OD1LIA
ment de la récrire le lendemain s’il cédait maintenant à cette fantaisie? Pouvait-il laisser plus longtemps son excellent père dang l’ignorance d’un événement aussi grave que le dérangement d’esprit de Mlle Savinien?
« Et pourquoi non? murmura-t-il enfin; sans sortir de l’histoire de ma propre famille, Gertrude de Holstein, ma trisaïeule maternelle, n’était-elle pas complètement insensée, si l’on en croit les traditions parvenues jusqu’à nous? Et pourtant elle fut mère de ce vaillant comte Karl de Weimar qui unissait tant d’intelligence, des connaissances si étendues à tant de courage et d’énergie.*.. Ah! si j’étais certain qu’Odilia pût m’aimer un jour, je serais capable!... Mais elle ne m’aime pas ; elle n’aime personne! »
Le temps s’écoulait pendant qu’il s’abandonnait à ces rêveries et le jour commençait à baisser; les coups de fusil, les aboiements des chiens avaient cessé. Plu- ~ sieurs fois, dans le calme profond des bois, Max avait cru entendre des voix qui l’appelaient ; mais il n’avait pas songé à répondre, et il demeurait assis au bord du chemin.
Gomme il jetait un regard distrait autour de lui, il vit sur la route un promeneur qui Se' dirigeait de son côté. Max reconnut bientôt le docteur Delmas, qui, après avoir fait sa visite quotidienne au château, traversait pédestrement la forêt pour gagner le village voisin. Cette rencontre en ce moment ne pouvait être que fort agréable au comte ; souvent, depuis qu’il résidait à Glairefont, il avait voulu questionner en secret le médecin de la famille Savinien, mais toujours l’occasion lui avait manqué.
« Cette fois il ne m’échappera pas, murmura-t-il
ODIUA.
avec résolution; et je vais savoir si je dois déchirer cette lettre ou la faire partir. »
Delfhas était alors un petit vieillard de soixantecinq ans environ, mais très-vert, alerte, et jouissant de cette santé robuste que donnent la vie active et. l’air de la campagne.
Son costume consistait en un pantalon de nankin, un habit noir et un chapeau à larges bords. Il avait les mains croisées derrière le dos, et portait sous le bras son jonc à pomme d’ivoire. Cette manière de porter lacanne, si dangereuse pour les passants dans les rues populeuses de Paris, n’avait aucun inconvénient dans ce large chemin solitaire, et le petit docteur s’en allait tout gaillard, en mâchonnant distraitement le pétiole d’une feuille verte.
Quand il fut à dix pas seulement de Max de Lichtenwald, celui-ci se leva tout à coup et s’approcha de lui.
A la vue de cet homme armé qui surgissait ainsi du milieu des buissons, Delmas fit un mouvement de surprise et presque d’inquiétude. Le comte ne lui laissa pas le temps de se reconnaître.
« Enchanté de vous rencontrer , monsieur le docteur, dit-il en le saluant avec politesse; vous venez sans doute du prieuré, et vous pouvez me donner des nouvelles toutes fraîches de vos malades.... Comment vont-ils, ce soir? »
Delmas s’était rassuré en reconnaissant l’hôte aristocratique de Savinien.
« Quoi! c’est vous, monsieur le comte? répliqua-t-il en saluant à son tour; j’étais si loin de m’attendre dans cet endroit écarté.... Eh bien! pour répondre à votre désir, mes malades du château sont toujours à 407 ■ 11
peu près dans le môme état.... Mais pardon, il se fait tard, et je suis très-pressé. »
Il voulut passer outre ; Lichtenwald se mit â marcher du môme pas. , •
« Un moment donc, monsieur, reprit-il d’un ton moitié gai, moitié sérieux, vous ne me quitterez pas ainsi. Un médecin, je ne l’ignore pas, n’aime guère à causer longuement de ses malades, de peur qu’on ne le trouve en défaut dans ses prévisions ; cependant vous vous montrez beaucoup, trop concis en pareille matière.... A moins, ajouta Max en fixant sur lui un regard pénétrant, que cette concision ne vous ait été imposée? »
Le médecin s’arrêta de nouveau.
