CHAPITRE VI
Le Cercueil -- Le Tigre. — Le Lion.
IVJLalgré toute l'attention qu'Yolande portait aux récits de Wilfrid , le sommeil commençait à s'emparer de ses sens. Depuis long tems, l'enfant froissé par la tempête aurait dû reposer dans son berceau. Il était neuf lieures, et Wilfrid parlait encore.
Neuf heures! à cette époque , et dans cette saison, depuis trois heures au moins Morphée avait répandu ses pavots sur leshabitans des campagnes ; et ceux même des villes les plus peuplées goûtaient depuis long-tems les douceurs du repos Qiii aurait alors €sé s'exposer à l'apparition des fantô-
mes et aux mystères terribles de la nuit? Si l'homme, disait-on , savait ce qui se passe dans les ténèbres , du moment où la première étoile brille, il ne passerait pas le seuil de sa porte. Mais les récits de Wilfrid étaient â intéressansî mais le merveilleux avait tant d'attraits sur les gens du quatorzième siècle! il en a tant encore sur ceux du dix neuvième , qu'il n'est pas étonnant qu'Yolande eût oublié qu'elle était accablée de fatigue , et qu'elle avait le plus grand besoin de repos. Elle cherchait même, en quelque sorte, à prolonger la veillée, tant elle frémissait intérieurement de Se voir seule dans un des appartemens antiques de ce château mystérieux.
Cependant , comme il faut que tout finisse, Wilfrid cessa de parler, et Yolande fut enfin conduite dans l'asile où elle de. ait passer la nuit. L'aspect de cette chambre vaste, isolée , n'était
pas Fait pour la rassurer : elle ne put se défendre d'un mouvement de frayeur en entrant; elle marqua même quelques inquiétudes à Wilfrid:
mais le vieux concierge lui jura, par la joyeuse de Cliarlemagne, que, depuis qu'il habitait Je château des Tourelles, les esprits avaient respecté son repos.
Déjà la petite Odette est dans son berceau : elle dort» Wilfrid et Plectrude ont souhaité une bonne nuit à Yolande. Une bonne nuit. , . dans le château des Tourelles ! dans ce manoir redouté qui , depuis près de mille ans , passe pour être le lieu d'assemblée de tous les enchanteurs, de toutes les fées, de tous les revenans du canton , à cinquante lieues à la ronde !
Yolande frissonne; elle jette un œil inquiet sur l'enfant; ses regards se dirigent ensuite vers la porte, et parcourent l'appartement; elle prête l'o-
ri'
( 88 ) reilîe , elle écoute...: le plus morne silence a succédé aux éclats de la tempête . ce silence même l'effraie.
Elle se prosterne et adresse au ciel de ferventes prières; elle reste ensuite, pendant quelques instans, à genoux, dans un recueillement religieux.
Après avoir rempli ce pieux devoir , elle se sent plus calme; elle dirige en* core ses regards sur l'enfant : il dort d'un sommeil profond ; ses craintes se dissipent :1e ciel veille sur l'innocence. Elle se décide enfin à quitter ses vêtemens et à se mettre au lit. Des voix aériennes se font entendre au loin , et leurs accenssolemnels portent de nouveau la terreur dans l'ame d'Yolande. A ces sons funèbres succède le silence de la mort. Yolande frémit , porte ses regards autour d'el le et n'aperçoit rien. Elle reste pendant quelques instans immobile : le froid la saisit, elle se couche; inai* le som-
il fuit loin de sa paupière; la lampe i st restée allumée: Yolande veille*
lie écoute; elle est attentive au moin* I Ire bruit qui peut troubler ce silence , )rofond . . .; elle ne voit, elle n'entend
•ien ; elle calcule que, d'après le tems jui s'est écoulé depuis qu'elle est clans :ette chambre, il peut être dix heures. Mais l'art de mesurer le teins n'était pas porté à sa perfection comme ie nos jours : près de deux siècles devaient s'écouler avant qu'on connût tes montres, ouvrage de l'industrieux Pierre Hèle , habitant de 3N uremberg, Paris ne posséda qu'au commencement du quinzième siècle la grosse horloge du Palais, la première qui ait existé dans cette ville, et qui fut fabriquée par Henri de Vie, que Charles VI fit venir exprès d'Allemagne. On connaissait les clepsidres ou horloges d'eau, inventées par Clesibius d'Alexandrie j elles avaient été
(go )
introd dites à Rome cent cinquante ai avant l'ère vulgaire. Aux clepsidn avaient succédé les sabliers, sort* d'horloges de verre, composées d deux fioles où le sable , en tombai:
de Tune dans l'autre, mesure un cer tain espace de teins. On dut cette in vention aux moines, qui se lassèren de chercher dans les étoiles les heure de l'office.
