Tome L
(74) ne dure que jusqu'au jour, je veux aller combattre avec vous, »•
Le roi y consentit : mais il l'avertit que , pour sa sûreté, il ne devait pas quitter le drap sur lequel il était.
Quel était ce roi Charles? on l'ignore: ce ne pouvait être que Charles le chauve, ou peut-être Charles le gros. Charles lesimpleaurait répondu à Richard : Cest moi qui fai fait duc* On sait que les Normands , les Anglais et les Danois, peuples barbares qui faisaient des descentes en France, y parurent, pour la première fois, en 807, sous le règne de Chariemagne, qui prévit avec douleur les ravages qu'ils y exerceraient un j our; que le 29 de mars 845, ils pillèrent l'abbaye de St.-Germain-des-Prés, près Paris $ que, pendant cinquante ans, ils désolèrent la France; qu'ils firent le siège de Paris en 885, et qu'enfin, en 9 12, Charles le simple fut forep-de
conclure avec Roi ou Rollon , leur chef , le fameux traité de St. -Clairsu r-Epte, par lequel il lui accorde sa fil le Giselle en mariage, lui abandonne la Neustrie, qui prit alors le nom de Normandie, et la Bretagne, autrefois royaume, qui ne fut plus qu'un arrière-fief. Rollon reçut le baptême à Rouen des mains de Franco, archevêque de cette ville , et mourut huit ans après, en gao. Ce fut de son nom que vint la clameur de haro:
A ROL. L'équité de ce conquérant fut égale à sa valeur; et son nom, même après sa mort , imposait encore au peuple.
La Normandie eut seize ducs du sang de ce même Rollon , dont six furent rois d'Angleterre. Le Richard, qui surprit sur ses terres cette caravane de l'autre monde , était un da ces ducs.
La caravane partit comme u^ trait*
( 76 ) Par quelle voiture? on l'Ignore également. Il y a apparence que ce fut par la voie de l'air, ressource infiniment commode, moyen ingénieux, qui malheureusement s'est perdu, et que n'ont point encore remplacé les aérostats, malgré la prédiction du célèbre Franck lin ;
Cest un enfant au berceau : laissezle grandir.
Richard , pendant lecours de sa navigation aérienne, entendit un bruit affreux ; ce bruit était causé par la rapidité de la course. Vers minuit , le duc de Normandie entendit le son d'une cloche : il demanda au roi Charles dans quel lieu on sonnait ?
Charles lui répondit que c'était la cloche de l'abbaye de Sainte^Catherine au Mont Sinaï qui avertissait les moines de se rendre à matines.
Richard ne se doutait guère qu'il $e trouvait dans l'Arabie.Pétrée , sur
( 77) les bords de la Mer Rouge. Ce voyage était un vrai tour de force. L'usage, dans ce siècle, était encore que les chrétiens les plus zélés assistassent à ces offices nocturnes; et Richard , qui se piquait de piété, s'y trouvait fort régulièrement. La majesté du lieu lui en imposait encore plus rigoureusement l'obligation , puisque c'était sur cette montagne que Dieu avait donné la loi à Moïse. 11 déclara en conséquence au roi Charles qu'il allait entrer dans le lieu saint pour y entendre les matines. Sans doute, il n'était pas permis aux fantômes d'y pénétrer, ou leur devoir les appelait ailleurs, car ils quittèrent Richard avec promesse de venir le rejoindre.
*t Souvenez- vous, lui dit Charles, • de ne point quitter le coin du drap » que vous tenez. Allez prier pour >» nous; nous vous reprendrons à la » fin de l'office. »
(73) Richard entra dans l'église; il y fit sa prière à Diea et à madame Sainte-Catherine. Ayant achevé ses dévotions, il examina les richesses de l'église, qui consistaient en reliques et en carquans ou chaînes de prisonniers; mais en visitant une chapelle .. consacrée à la Vierge, il reconnut un chevalier de ses parens qui était prisonnier depuis sept ans entre les mains des Sarrazins, et qui avait obtenu, par le crédit d'un moine, la liberté de demeurer dans le monastère, où il n'avait point d'autre emploi pour gagner sa vie, que de garder nuit et îour la chapelle de la Vierge. 11 reconnut le duc à son tour; et lui ayant raconté son aventure, il voulut apprendre aussi des nouvelles de Normandie. Sa douleur égala sa surprise au récit du duc, qui lui apprit sans ménagement que sa femme le croyant niort, pensait à se remarier, et qu'elle
( 79 ) était fiancée depuis peu de jours.
