CHAPITRE IV
Naissance d'Odette.
JL ERSONNE n'ignore que Guillaume, duc de Normandie , surnommé le Bâtard t échangea ce surnom contre celui de Conquérant, lorsqu'il se fut emparé de l'Angleterre par la force des armes; tout le monde sait que ce prince fut le fruit des amours *du duc Robert et d'une jolie Normande nommée Gar lotte, fille d'un pelletier de Falaise, qui, depuis, épousa un gentilhomme, nommé Guilbert d€ Crespy , et en eut un fils, nomme Abdon.
Lorsque Guillaume-le-Conqucran passa en Angleterre, un grand nom
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bre de Normands l'y suivit et s'y fixa. La plupart étaient mariés; mais ils trouvèrent à Londres des consolations. Les dames de ce pays avaient des charmes comme celles de laNeustrie; elles avaient l'attrait de la nouveauté, de la fraîcheur . Les
dames de Caën, de Rouen, de Falaise, de Lizieux, devinrent veuves du vivant de leurs époux; mais sur les bords de l'Orne, de l'Arbec, de l'Ante , les belles ne sont ni moins sensibles ni moins exigeantes que sur les rives de la Tamise. Les dames normandes se voyant condamnées malgré elles aux privationsdu célibat, et n'ignorant pas d'ailleurs que leurs maris trouvaient un passe^tems agréable dans la compagnie des dames anglaises, leur écrivirent que s'ils ne se hâtaient de revenir, elles chercheraient, de leur côté, delà consolation dans un nouveau mariage. C'était les
( ^ ) menacer, avec décence, qu'elles subs fit lieraient aux torches de l'hymei les flambeaux de l'amour; car il y i peu d'apparence que leurs menace; pussent s'exécuter autrement. Ce:
lettres firent, dit-on, des impression:
différentes sur les Normands dT A rigleterre. Les uns , attachés effective ment à leur fortune présente , ou i leurs maitresses, et contens d'avoij eu de leurs femmes un héritier d( lettrs biens avant leur départ, ferme rent l'oreille à leurs plaintes, et leui laissèrent, par cette espèce d'aveu toute la liberté qu'elles semblaien désirer. Ilsdevinrent les tiges des plu grandes maisons de l'Angleterre D'autres proposèrent à leurs fidelle moitiés de venir les réjoindre, et cru rent peut-être qu'ils n'avaient rien d plus agréable que cette offre à leu proposer $ mais elles s'excusèrent d quitter leur pays par la crainte oi
(49) elles étaient de rencontrer quelquesuns de ces furieux Anglais qui assassinaient les Normands dans les bois ou sur les grands chemins, et par l'apparence qu'il y avait encore que les guerres continuelles dont ce royaume était menacé, ne leur laisseraient jamais un moment de sûretéet de repos.
Les maris les plus tendres et les plus jaloux ne purent résister auxdéfiances qu'ils conçurent pour l'avenir, après une déclaration qui leur apprenait si formellement qu'on pouvait se passer d'eux. Ils retournèrent en Normandie, après en avoir reçu l'agrément de Guillaume, qui s'en repentit dans la suite; mais il ne prévo3^ait pas que la dévsertion serait aussi considérable.
Abdon, très-jeune encore , fut de
ce nombre. Guilbert deCrespy n'était
plus: Gar lotte s'était remariée à Her-
fluin de Contaville; elle en avait eu
ux fils ; et, depuis , la mort avait Tome /, 5
tranché ses jours. Abdon ne trouvait point dans Guillaume , son frère utérin , l'affection à laquelle il devait s'attendre. Il repassa en Normandie, se fixa à Falaise , s'y maria % et eut un fils qui , comme son père , vécut en gentilhomme malaisé. Le fils de ce dernier préféra le commerce de pelleteries à l'oisiveté d'un noble indigent , et n'eut pas lieu de s'en repentir. La fortune lui sourit, et ses descendans embrassèrent sa profession.
11 fut le trisaïeul d'une très-jolie fille, nommée Régine , qui épousa un marchand de chevaux fort riche, nommé Odon de Champdivers.