Un de ces sabliers se trouvait placeur une espèce de rebord formé pa la muraille, près du lit occupé pa Yolande ; elle l'aperçoit , et l'aj uste d» manière que le sable se trouve pîac»
dans la fiole supérieure , et reste at tentiveà examiner le mouvement d< ce sable qui fuit et s'écoule presqm imperceptiblement, image de la vi< de l'homme.
Le terme fixé pour l'écoulement di sable arrive: Yolande juge qu'il esi onze heures, elle retourne de nou-
(9' ) eau le sablier; le mouvement du sale doit durer jusqu'à minuit. Minuit!
enre solemnelle à laquelle commensnt les apparitions. Mais le sommeil rahit son espoir ; accablée de fatigue, es paupières s'affaisent, ses yeux se erment ; elle s'endort.
Bientôt les sons aigus de latrom- )ette la réveillent ; elle ouvre les reux: sa lampe est éteinte, et la plus irofonde obscurité règne dans l'appartement. Cette obscurité se dissipe 3eu-à-peu pour faire place au crépuscule: on peut distinguer les objets- Elle jette les yeux sur le sablier. . . : l'heure fatale est arrivée : cependant Rolande doute si ce n'est pas le point du jour qui vient éclairer sa demeure; elle ne peut calculer le tems où elle a été ensevelie dans les bras de Morphée; mais ses yeux sont aggraves par le sommeil, et elle cède malgré elle au besoin qu'elle a de ré-
( 9* ) parer, par un repos bienfaisant, se*' forces épuisées.
Un pétillement semblable à celuii des étincelles qui sortent d'un brasier qu'on agite, la force de nouveau à rouvrir les yeux. La pièce est un peu plus éclairée : il semble que l'aurore vient dissiper les ténèbres épaisses de îa nuit. Une ombre s'élève majestueusement du sein de la terre : elle n'est point d'une forme gigantesque , elle a toutes les proportions d'un habitant du globe; son aspect n'a rien d'effrayant, de terrible : mais la douleur se peint sur ses traits. Cette ombre porte les attributs de la royauté; son front est ceint du diadème. Le spectre fixe ses regards sur le berceau où repose Odette, et sourit; tout-à-coup il disparaît. Une femme d'une stature élevée lui succède; ses vêtemens sont blancs comme la neige, aucune carnation n'anime se* traits; ses mouve-
( & ) mens décèlent seuls que ce n'est pas une statue d'albâtre. Cette femme donne les marques de la plus vive douleur;* lie fait trois fois ie tour de l'appartement, et disparaît comme le fantôme royal.
Tout rentre dans l'obscurité. Yolande est sur le point de quitter sa couche , d'emporter Odette dans ses bras et de fuir loin de ce lieu terrible; la crainte glace ses sens, la terreur arrête son essor : il semble qu'ellesoit enchaînée dans ce ht qu'elle s'efforce de quitter ; elle finit par s'enfoncer sous les voiles qui la couvrent.