Comment! interrompit le chevalier ; mais vous voyez que je ne suis pas mort. Elle le croit, lui répondit Richard ; et quand je lui rendrais témoignage que vous vivez, elle ne s'en rapporterait point à des preuves sans vraisemblance.
Alors le chevalier se souvint qu'en partant de Normandie il avait divisé son anneau nuptial en deux parties, dont il avait laissé l'une à sa femme. « Voilà l'autre, dit -il au duc; elle ne doutera point de votre témoignage à cette marque. »
Richard accepta volontiers un dépôt qui devait faire foi de tout ce qu'il y avait de merveilleux dans son aventure : il promit au chevalier de s'opposer au mariage de sa femme, et de s'employer efficacement pour le délivrer de sa prison.
L'arrivée du roi Charles et de sa
mesgnie vint interrompre leur entretien; Richard sortit de l'église pour les rejoindre : il fut extrêmement surpris de leur trouver l'air fatigué, avec les marques de plusieurs blessures qui paraissaient les avoir abattus, quoiqu'elles ne pussent être mortelles et qu'elles ne fussent pas même sanglantes. Il connut que la bataille était finie, et qu'il avait perdu l'occasion d'exercer sa valeur.
L.e roi lui proposa de partir. Ils se mirent en chemin pour retourner en .Normandie; et vers le point du jour, Richard s'étant légèrement endormi, se trouva , à son réveil , sous l'arbre où il avait vu le roi Charles dans la forêt de Moulineaux.
Se voyant seul, et n'apercevant autour de lui aucune trace de tous les objets dont il avait encore l'imagination remplie , il fut porté à se persuader que c'était un songe. 11
retourna aussitôt au château do Mou* lineaux , où la vérité de son aventure fut confirmée par une partie des chevaliers que la peur avait fait fuir. Il s'en était rassemblé plusieurs au château , tandis que d'autres étaient allés cacher leur honte dans leurs maisons, et que plusieurs étaient encore dans la forêt, montés sur des arbres, ou couverts de l'épaisseur de quelques buissons, par l'effet du même trouble qui leur avait fait prendre la fuite.
Il ne put rester aucun doute à Richard; mais il se trouvait chargé d'une autre preuve dont l'éclaircissement dépendait de lui : il avait l'anneau du chevalier, qu'une vive impatience lui faisait souhaiter de remettre promptement entre les mains de sa femme. Il partit sur-le-champ pour satisfaire sa curiosité. La première question qu'il fit à la dame concernait son époux, — • Etes- vous
( 8* ) sure, lui dit-il, que votre mari soit mort? -*- 11 y a six ans, répondit la dame, que j'en ai des preuves trop certaines, par le récit d'un autre chevalier qui Ta vu mourir à ses côtés en combattant contre les Sarrazms.
— G'était une simple blessure, répliqua Richard, qui le fit effectivement tomber parmi les morts, mais qui ne Ta point empêché de se rétablir si parfaitement, que je lai vu cette nuit, au Mont Sinaï, plein de santé et de forces,
La dame reçut cette confidence comme un badinage du duc. Elle sourit, et lui dit que l'ayant vu la veille à Rouen, il était, difficile qu'elle se persuadât qu'il arrivait du Mont Sinaï, et qu'il eût fait en douze heures un voyage de six mois.
Ne jurons de rien, lui répondit gravement Richard; répondez à une question. Avez- vous communiqué à
quelqu'un ce qui se passa entre vous et votre mari la veille de son départ?
~ A personne.
— Je le sais , moi ; vous avez divisé f de concert, votre anneau nuptial en deux parties : il vous en est resté une ; votre mari, que j'ai vu cette nuit sur le Mont Sinaï m'a confié l'autre. La voilà : il dépend de vous que nous les rapprochions.
La dame lui présenta le fragment qu'elle avait conservé; on rejoignit les deux moitiés ; il demeura certain que c'étaient les deux parties du même anneau, et l'aventure du duc de Normandie fut reçue comme une vé-
rite constante. 11 la confirma par les prières et les servie \; solemnels qu'il fit faire pour le repos de l'ame du roi Charles et de celles qui l'accompagnaient; mais il ne manqua rien à ses preuves lorsqu'il eut délivré le chevalier d'esclavage.
( 84 ) 11 y avait alors en Normandie un amiral sarrasin , qui avait été pris par quelques normands sur les côtes d'Italie, Le duc le renvoya dans sa patrie, à la seule condition de faire partir aussitôt le chevalier, qui vint confirmer par son témoignage toutes les circonstances de l'aventure. Il pardonna à sa prétendue veuve le désir qu'elle avait montré de convoler en secondes noces , et son substitut fut chercher fortune ailleurs.
Il ( 85 )