« Imposée, et par qui? répliqua-t-il avec un peu de roideur; mais puisque vous interprétez ainsi mon laconisme, monsieur le comte, me voici prêt à vous répondre aussi longuement que vous le voudrez.
— A la bonne heure.... Ainsi, votre malade....
— Duquel parlez-vous? de M. Vernon, sans doute? Oh! pour celui-là, je n’ai que de bonnes nouvelles à en donner.... Son cas est une luxation de la clavicule, et je pense qu’il sera, dans deux ou trois jours, en état d’être transporté à la ville auprès de son père.
— Fort bien ; cette eùre si prompte vous fait honneur, monsieur, et je suis aussi heureux que personne de votre succès; mais je voulais encore vous demander....
— Quoi ! Prenez-vous intérêt à ce pauvre enfant, le fils de l’aveugle de Clairèfond? Véritablement il ne va pas aussi bien que je le désirerais. Le poumon a été lésé; les crachements de sang, que nous appelons hémoptysies, sé manifestent fréquemment, malgré
tous mes efforts. J’ai peur que les choses ne tournent pas bien de ce côté. Dans le cas même où je réussirais à tirer le malade d’affaire pour le moment, il ne serà plus jamais bien robuste, j’en ai la certitude, et il languira misérablement pendant le reste de sa rie. \ . v < •
C’est un grand malheur, répliqua Mai avec une sensibilité qui étonna Delmas, car la vigueur et la santé sont de première nécessité pour le pauvre, obligé de vivre de son travail ; mais M. Savinien est assez riche et assez généreux pour assurer à cette infortunée famille une petite rente qui la mette désormais à l’abri du besoin.... Toutefois, docteur, ce n’est pas non plus d’André que je voulais vous parler; Vous avez encore une malade....'
— Qui donc? demanda le médecin en détournant la tête; s’agirait-il de Mlle Odilia?
— D’elle-même.
Mais.... elle n’est point malade.
— Serait-il vrai? Cependant cette fièvre violente dont elle a été prise l’autre jour en ma présence....
— Vous croyez donc qu’elle avait la fièvre?
•— Non, mais j’ai supposé.... Elle ne l’a donc pas?
— Si.... par moments.... Eh bien! monsieur le comte, cette fièvre n’est pas guérie.... Mais songez, ajouta-t-il aussitôt, qu’un médecin loyal ne saurait trahir les secrets de santé d’une jeune demoiselle, et je vous crois trop gentilhomme pour me mettre à la torture en mé pressant davantage à ce sujet.
— Vous ne m’échapperez pas ainsi, docteur, répliqua Max avec fermeté. Ecoutez : En vous posant ces questions, je ne cède pas à une vaine et indiscrète curiosité : j^ai un intérêt puissant, personnel,
immédiat, à connaître l’état réel de Mlle Savinien. Voyons, monsieur Delmas, vous savez sans doute qui je suis, et je n’ai pas besoin de vous rappeler qu’il me serait facile de rénumérer généreusement une preuve de confiance. ;
— Monsieur le comte, je connais en effet votre haut rang, mais les renseignements que vous attendez de moi sont d’une nature si délicate....
. — Vos confidences seraient pour moi seul, et l’honneur m’imposerait le devoir de garder religieusement ce secret.... Docteur Delmas, poursuivit Lichtenwald plus bas, avez-vousjamais songé qu’un ruban, quelle qu’en fût la couleur, produirait un excellent effet à la boutonnière de votre habit noir, et que cette distinction ne manquerait pas d’ajouter à l’estime de votre clientèle pour votre personne et pour votre mérite ?» ,
Le bonhomme rougit à cette insinuation ; une décoration, même de l’ordre le plus obscur, avait été le rêve de sa vie. Cependant, il répondit avec un embarras croissant :
« Monsieur le comte, je ne suis pas digne, je n’oserais aspirer.... D’ailleurs , il me serait impossible de formuler une opinion définitive sur l’état de santé de Mlle Savinien. Vous le disiez vousmôme tout à l’heure : Notre art est essentiellement sujet à l’erreur : et comment, moi, simple médecin de campague, prétendrai-je affirmer quelque chose dans un cas aussi mystérieux que celui dont il s’agit?
