EXPLICATIONS
Trois jours s’écoulèrent sans amener aucun événement nouveau de quelque importance au prieuré de Clairefont. Odilia avait interrompu ses promenades quotidiennes dans la campagne ; elle n’assistait plus aux repas de la famille, et ne descendait plus au salon le soir; néanmoins plusieurs fois le comte l’a-
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vait vue de loin se promener sur la terrasse avec la tante Paula, et il avait entendu des chants, des sons de piano sortir de l’appartement de Mlle Savinien. L’indisposition de la jeune fille n’était donc pas bien grave ; mais tout le monde avait à l’égard de Lichtenwald un air de réserve et d’embarras qui l’empêchait de prendre des informations précises.
D’autre part, Georges et André n’avaient pas encore quitté la maison, et le docteur Delmas venait les visiter chaque jour.
'Vernon allait fie mieux en mieux ; mais, par malheur, il n’en était pas de même pour André.
La violence du choc avait brisé un vaisseau dans la poitrine du jeune oiseleur, et l’on pouvait craindre que, si même la guérison était possible, la convalescence ne fût très-longue.
Mme Gambier était venue s’établir auprès de son fils pour le soigner, et, malgré son infirmité, elle s’acquittait de ses fonctions de garde-malade avec autant d’habileté que de tendresse. Du reste, on s’occupait peu de ces pauvres gens au château ; on les eût laissés dans un abandon à peu près absolu, si la tante Paula ne se fût assurée par elle-même que rien ne leur manquait; c’était à Paula seule que la mère et le fils devaient de n’être pas complètement oubliés dans cette immense maison. , ,• •
Savinien s’était chargé du soin de faire au comte Max les honneurs du logis, et il ne négligeait rien pour fournir des distractions à son hôte. Quoique fort maladroit au billard, il provoquait sans cesse Lichtenwald qui le gagnait, même en le ménageant. Il montait à cheval à peu près avec la grâce d’un toucheur de bœufs, et chaque jour il proposait au comte,
cavalier accompli, de longues promenades dans les environs ; enfin, quoique sa conversation fût vulgaire et sans charme, il croyait devoir se mettre en frais d’amabilité avec Max, qui accueillait ses grossières plaisanteries par un équivoque sourire de politesse. Du reste, pas un mot n’était échangé dans ces entretiens sur leurs projets antérieurs; aucune allusion n’était faite au passé ou à l’avenir. Si le nom de sa fille était prononcé par hasard, Savinien parlait brièvement de l’état d’Odilia comme d’un malaise passager qui ne méritait aucune attention sérieuse. De son côté Max n’osait le questionner sur ce point, plus que ne l’exigeaient rigoureusement les convenances; il en résultait une gêne mutuelle, sans doute aussi pénible pour i’un que pour l’autre. -
Le quatrième jour, Savinien avait imaginé, pour divertir son hôte aristocratique, une chasse à tir dans la forêt. Dès le matin, les gardes et une légion de traqueurs étaient sur pied afin d’entourer des enceintes, et une douzaine de chiens bassets, réunis pour la circonstance, devaient composer la meute. Mais, au moment de partir, une affaire qui ne pouvait se remettre avait appelé Savinien dans son cabinet. De son côté, Max avait profité de ce retard pour écrire à son père, et sans doute dans cette lettre il avait traité un sujet doulohreux, car lorsqu’il l’eût achevée on eût pu voir sur ses joues des traces de larmes. Toutefois il ne s’empressa pas d’expédier sa lettre, et la serra dans sa poche, comme s’il eût voulu avant de l’envoyer à destination, attendre une circonstance inconnue dont peut-être il ne se rendait pas bien compte à lui-même.
Il était donc assez tard quand les deux chasseurs
montèrent dans le Char à bancs qui devait les conduire au lieu du tiré. Savinien portait un élégant costume de chasse en velours vert olive, garni de boutons d’argent et tout battant neuf, qui contrastait avec ses formes massives et sa tournure commune.
Quand, arrivé au lieu du rendez-vous, il reçut des mains d’un garde un superbe* fusil damasquiné en or et chargé, il empoigna l’arme par l’extrémité supérieure, au- risque de recevoir la charge en pleine poitrine, et sur l’avertissement qui lui ftit donné, il tourna le bout du canon vers les assistants avec précipitation, comme s’il eût voulu leur rendre les frayeurs qu’il avait pü éprouver pour lui-tnême. En effet, Savinien, quoiqu’il fût propriétaire d’une chasse magnifique, n’avait jamais touché un fusil, et il le prouva bien quand, un moment après, il ouvrit un feu roulant sur des troupeaux de gibier sans pouvoir atteindre une seule pièce.
