‹ Odette, la petite reineChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

apparitions.

ILFRID avait fait les apprêts du souper pour la tonne nourrice; car depuis plus de deux heures Plectrude et lui avaient pris leur dernier repas du jour. On dînait alors à huit heures et on soupait à quatre ; cet usage dégénéra peu à peu.

Lever à cinq, dîner à neuf; Souper à cinq, coucher à neuf, Fait vivre d'ans nonante-neuf.

Tel fut le dicton du siècle suivant.

Aujourd'hui c'est un peu changé ;

beaucoup de personnes se couchent à

heure ou nos pères se levaient, et lies déjeûnent à-peu- près à celle où e faisait alors le repas du soir.

Un bon feu, des vêleraens secs, vaient rétabli les forces d'Yolande; es membres glacés de l'enfant avaient épris de la chaleur, et le lait bienaisant de sa nourrice avait achevé de e fortifier.

Tandis que Wilfrid encourageait Rolande, qui ne manquait pas d'ap- )étit, à savourer les alimens qu'il ivait préparés, la bonne Plectrude illa disposer un lit pour la nourrice, 3t tout près de ce lit elle arrangea ;ort proprement une espèce de ber- :eau pour la petite Odette. Plectrude , pour mieux faire à Yolande les honneurs du château, lui avait destiné le plus bel appartement, celui qui était réservé pour le monarque ou pour quelque grand de sa cour , dans le cas où la fantaisie lui prendrait de

s'y reposer en passant. Cet appartement très-vaste, voûté, ressemblait assez à la nef d'une église, et était totalement dépouillé d'ornemens; il n'était éclairé que par deux lucarnes placées tout au haut : en les supprimant, on l'eût pris pour un caveau sépulcral.

Pendant ces préparatifs, Wilfrid entretenait Yolande de ses voyages :

il ne tarissait pas sur cet objet; mais il avait très-peu d'occasions d'en faire le récit : qu'on juge s'il s'en donna à cœur- joie ! Les nourrices aiment les contes, et Wilfrid était en fonds. 11 passa en revue toutes les merveilles dont il avait été témoin, et la conversation se prolongea assez avant dans la soirée. Yolande, les yeux fixés sur Wilfrid, et tenant l'enfant dans ses bras , écoutait , bouche béante , les contes du vieux soldat. Un ancien tableau qu'il avait vu dans l'abbaye

rde Fécamp, lui fournit le récit suivant :

« Richard II avait le penchant , commun à tous les ducs de Normandie, qui les portait à combler de faveurs les paroisses et les monastères :

il affectait tant de piété et de zèle, que d'aussi loin qu'il voyait une église , il ne manquait pas de s'en approcher pour y faire sa prière. 11 visi-

n tait chaque jour quelque couvent, et affectionnait particulièrement l'ab-

« baye de Fécamp. Il lui arriva, dans son sommeil, de voir en songe un homme monstrueux qui entrait avec une massue à la main dans cette abbaye , et qui menaçait d'en assommer tous les moines. Richard, qui s'imaginait être témoin du massacre, rêva aussi qu'il défendait les serviteurs de Dieu, et qu'il faisait partager le péril à leur ennemi. Son sommeil ayant été interrompu par la violence de son

agitation, il demanda son cheval et ses armes; et, seul, comme il aimait à voyager, il se mit en chemin pour aller droit à Fécamp. La nuit était des plus obscures ; mais Richard avait reçu de la nature une qualité singulière; il voyait clair la nuit comme le jour; il aperçut par conséquent sans peine une église qui était sur sa route, et dont la porte se trouvait ouverte; sa dévotion l'y fit entrer. En passant dans le chœur, il laissa ses gants sur le lutrin pour aller faire sa prière sur les marches de l'autel. Il découvrit bientôt la raison qui empêchait que l'église ne fût fermée.

C'était l'usage alors de porter les morts à Féglise aussitôt qu'ils étaient expirés, et de les y laisser découverts jusqu'au lendemain, pour y être aidés par les prières des fidèles. îi s'en trou« vait un dans l'église; le duc lui rendit les devoirs de la charité chrétienne,

se disposait ensuite à sortir , lors-*

u'il fut arrêté par quelque bruit.

yant tourné la tête , il aperçut le

ort qui se levait sur son cercueil et

ui en sortait brusquement pour

enir à lui. Il lui parut certain qu'un

adavre ne pouvait être remué que

iar le ministère du diable ; et comme

1 avait encore l'imagination remplie

le son songe, où il n'avait pas douté

xon plus que l'homme monstrueux

le fût l'ennemi du genre humain, il

ira son sabre dont il abattit la tête

\i celui qui semblait le poursuivre,

Richard étant sorti de l'église, se souvint de ses gants qu'il y avait laissés; et quoique plus persuadé que jamais qu'il venait de se battre contre le diable, il eut la fermeté de retourner sur ses pas pour les prendre; mais il retrouva le mort tranquillement replacé dans sa bière, sans au-

cane marque du coup terrible qui |ong avait séparé la tête du tronc.