— Cela ne prendra pas, docteur, répliqua Max avec impatience; si vous vous défiez de vos lumières, vous avez pour les compléter celles du célèbre doc-
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teurZ***, qui est venu récemment de Paris sur les instances de M. Savinien, et qui a étudié avec vous la situation de votre intéressante malade. Z"‘, je le sais, a déposé entre vos mains une ordonnance, longuement motivée, d’après laquelle vous traitez Mlle Savinien; vous êtes en correspondance continuelle avec lui, et vous lui rendez compte des phases diverses de la maladie. Tous ne pouvez donc arguer de votre ignorance, des incertitudes de la médecine.... Encore une fois, je vous conjure de me parler sans détour; votre franchise ne . pourra causer de tort à personne : au contraire , elle préviendra peut-être de grands malheurs. »
Ainsi pressé, le bon docteur ne semblait pas éloigné de céder; il se taisait, les yeux tournés vers la terre, jouant distraitement avec sa canne et son chapeau. Il allait peut-être inviter Max à déterminer les points sur lesquels le comte désirait être éclairci, quand, levant la tête par hasard, il aperçut tout à coup Savinien qui sortait du fourré à quelques pas de là. Aussitôt l’expression de ses traits changea complètement, et il répliqua très-haut, d’un ton qui touchait à la sécheresse :
« J’ai le regret, monsieur le comte , de ne pouvoir faire ce que vous me demandez. »
Lichtenwald se disposait à répliquer , mais suivant la direction du regard de Delmaa, il aperçut à son tour le père d’Odilia qui s’approchait d’eux avec em-r pressentent. Il rougit, car il se sentait pris en flagrant délit d’indiscrétion, et il eut besoin de tout son savoir-vivre pour ne pas perdre contenance.
Savinien avait remis aux gardes le fusil dont il se servait si mal , et il paraissait chercher Lichtenwald.
Quand il le rencontra en compagnie du docteur , il n’eut pas de peine à deviner ce qui s’était passé.
* J’étais inquiet de vous, mon cher Max, dit-il d’un ton singulier ; mais vous étiez, à ce que je vois, engagé dans une conversation très^-vive avec Delmas....
— En effet, balbutia le comte, je désirais avoir des nouvelles de Mlle Odilia.
— Et monsieur de Lichtenwald était avide de détails que je ne me croyais pas autorisé à lui donner, répliqua Delmas, qui voulait se faire un mérite de sa discrétion auprès de son riche client.
— Monsieur Savinien, réprit Max, ne peut ignorer quel intérêt m’inspire son aimable fille, et il comprendra sans peine....
— Oui, je comprends, mon cher comte, répliqua Savinien d’un air de franchise, ét je n’ose vous blâmer. Ne vous excusez pas ; le sentiment qui vous poussait à questionner cet excellent docteur est en effet naturel et légitime.... Eh bien! cette circonstance prévient mes désirs; elle sera l’occasion d’une explication complète et loyale entre nous ; aussi bien je ne peux tarder davantage à vous révéler la vérité dans tous ses détails.... Docteur Delmas, mille remerciements pour votre honorable discrétion, pour votre dévouement à ma famille ; mais il existe de tels liens entre M. de Lichtenwald et nous qu’il ne doit pas ignorer plus longtemps nos secrets. Répondez à toutes les demandes qu’il lui plaira de vous adresser au surjet de ma fille, je vous y autorise et je vous en prie.
— Quoi! monsieur, vous voulez....
— II le faut.... et ici, à l’instant même. »
Il y a dans les sentiments vrais une sorte de dignité qui donnait alors aux manières ordinairement com-
munes de Savinien une autorité irrésistible. Il entraîna Max et le docteur vers un tronc d’arbre ren-
versé qui se trouvait au bord du chemin, et il les fît asseoir à son côté.
« Parlez, monsieur de Liehlenwald, poursuivit-il; voici Delmas prêt à vous répondre maintenant, et je l’adjure de le faire en toute sincérité.... Mais peut-être ma présence vous gênerait-elle ; je vais, si vous le voulez, m’éloigner pour quelques instants.