En revanche, Max se servait de son arme avec autant d’aisance que d’adresse, et chacun de ses coups faisait une ou plusieurs victimes; mais bientôt il se lassa de massacrer les pauvres lièvres, les innocents lapins, voire les timides chevreuils que les traqueurs et les gardes poussaient sans relâche devant lui ; cette chasse cuisinière le révoltait. Sous 'prétexte de rechercher des succès moins faciles, il s’éloigna insensiblement du poste où Savinien’faisait un feu d’enfer, déchargeant les fusils aussi Vite que ses gens pouvaient les charger, et toujours sans succès. Liehtenwaîd était assourdi de ces détonations continuelles, et des criailleries des chiens ; peut-être aussi avait-il besoin d’un peu de solitude pour se livrer en liberté aux réflexions dont il était obsédé.
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Dès qu’il fut hors de vue, il jeta son fusil sur son épaule et s’enfonça dans les fourrés où André Gam- • bier avait autrefois établi sa tendue.
Bientôt les bruits de la chasse s’affaiblirent dans l’éloignement. Alors Max s’assit sur le gazon, au bord d’une route peu fréquentée qui conduisait du prieuré à un village voisin, et, tirant de sa poche la lettre qu’il avait écrite le jour même, il se mit à la relire , avec attention.
Longtemps il resta absorbé par cette lecture, et plus il réfléchissait, plus il semblait bouleversé. Afin de faire bien coinprendre ses angoisses, nous devons expliquer nettement ici dans quelle situation il se trouvait. - - ■ "■
On a sans doute été surpris que le comte Max et sa famille eussent pu sacrifier si facilement leur orgueil de race, en recherchant l’alliance d’un ancien entrepreneur de maçonnerie.
Le père de Max, prince régnant du Lichtenwald, était, comme nous l’avons dit, un petit souverain - simple, débonnaire et vivant presque bourgeoisement; toutefois, jamais sa bonhomie et sa condescendance aux idées modernes ne fussent allées jusqu’à permettre à son fils unique de courtiser la fille d’un riche parvenu, s’il n’y eût été poussé par Pne sorte de nécessité, et déterminé par une influence alors toute-puissante sur lui. ‘ v. , '
Depuis bien des années, lé prince avait pour secrétaire, pour confident, pour ministre enfin, un homme d’un grand savoir et d’une haute probité, malgré l’extrême hardiesse de ses opinions . Le baron Schwartz, c’était le nom de ce secrétaire, avait étudié dans une de ces universités allemandes où les idées libérales
ont tant de succès parmi la jeunesse savante. Mais personne n’ignore que ces étudiants tapageurs et maisons moussues d’Iéna, d’Heidelberg et de Gœttingue, une fois leurs degrés pris, deviennent dé graves docteurs, de pesants conseillers auliques, et oublient leurs idées libérales comme ils oublient leurs duels et leurs folles amours.
Or, le baron Schwartz, nourri de la lecture des philosophes les plus avancés de France et d’Allemagne, avait conservé exceptionnellement dans la pratique de la vie quelque chose des principes de sa première jeunesse; et quand sa capacité, ses vastes connaissances lui avaient mérité la conliance du prince de Lichtenwald, il était parvenu à faire partager dans une certaine mesure, au bon et- simple représentant d'une ancienne race, des idées dont le prince ne soupçonnait certainement pas toute, la portée 1 .
C’était donc Schwartz qui avait conçu, le premier la pensée d’une alliance entre le fils de son maître et l’héritière opulente de Clairefont.
Chargé des détails du gouvernement de la principauté, il savait mieux que personne combien le petit
1. A, l’appui de nos assertions, nous pouvons citer ici une anecdote que nous avons entendu raconter plusieurs fois à M***, un des hommes les plus honorables de la presse légitimiste.
Peu de temps avant Tannée 1848, M'** voyageait en Allemagne avec des recommandations qui devaient, outre son mérite personnel, lui ouvrir les portes les plus aristocratiques. Il fut notamment accueilli d’une manière fort gracieuse par le duc souverain de ***, qui l’engagea pour le lendemain à une partie de chasse dans un de ses châteaux, situé à quelques lieues de la résidence. En effet, le lendemain matin, une voiture de la cour venait prendre M*** pour le conduire au rendez-vous, et dans cette voiture se trouvait le secrétaire intime du duc, diplomate allemand tout chamarré de décorations, qu’on avait chargé de faire au voyageur
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État se trouvait privé de ressources et d’éléments de prospérité.