Un murmure pareil à celui de gens qui psalmodient et qui récitent les prières des morts , la force de se dégager de ces voiles, pour s'assurer de ce qui se passe autour d'elle. La chambre où elle s'est couchée a disparu £ elle n'aperçoit qu'un caveau ténébreux, dont la tenture noire est semée
de larmes; il est éclairé par six larn pes sépulcrales: au milieu est un cer cueil , couvert d'un voile funèbre; ai pied de la bière est étendu un man teau royal ; le sceptre et la main d justice se croisent sur le drap funé raire, et la couronne est appendu* au-dessus du cercueil. Une femme d'une forme colossale, portant la cou ronne en tête et vêtue de longs habit de deuil, paraît accablée d'une douleur profonde; elle est prosternée ai pied de la représentation funèbre elle lève vers le ciel des yeuxbaignéj de larmes. Des serpens sortent de If partie inférieure du mausolée; ils s'en lacent dans les replis ondoyans di manteau de deuil; ils se dressent, sifflent , et s'efforcent de percer de îeun dards acérés la figure qui pleure sui les froides reliques de l'individu couronné. Les lampes sépulcrales s'éteignent, le tonnerre gronde dans l'éloi-
(95) ihement ; peu-à-peu il s'approf he et •ouïe avec fracas ; les éclairs multiplies viennent éclairer par intervalles le lieu de la scène. Le cercueil, la tenture de deuil, la ligure colossale , tout a disparu. Yolande est transportée au milieu d'une forêt : des rugisseinens affreux se font entendre ; trois tigres furieux débouchent de trois Iparties différentes du bois; on distin gue ces quadrupèd es féroces à leurs têtes nues, à leurs yeux hagards, à leurs langues couleur de sang et toujours hors de la gueule, à leurs ongles crochus, aux longues et larges bandes en forme de cercle qu'on remarque sur leur fourrure; ces monstres sont altérés de sang et decarnage : chacun d'eux porte sur les deux autres des yeux enflammés et cruels; tous sont prêts à s'élancer les uns sur les autres.
Tout-à-coup leur fureur se calme à
l'aspect d'un lion, à l'air noble, à h figure imposante, au regard assuré,?
la démarche fière et majestueuse; les tigres s'humilient devant le roi des animaux > ils se retirent , ils se perdent dans les détours obscurs de la forêt; mais leurs regards féroces dirigés sur le lion, décèlent une fureur concentrée, et semblent le menacer d'une attaque imprévue. J.'un d'eux s'éloi gne par un sentier au bout duquel or aperçoit dans l'ék ignement un léo« pard à la peau fauve, à l'air féroce, à l'œil inquiet, au regard cruel. Le* deux monstres se rejoignent et dis* paraissent.
Le lion , resté seul , semble être surpris tout-à-cou p par un mouvement dt frayeur : ce fier quadrupède , que l'habitude de vaincre rend intrépide et terrible, paraît inquiet, agité; cei mouvemers sont suivis d'une fièvre brûlante ; aux r ugissemens prolongé*
(97) que répètent au loin les échos,. succède un cri plus court et subitement réitéré : ce cri terrible est celui de la colère; ranimai furieux se bat les lianes de sa queue, il en bat la terre; il agite son épaisse crinière qui se hérisse et se meut en tons sens; il fait mouvoir la peau de sa face, montre des dents menaçantes et alonge une langue armée des pointes les plus dores. C'est dans cet instant qu'il aperçoit l'asile de l'innocence, le petit lit où repose Odette ; il se précipite sur le berceau; Yolande, jusque-là immobile et muette de frayeur , jette un cri terrible: ce cri éveille l'enfant, qui sourit à la vue du lion menaçant, et plonge sa petite main dans la gueule du monstre; elle l'en retire saine et sauve. La fureur du lion s'est calmée tout-à-coup à la vue d'Odette ; à ses mouvemens brusques et féroces ont succédé la douceur d'un agneau et les Tome I» 5
(98) gestes caressans du plus fidèle ami de l'homme. Le Jion s'éloigne doucement ; sa démarche est lente et grave ; il se retourne vers l'enfant , qu'il semble regarder avec l'intérêt le plus vif; il paraît s'en éloigner à regret.
Tout a disparu encore une ibis.
Yolande se retrouve dans l'appartement où elle s'est couchée , et sa lampe brûle auprès d'elle. Elle reprend ses sens, se penche sur le berceau, s'assure qu'il n'est arrivé aucun mal à l'enfant, lui applique un baiser sur le front, l'enlève dans ses bras, et lui présente son sein. Aucun cri n'échappe à Odette, qui, après avoir repris de nouvelles forces, se rendort tranquillement.
La nuit s'écoula sans aucun autre événement : Yolande en passa une partie en prières et se rappela la réflexion qu'elle avait faite en se couchant: Le ciel vaille sur Vinnocevcc*