— Restez, monsieur, reprit le comte avec noblesse; je suis confus fî’être obligé d’accepter votre offre; mais je dois au monde, à ma famille, je me dois à moi-même d’adresser en effet quelques questions au docteur ; et je ne les lui adresserai pas sans une émotion profonde, car de ces réponses vont dépendre le bonheur ou le malheur de ma vie. »
En parlant ainsi, il avait les yeux pleins de larmes; après un moment de silence, il reprit d’une voix trèsaltérée : .
« Il m’importe surtout de savoir si cette belle et pure enfant est vraiment atteinte de....
— De folie ! Prononcez le mot hardiment, répliqua Savinien. Eh bien, Delmas, vous avez entendu?
— Folie n’est pas le mot, dit le médecin d’un ton grave et compassé ; les accès, de plus en plus rares que nous avons eu occasion de constater ont plutôt le caractère d’une simple monomanie ; le docteur Z'” et moi, nous sommes tombés d’accord sur ce point. La jeune malade, en effet, quand elle se trouve sous l’influence morbide dont il s'agit, s’imagine être une divinité de la fable, une nymphe des bois, que sais-je ! f et elle agit d’après cette croyance ; or, c’est là ce qui constitue la monomanie proprement dite. La cause de
ce dérangement accidentel des facultés est attribuée , d’abord à l’excessive irritabilité nerveuse du sujet.... je veux dire de Mlle Savinien; puis à certains souvenirs, à des circonstances bizarres, bien capables de frapper une imagination impressionnable. •
— Ah ! c’est la faute de Paulal interrompit le capitaliste avec un profond soupir. Quand Odilia était tout enfant, ma belle-sœur, dans sa tendresse aveugle pour elle, lui contait des histoires absurdes qui ont troublé l’esprit de ma fille. J’aurais dû depuis long- temps m’opposer....
— Ne blâmez pas trop Mlle Paula , répliqua le docteur; je vous ai dit bien des fois, mon cher monsieur Savinien, qu’elle n’était pas aussi coupable que vous le pensiez. Les causes du fâcheux état de la malade remontent plus haut que les récits peutêtre imprudents de sa tante; elles sont dans certaines prédispositions natives et toutes physiques. Si Mlle Odilia n’avait pas été atteinte de la monomanie que nous connaissons , elle eût été prise d’une autre plus grave et moins poétique sans doute. N’augmentez donc pas les regrets de la pauvre tante. »
Max écoutait avec douleur ces révélations.
« Ainsi donc, reprit-il, aucun doute n’est plus possible 1 J’avais vu de mes yeux, et cependant je refusais de croire.... Eh bien, docteur, ajouta-t-il avec effort, un mot encore : pensez-vous que cette maladie soit seulement accidentelle et qu’elle se puisse guérir? '* •'
— La nature a des secrets, de brusques retours qu’il ne nous est pas permis de deviner; cependant
nous pouvons prévoir quelquefois, et, sur mon honneur, je crois la guérison non-seulement possible, mais probable et peut-être prochaine. C’est aussi l’avis de mon illustre confrère, le docteur Z***, que je tiens au courant des formes diverses de cette affection. Les intermittences qui se manifestent prouvent que le dérangement de la raison est chez Mlle Savinien purement transitoire. En temps ordinaire, on pourrait tout au plus remarquer en elle une légère excentricité de manières et de langage; c’est seulement quand une émotion violente ou toute autre cause extérieure vient tout à coup rompre l’équilibre de ses facultés qu’apparaît la monomanie dont en ce moment encore elle éprouve un accès. Or, en fortifiant d’une part l’organisation de la malade par un régime convenable, en écartant d’autre part les causes d’émotion vive, nous ne pouvons manquer de rendre ces défauts d’équilibre de plus en plus rares, jusqu’à ce qu’ils disparaissent tout à fait. Aussi avons-nous recommandé à Mlle Odilia l’exercice, le grand air, la vie active, l’absence de toute contrariété sérieuse, et nous avons pu constater déjà une grande amélioration dans son état. Pendant plusieurs mois elle n’a éprouvé aucun accès de son innocente monomanie, et il a fallu sans doute une puissante secousse pour déterminer la crise actuelle. Mais nous avops lieu d’espérer qu’une réaction favorable est en train de s’opérer, et à mesure que la jeune demoiselle prendra de la force et de l’âge, les symptômes affligeants disparaîtront. »
Max ne perdait pas une des paroles du docteur.