Les routes avaient besoin de réparations, les rivières s’ensablaient, les édifices publics et jusqu’aux châteaux du prince tombaient en ruine, et l’on n’avait .aucun moyen de faire face à ces dépenses urgentes. Peut-être le mariage de Max avec quelque princesse du voisinage eût-il pu relever pour un temps les finances du Lichtenwald; mais les dots en capitaux sont assez rares dans la Confédération germanique, et les princesses y sont en général mieux pourvues de nobles aïeux que d’écus. Depuis qu’on a pris l’habitude d’aller chercher parmi ces princesses des reines ou des mères de roi, elles se montrent difficiles sur le chapitre des alliances. Aussi rfy avait-il pas d’espoir qu’aucune d’elles voulût épouser l’héritier d’une principauté si cruellement obérée, et quelques informations, prises sous main par le remuant Schwartz, ne lui avaient laissé aucun doute à cet égard.
Comme il était en quête d’un banquier capable de prêter à son gouvernement une somme de trois millions pour subvenir aux nécessités les plus pressantes, le baron avait été mis en rapport avec Savi-
les honneurs du pays. M’*‘ partit avec l’ami du prince, et pendant le trajet on causa politique et philosophie. Le secrétaire intime était un homme de grand savoir et de haute probité ; mais dans le cours de la discussion, il exposa des théories tellement avancées, que son compagnon en fut comme épouvanté.
a Jugez de mon étonnement, disait-il, quand, dans cet Allemand nourri sur les marches d’un trône et l’ami intime d’un souverain allemand, je trouvai un radical des plus audacieux. »
Un fonctionnaire éminent de l’Université, qui visitaitl’Allemagne. à peu près à la même époque, nous a cité plusieurs faits de même nature; mais le précédent nous parait suffisant pour justifier le personnage du baron Schwartz dans ce récit. E. B.
nlen. Ne voulant pas compromettre le nom de son - souverain dans une affaire qui pouvait ne pas réussir, il était venu incognito à Clairefont, s’était concerté avec le capitaliste, et l’avait à peu près déterminé à prêter les fonds demandés.
Mais, dans sa courte visite au v prieuré, le baron avait entrevu Odilia* qu’il avait .trouvée charmante, il avait entendu parler de la fortune colossale du père, et en revenant à Lichtenwald porter au prince la nouvelle du succès des négociations, il avait conçu un autre projet: c’était celui de marier Max h Odilia.
Au premier aspect une pareille alliance avait dû paraître monstrueuse à un noble allemand, eût-il, comme Schwartz, les opinions lqs plus libérales; mais cette idée , qu’il chassa d’abord , se présenta bientôt plus vive et. plus tenace à son esprit; à force d’y penser, il finit par se persuader que son plan était non-seulement réalisable, mais encore tout à l’avantage de ses patrons. Cependant il eut besoin de S’y prendre A plusieurs fois et d’employer bien des ménagements afin de le faire agréer au vieux prince. D’abord il lui démontra la nécessité de chercher une femme pour le comte dans une opulente famille bourgeoise. Quand il l’eut bien convaincu de cette obligation, il lui parla de la beauté et des qualités d’Ôdilia; il vanta la richesse quasi royale de Savinien; il énuméra les grandes entreprises, les vastes travaux que l’on pourrait exécuter dans la principauté avec une*partie des millions que la fille du capitaliste apporterait en dot à son mari; bref, il plaida si bien sa cause que le prince finit par entrer complètement dans ses vues.
C’était beaucoup, mais ce n’était pas tout. Il fallait
absolument, avant d’aller plus loin, obtenir l’assentiment de Max; on se mit donc en devoir de persuader le comte à son tour. ' '
On lui représenta longuement combien les- idées nouvelles apportaient de changements à la constitution de la vieille société germanique ; combien il devenait chaque jour plus urgent défaire des con- . cessions à l’esprit du siècle; on lui cita l’exemple de fort grands personnages qui avaient dû consentir à de pénibles sacrifices dans l’intérêt de leur famille ou de leurs États. Enfin on aborda franchement la question, et on lui demanda s’il ne consentirait pas à épouser la fille du riche bourgeois Savinien.