Odon vint à Paris et offrit ses services à Charles V pour la remonte de sa cavalerie. Ce prince , à cette épo que, mettait sur pied cinq armées; il accepta les offres d'Odon, qui, tout en rendant au monarque et à laFrance des services essentiels, trouva le
moyen d'augmenter considérablement sa fortune,
Charles , à qui le surnom de Sage a été confirmé par la postérité, qui , seule, a droit de juger les rois, fut le restaurateur de la monarchie. Malheureusement, son règne ne fut que de seize ans, et la France dut jurer une haine immortelle à Charles de Navarre, qui avança les jours de ce prince. 11 parut très-peu à la tête des armées; Duguesclin l'en dispensait :
Duguesclin était le Marcellus et Tépée de la France. Charles V en fut le bouclier, comme Fabius Pavait été de sa patrie. « Il n'y eut jamais, disait Edouard , roi d' A ngleterre , il n'y eut jamais de roi de France qui portât moins les armes que Charles V# et qui, sans quitter son cabinet, et toujours la plume à la main , ait donné plus d'affaires à ses ennemis , et à moi en particulier, »
Charles créa la marine, et le sire de Couci fut le premier amiral en France.
Il a été le premier de nos rois qui ait porté le titre de dauphin; le premier qui ait rais un impôt réglé et ordinaire sur les vins i le premier qui ait fixé la majorité des rois et le tems de leur sacre à quatorze ans ; le pre~ mier qui ait donné, en titre, les gouvernernens des provinces ; le premier qui, depuis Charlemagne, ait donné aux Lettres un lustre réel; le premier qui ait procuré à la France une traduction française de la Bible; le premier, enfin, qui ait eu une biblio^ îhèque royale, laquelle, après avoir été long-tems à Fontainebleau , a fait lefondement de l'immense collection que toute l'Europe admire stujour* çPhui. Charles , dans un siècle d'ignorance et de ténèbres, avait saus cess§ à la bouche cette maxime :
tes clercs ou à sapience Von ne peut trop honorer; et tant que sapience sera honorée en ce royaume, il continuera à prospérité ; mais quand déboutée y sera9 il décherra.
Sensible et clément, Charles traita toujours ses sujets en père; et Ton a dit de son gouvernement que c'était Dieu même qui lui servait de modèle, Dieu dont le tonnerre gronde rarement et dont le soleil luit toujours.
Dans le cours des voyages que faisait Odon de Champdivers dans différentes contrées, pour les affaires de son commerce , il avait eu le bonheur de préserver Marguerite de Flandres, depuis duchesse de Bourgogne, d'un danger qui menaçait sa vie : elle s'était écartée de sa suite; un taureau furieux s'élance sur elle ; il allait la renverser, la fouler aux pieds, . • • • . Odon paraît; il est armé; il se précipite sur ce dangereux animal j il le
(54) blesse; mais il est blessé lui-même.
La princesse fuit ; sa suite vient au secours d'Odon : le taureau succombe sous les coups redoublés. Mais la blessure du généreux défenseur de Marguerite donne de vives inquiétudes :
la princesse ordonne qu'on en prenne le plus grand soin. Heureusement cette blessure n'est pas mortelle ; bientôt elle est cicatrisée; et Odon prend congé de la princesse de Flandres. Elle veut récompenser son zèle, son dévouement; il la supplie de roire qu'il est trop payé par la satisfaction qu'il éprouve de lui avoir sauvé la vie.
Odon retrouva depuis à la Cour de France Marguerite de Flandres, devenue l'épouse de Philippe le Hardi , duc de Bourgogne , frère de Charles V.
Cette princesse n'avait point oublié le service éminent qu'il lui avait rendu. Odon lui présenta la belle
(55) Régine, son épouse; la duchesse de Bourgogne l'accueillit avec beaucoup de bonté, l'assura de sa protection, et la retint au nombre de ses dames d'honneur; ce qui ne la priva point cependant de la compagnie de son époux, qui, au retour de chacun de ses voyages, n'avait plus d'autre habitation que le palais.
Régine devint enceinte dans le courant de février 1^79, et cet événement combla de joie son époux.
Elle approchait du septième mois de sa grossesse , lorsqu'Odon , par ordre de Charles, fut forcé de passer en Auvergne, où Bertrand Ehigueselin remportait -de nombreux avantages sur les Anglais, après leur avoir repris plusieurs châteaux en Guienne.
Ce chevalier breton , qui, du rang de simple gentilhomme parvint à celui de connétable de France, était le plus grand capitaine de son tems :
(56) îa France, avant lui, n'avait pas produit de général qu'on pût lui comparer. On peut dire à la gloire de Bertrand Duguesclin qu'il tira de son propre fonds tout ce qu'il fit voir de génie militaire dans un teins où l'art de la guerre était encore dans son enfance» 11 est peut-être le premier de nos généraux qui ait découvert et mis en pratique l'avantage des campemens, des marches savantes, des dispositions réfléchies : manœuvres négligées par nos aïeux, et que même ils taisaient gloire d'ignorer.