« Cela est-il vrai, monsieur ? s’écria-t-il ; pette guérison est-elle aussi sûre, aussi prochaine que vous le
dites ? Oh ! si vous saviez quel désir ardent j’ai de vous croire !
-T- C’est là mon opinion et c’est aussi celle du docteur Z***, répliqua Delmas avec un accent de franchise; sur ma conscience, cette charmante enfant est en voie de guérison, et elle guérira sûrement, à moins... à moins d’événements que nulle prudence humaine ne saurait prévoir. »
Max serra la main du docteur pour le remercier de Cette consolante assurance. Savinien, qui l’observait attentivement, reprit bientôt avec un calme étudié :
« Est-ce bien là, monsieur le comte, tout ce que vous aviez à demander? Ne reste-t-il aucun point sur lequel vous pourriez désirer encore des éclaircissements ? ' ^ -
— Aucun, monsieur. Je suissi heureux d’apprendre que la guérison de Mlle Savinien est possible et prochaine....
— Et bien donc, mon cher Delmas, reprit le capitaliste d’un ton amical en se tournant vers le médecin, je ne vous retiens plus, car il se fait tard, et sans doute d’autres malades vous attendent.... Merci pour votre réserve pleine de délicatesse ; je ne l’oublierai pas, vous pouvez y compter. »
Ainsi congédié, le docteur se leva, serra la main de Savinien, salua profondément Lichtenwald et continua son chemin.
Savinien et le comte restèrent assis sur le tronç
d’arbre et gardèrent d’abord, un silence embarrassé.
« Monsieur de Lichtenwald, dit enfin le millionnaire, vous savez maintenant toute la vérité au sujet de ma pauvre fille. Je ne vous adresserai aucun reproche, mais aussi je n’en mérite aucun. Je vous ai
prévenu, ne l’oubliez pas, qu’Odilia était sujette à des accès d’un mal mystérieux dont je ne pouvais préciser la nature. J’espérais même que ces symptômes affligeants ne se représenteraient plus, car depuis plusieurs mois cette chère enfant avait été entièrement calme; et alors pourquoi vous affliger en vous suggérant des craintes qui ne devaient pas se réa- liser ?»
Peut-être Max eût-il pu relever certaines inexactitudes dans cette justification; mais il était trop heureux en ce moment pour songer à récriminer.
« A Dieu ne plaise, monsieur Savinien, dit-il avee chaleur, que je doute de votre loyauté! mais nul ne saura jamais ce que j’ai éprouvé de souffrances, d’angoisses mortelles pendant ces trois derniers jours !
— Enfin ces inquiétudes sont passées, n’est-ce pas, et rien n’est changé entre nous ? ■>
— Oh ! quant à moi, la réalisation de ces projets est le plus cher de mes désirs ; mais....
— Eh bien? <
— Je ne m’appartiens pas, acheva le comte d’une voix étouffée, et je suis dans la nécessité d’instruire mon père de ce qui s’est passé'. » .
Savinien se leya.
« A votre aise, monsieur le Gomte, répliqua-t-il d’un ton un peu sec; vous êtes en droit de consulter votre conscience d’abord, puis votre famille et vos amis. »
Max demeura un moment pensif.
« Ah ! dit-il enfin, en laissant échapper une pensée qui le préoccupait sans relâche, si seulement Odilia pouvait m’aimer! » ' *
Pendant cette conversation, le jour avait baissé ra-
pidement et le crépuscule devenait de plus en plus sombre dans les longues allées de la forêt. Le grillon commençait à faire entendre son cri monotone sous la feuillée, et les jeunes lapins échappés au massacre de la journée se hasardaient à traverser en folâtrant les avenues. Savinien avait congédié les gardes et les domestiques, de sorte que cette partie du bois était complètement solitaire; aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait pas une créature humaine.
