roi soupire rarement long-temps aprèb la

beauté qni a fait sa conquête, il s'expliqua sans détour, et crut qu'il lui suffisait de parler pour être heureux; mais quelque présomption que lui inspirassent son mérite personnel et l'éclat de son diadème , la réponse de la comtesse à cette déclaration lui découvrit un fonds de vertu et un attachement à ses devoirs, qui dès le premier entretien, ne lui permirent plus le plus léger espoir. En quittant la dame, il ne l'oublia pas ; il emporta son image, mais qui lui représentant toujours autant de vertu que de beauté dans cette admirable personne, assaisonna sa passion d'un , respect, dont il voulut que lamémoire fût éternisée par l'ordre de la Jarretière, qu'il institua en son honneur , avec cette devise :

HONNI SOÏT QUI MAL Y PENSE î

mots que proféra Edouard en rele-

vant la jarretière de cette dame qui l'avait perdue en dansant.

Jean ne fut pas mieux traité que son rival : la comtesse de Salisbury resta fidelle à son époux, alors prisonnier en France.

Wilfrid fut plus heureux que son maître; il sut gagner les bonnes grâces de Plectrude , l'une des femmes de la comtesse de Salisbury , âgée de vingtdeux ans et fort jolie.

La prison du roi fut, dans Paris , le signal d'une guerre civile j et Charles, dauphin, connu depuis sous le nom de Charles V , ou le Sage , ne fut déclaré régent du royaume que pour le voir presque révolté contre lui.

Charles, le Mauvais , roi de Navarre, arrive à Paris pour attiser le £eu de la discorde ; Marcel , prévôt des marchands, entre au Louvre suivi d'une foule séditieuse , et fait massacrer Robert de Clermont , maréchal de

(4* ) France , et le maréchal de Champagne sous les yeux même du dauphin. Les paysans s'attroupent de tous côtés et se ruent sur les nobles comme des bêtes féroces : ils portent la fureur jusqu'à faire rôtir un seigneur dans son château et à contraindre sa femme et ses filles de mander la chair de leur époux et de leur père. Charles de Navarre aspire à la couronne : il empoisonne le dauphin, qui n'en mourut pas alors, mais dont le poison abrégea les jours.

Tant de désastres amenèrent enfin le honteux traité de Bretigny , conclu le 8 mai i36o. Le roi Jean sortit enfin de la Tour de Londres, après quatre ans, en donnant en otage son frère et deux de sesfils, et repassa en France. Son fidèle Wilfrid s'arracha des bras de Plectrude pour accompagner son maître; mais l'exécution entière de ce traité s'étant trouvée impossible, Jean,

qui, dans ce cas, avait donné sa parole royale de retourner à Londres, s'y rendit en effet de nouveau, toujours accompagné de son inséparable. Quelques écrivains anglais ont prétendu que son amour pour la comtesse de Salisbury avait été la véritable cause de son retour; mais le devoir seul conduisit , en cette occasion , un prince qui avait adopté la maxime suivante :

Si la vérité et la bonne foi étaient perdues, ce serait dans le cœur et dans la bouche des rois qu'il faudrait les chercher.

Le roi Jean mourut à Londres le 8 d'avril 1364: on lui fit des obsèques dignes d'un roi. Son service fut célébré dans l'église de Saint-Paul; le corps fut ensuite conduit jusqu'au rivage , où on l'embarqua pour le transporter en France , le 6 de mai , et fut transféré à Saint Denis.

Wilfrid donna des larmes à son bon

(45) maître, et suivit en France ses tristes restes. Plectr ude consentit à le suivre : ils devinrent époux. Charles Y, pour récompenser son attachement à la personne du feu roi, lui donna, pour retraite, le château des Tourelles, avec une pension suffisante pour faire vivre les deux époux dans l'aisance.

Page 1