Richard ayant continué heureusement son voyage , arriva le lendemain | D à Fécamp, où son inquiétude pour âge les moines se trouva encore assez yai vive pour lui faire demander iris- jeni tamment à l'abbé de les faire assem- utl bler tous devant lui. L'abbé, en exé- éisq cutant ses ordres, le pria d'en excep- i rdc ter un vieillard dont l'âge surpassait fora un siècle et que sa faiblesse retenait 1 t au lit depuis dix ans. an:

Non, insista le duc, je n'excepte T personne , et je veux qu'on apporte ni; ceux qui ne peuvent venir sans se- m cours. en

A peine furent-ils sortis tous du îl dortoir, que le bâtiment tomba en »

ruine, comme s'il eût été renversé lv par quelque puissance supérieure à fi la nature. Richard raconta ensuite le i

(«9 ) onge qui Pavait alarmé; et tous les îoines se rendirent à l'église pour y emercier le ciel avec lui.

De là est venu en Normandie l'uage de veiller les morts, Richard II yant défendu sous de rigoureuses •eines de laisser les cadavres sans uelqu'un pour veiller à leur garde usqu'à l'instant de leur sépulture. Il rdonna également que la peinture onservât le souvenir de ces faits; et s tableau qui les retraçait fut placé ans l'abbaye de Fécamp >*

Tel fut le récit de Wilfrid, récit ui passa pour constant en Normandie endant plusieurs siècles. Un histoien attribue néanmoins l'ordonnance e Richard H , concernant la veille es morts, à un accident arrivé au caavre d'un homme de distinction u'on avait abandonné seul pendant i nuit, et qui fut dévoré par les biens.

Les ducs de Normandie étaient sujets aux apparitions. On lit dans une vieille chronique, qu'un de cesprin-j ces , aussi du nom de Richard, étant dans un château qu'il avait sur les bords de la Seine, prè de la forêt de Moulineaux, eut envie d'aller se promener après souper dans la forêt,:

avec une partie de sa cour. A peinej y fut-il entré, qu'il entendit un bruit prodigieux qui semblait s'approcher continuellement. Il prit le parti de} s'arrêter, pour en éclaircir la cause f Un de sesécuyers eut la hardiesse dcj s'avancer seul, et revint faire au du(f le rapport suivant : a

11 avait vu une troupe de gens in-f connus , qui s'étaient rassemblés souil un arbre, et qui étaient conduits pail un chef, dont la figure et l'habille I1 ment n'annonçaient rien moins qu'uif" grand roi.

Richard trouva l'aventure assez sel

rieuse pour l'obliger de se retirer; il fît prendre des informations dans les lieux voisins. Les paysans qu'on avait d'abord négligé de consulter , répondirent que cet événement n'avait rien d'extraordinaire pour eux, et qu'il ne se passait pas de semaine où ils n'entendissent deux ou trois fois le (même bruit ; qu'à la vérité ils n'avaient jamais eu la hardiesse de l'approfondir, mais qu'ils s'en étaient fait une habitude qui le leur faisait entendre sans effroi. La curiosité du duc devint si pressante, que ne voulant néanmoins rien entreprendre avec imprudence, il assembla cent cinquante des plus braves chevaliers qu'il y eût en Normandie, et se rendit avec eux dans la forêt de Moulineaux un des jours où l'on était accoutumé d'entendre le bruit, 11 n'y fut pas long-tems sans être averti par les mêmes signes que la cavalcade

(7*) royale approchait. Deux hommes qui précédaient la troupe, étendirent sur l'herbe un grand drap, sur lequel tous les inconnus se placèrent en cercle, avec un homme au milieu d'eux , à qui Richard trouva effectivement l'air et l'habillement d'un roi, outre que les respects qu'il recevait de ses gens étaient une autre marque de sa dignité. Mais les cent cinquante chevaliers normands , effrayés du spectacle, prirent aussitôt la fuite avec la dernière lâcheté. Richard demeura seul, et son courage naturel le soutint dans une si étrange situation Après avoir invoqué le Ciel, il ne balança pointa s'avancer jusque sur le drap, et se présentant d'un air fier à l'assemblée, il dit au chef:

« Je te con j ure , de par Dieu , de me dire qui tu es, et ce que tu demandes sur ma terre ! car apprends que je guis Richard, duc de Normandie. »»

Cette conjuration eut tout l'eflVt qu'il avait eu la hardiesse d'en attendre.

— «Je suis, lui dit le fantôme, Charles, roi de France. J'expie par la volonté du ciel , les péchés que j'ai commis dans le monde. Les gens que tu vois à ma suite sont les âmes des chevaliers et des autres oiKciers qui

m'ont servi.

— Où allez-vous? demanda Richard.

— - Nous allons combattre contre

les mécréans et les âmes damnées, pour faire notre pénitence.

— Quand reviendrez-vous ?

— Vers le point du jour; et pendant toute la nuit nous ne cesserons point de combattre.»

11 n'en fallut pas davantage pour faire naître à Richard une idée fort téméraire.

— «Je ne vous quitte point, interrompit^ ; et puisque votre voyage

Page 1