Tous ces détours étaient bien inutiles avec Max de Lichtenwald. Comme nous l’avons dit, il partageait trop lui-même les idées libérales de son époque pour élever contre ce. projet des objections sérieuses. D’ailleurs, il n’avait aueun amour dans le cœur; ses frivoles liaisons passées ne lui avaienflaissé aucun souvenir profond. Il consentit donc à tout ce qu’on voulut; seulement, obéissant à un caprice de sa nature enjouée, il trouva plaisant de faire croire qu’il sacrifiait ses préjugés héréditaires à la prospérité de l’État, et, en présence de son père, il sè comparait à Curtius, à Léonidas, et h tous les grands hommes dévoués à leur patrie dont sa mémoire lui rappelait les noms.
* Ce résultat obtenu, le baron Schwartz né perdit pas de temps pour entamer les négociations.
Sous prétexte de terminer l’affaire de l’emprunt, il revint à Clairefont, toujours incognito, et il eut avec Savinien de longues conférences où l’on posa les bases d’un arrangement. De nombreuses missives, échangées entre Lichlenwald et 1e prieuré avaient
fait le reste; de sorte que, bien avant le voyage de Max, les questions d’intérêts et de position avaient été complètement débattues entre les représentants des deux familles*
Les choses en étant à ce point, il -semblait urgent que les deux futurs époux fussent enfin mis en présence l’un de l’autre. Savinien, quoique certain d’influer d’une manière décisive sur le choix de sa fille, avait fait quelques réserves à cet égard, et le comte, de son côté, rt’avait pas voulu prendre d’engagement définitif avant d’avoir vu la personne qu’on lui destinait. S’il faut le dire, certains bruits' vagues relatifs A Mlle Savinien, à l’éloignement du monde où la tenait son père , étaient parvenus jusqu’à Lichtenwald, et on se souvient que Max avait laissé voir quelques soupçons à ce sujet quand il avait questionné Vernon. Aussi tout avait-il été arrangé pour que le voyage du comte chez Savinien ne pût trahir les intentions des deux familles et engager l’avenir. Max était censé venir uniquement pour terminer l’affaire de l’emprunt, et à lui seul désormais appartenait de donner suite ou non au projet de mariage. C’était même pour cela que ni son père ni le baron Schwartz n’avaient osé l’accompagner, car leur présence aurait pu divulguer la vérité.
On s’explique maintenant l’optimisme que Mar avait montré c£ez Savinien, en dépit des assertions jalouses de Vernon. Du reste, l’admiration qu’il avait manifestée tout d’abord pour Odilia était sincère; il avait été véritablement ébloui de la beauté et des grâces presque idéales de Mlle Savinien. Cette jeune fille, si différente des autres femmes qu’il
avait vues ou même imaginées, lui avait inspiré par la mystérieuse poésie dont elle était entourée, par l’étrangeté même de ses goûts, de ses habitudes, de son langage, un intérêt extraordinaire qui n’avait pas tardé à devenir de l’amour. Aussi le comte n’avait-il pas hésité, dès le lendemain de son arrivée, à s’expliquer avec Savinién; et c’était à- la suite de cet entretien, où Lichtenwald avait pris des engagements formels, qu’avait eu lieu la scène douloureuse du vestibule. - • --
Or, au moment où nous en sommes, les angoisses du pauvre Max étaient à leur comble, car son amour pour Odilia, comme il arrive d’ordinaire, s’accroissait en raison directe des obstacles qu’il rencontrait.
• Il n’avait plus de doute que l’esprit de cette charmante enfant ne fût dérangé d’une manière sérieuse, et cette funeste circonstance rendait impossible l’union projetée. Ni le prince de Lichtenwald, ni même Schwartz, ne lui permettraient maintenant d’épouser une insenséequi transmettrait peut-être un jour à sa descendance sa funeste infirmité. .
Dans tous les cas, il était nécessaire de leur apprendre cette cruelle découverte, et c’était ce qu’après de longues hésitations il s’était décidé à faire dans la lettre écrite le matin. Mais cette lettre, le courage lui manquait pour l’envoyer à destination, . . sûr qu’aussitôt qu’elle aurait été lue, on lui expédierait un ordre de rappel, et la pensée de quitter le prieuré, de ne plus revoir Odiliâ lui brisait le cœur.
Il tenait à la main la lettre fatale, et il eut plusieurs fois la tentation de la déchirer; mais le devoir et l’honneur ne lui prescriraient-ils pas impérieuse-