Avant, et long-tems après lui, on ne savait que fondre avec impétuosité sur l'ennemi; on se battait sans presqu'observer d'ordre; la fortune décidait de l'événement*
Ce héros savait ce qu'il valait. Fait prisonnier par Chandos, il paraît devant le prince Noir : l'anglais le laisse maître de fixer le prix de sa rançon ;
(57) le prisonnier croit se devoir à luimême de la porter à une somme immense; un mouvement involontaire trahit la surprise du prince jDuguesclin s'en aperçoit > et lui dit :
Je suis pauvre ; mais apprenez qu'il n'est point de femmes en France qui refusent défiler une année entière pour la rançon de Duguesclin*
Cette réponse peint les mœurs du tems : elle pouvait sortir de la bouche de Duguesclin, qui avait pris pour devise :
Toutes servir, toutes honorer pour Vamour d'une*
Ce qui peint également les mœurs et la religion peu éclairée de ce siècle , ce sont les vœux téméraires par lesquels les chevaliers de ce tems avaient coutume de s'engager à terminer quelque grande entreprise. Un Anglais jetant son gage de bataille devant Duguesclin, jure de ne point
( 53 ) dormir au lit avant d'en venir aux mains; Duguesclin relevant te gage, jure de ne manger que trois soupes au vin , au nom de la sainte Trinité , jusqu'à ce qu'il eut combattu.
Duguesclin faisait le siège de Châteauneuf-Randon, lorsqu'il fut attaqué d'une maladie mortelle. Il vit les approches de sa mort avec cette fermeté intrépide qui ne l'abandonna jamais, et qui caractérisait la trempe de son ame. En disant adieu aux vieux capitaines qui l'avaient suivi depuis quarante ans, il les pria de ne point oublier ce qu'il leur avait dit mille fois :
En quelque pays que vous fassiez la guerre , les gens d'église , les femmes , les enfans et le pauvre peuple ne sont point vos ennemis.
11 ne retint auprès de lui que son compagnon d'armes, Olivier de Clis- *on, et lui dit:
Messire Olivier , je sens que la mort m approche de près , et ne vous puis dire beaucoup de choses. Vous direz au roy que je suis bien marry que je ne lui ai fait plus long-tems service : de plusjldèle n eusse- je pu ; et si Dieu m9 en eust donné le tenis, j'avais bon espoir de lui vuider son royaume de ses ennemis d'Angleterre. Il a de bons serviteurs qui s'employeront de mêmes effets que moy ; et vous , messire Olivier, pour le premier , je vous prie de reprendre Vépée qu'il me commit quand il me donna l'état de connétable , et la lui rendre; il sgaura bien en disposer et faire élection de personne digne. Je lui recommande ma femme et mon frère ; et , adieu , je n'en puis plus.
Personne n'ignore l'honneur singulier que les ennemis firent à son ombre, Les Anglais assiégés avaient promis de se rendre le 12 de juillet,
( 6o) en cas qu'ils ne reçussent pas de secours : Duguesclin mourut le i5; on pouvait croire que les assiégés renforcés par ce vide immense que laisse un héros, retireraient leur parole»
Quelle surprise, de voir le gouverneur à la tête des officiers les plus distingués de la garnison, se rendre à la tente du défunt, et là, se prosternant devant le cercueil, déposer les clefs de la place!.....
A l'instant où. Duguesclin rendait les derniers soupirs, Odon de Champ»
divers était tombé dans une embuscade et avait été fait prisonnier. Ce contre-tems le priva de la consolation de se trouver aux couches de Régine , qui , dans le courant de novembre 1079 donna naissance à une fille, qui fut nommée Odette, et qui coûta la vie à sa mère. Une des femmes de la duchesse de Bourgogne était accouchée, la veille, d'un enfant mâle> qui
(6i ) mourut presqu'en naissant : cette femme avait fait choix d'une nourrice des environs de Chartres, parce qu'elle-même était de cette ville. La mort de l'enfant laissant Yolande sans nourrisson , et Régine qui devait allaiter sa fille, n'existant plus, la duchesse de Bourgogne confia Odette aux soins de cette femme qui était d'une très-belle figure, grande, robuste , et qui paraissait excellente nourrice. Au bout de dix mois, Yolande eut recours à l'intercession d'un saint pour soulager l'enfant qui souffrait beaucoup des dents ; et ce fut à son retour qu'elle éprouva l'accident dont on a lu les détails dans le premier Chapitre; ce qui la força de se réfugier dans le château desTourelles.