Savinien et le comte avaient repris en silence le chemin du château. Tout à coup quelqu’un sortit du fourré et se dirigea vers eux. Ils reconnurent bientôt la tante Paula.
« Quoi! ma sœur, vous ici? » demanda Savinien en s’arrêtant. , . - -
Paula ne parut pas remarquer l’étonnement dè son beau-frère, non plus que celui de Max.
« L’avez-vous vue? demanda-t-elle d’un air distrait.
— Qui donc? . ‘
— Elle.... Odilia.
— Ma fille! dans le bois, à pareille heure?
— Ce soir, elle a voulu absolument sortir seule, malgré mes instances. Craignant- qu’une contrariété ne prolongeât la crise, comme cela est arrivé déjà tant de fois, j’ai fini par consentir, et je l’ai suivie de loin. À quelque distance de l’endroit où nous sommes, elle s’est mise à courir, et elle a disparu derrière les arbres; j’ai pensé qu’elle avait pu passer près de vous.
— Nous ne l’avons pas vue, répéta Savinien.
— Mais alors, il faut nous mettre à sa recherche, dit Max avec vivacité.
— Oui, oui, cherchons-la.
— Elle ne saurait être loin, dit Paula, et je crois être sûre du lieu où nous pourrons, la rencontrer ; venez avec moi. »
Et elle s’engagea dans la partie du bois où se trouvait autrefois la tendue aux rouges-gorges d’André.
L’obscurité régnait déjà sous les hautes futaies, et c’était à peine si le regard pouvait reconnaître, à sa couleur plus blanche, le sentier tortueux tracé dans l’herbe. Cependant Paula, familière avec les localités, ne montrait aucune hésitation ; elle marchait si vite que Max et Savinien avaient peine à la suivre. Au bout d’une centaine de pas, elle s’arrêta tout à coup et fit signe à ses compagnons d’écouter. - Alors on entendit, à quelque distance, une voix douce et harmonieuse chantant sur un mode étrange des paroles inintelligibles. Cette voix, qui sortait des ombres crépusculaires, avait un caractère presque surnaturel. • ; . . -,
« L’entendez- vous? dit Paula tout bas; elle chante une chanson bohémienne que je lui ai apprise pendant son enfance ; mais elle a arrangé l’air à sa guise, et elle l’a rendu charmant.... Je vous disais bien que nous la rencontrerions de ce côté.... Marchons encore, mais .sans bruit, car nous pourrions l’effrayer. »
On continua d’avancer avec précaution, et l’on atteignit bientôt l’endroit d’où partait ce chant mystérieux. . . ' .
C’était une petite clairière où se croisaient plusieurs routes de la forêt. On y voyait encore les débris de la cabane de feuillage qu’ André avait construite autrefois; le gazon alentour était soigneusement émondé, bien vert et bien frais. Une brume blanche, qui
commençait à s’élever dans les allées humides, donnait un aspect fantastique aux objets placés à une courte distance. A travers les éclaircies du taillis scintillaient les eaux de la rivière, dont le faible clapotement se mêlait au murmure de la brise.
Au pied d’un vieux chêne dont le feuillage épais se dessinait en noire pyramide sur le ciel encore lumineux, se tonait immobile une forme svelte et gracieuse. Ses vêtements flottants, aux couleurs claires, se détachaient sur le fond sombre, et un visage blanc comme du marbre de Paros semblait rayonner au milieu du brouillard.
Dès que les survenants s’étaient montrés dans la clairière, le chant avait cessé tout à coup. Ils s’arrêtèrent comme s’ils eussent craint de faire évanouir la suave apparition. Alors la voix dit au jeune Lichtenwald qui se trouvait le plus en vue au milieu du carrefour.
« Approchez, jeune étranger.... Je savais bien que mes chants magiques Vous attireraient ici, car ils ont une puissance contre laquelle la faible espèce humaine ne saurait résister.,.. Approchez; quoique nous soyons d’une nature différente, j’éprouve pour vous une bienveillance que je .n’ai jamais éprouvée pour aucun mortel. »
Max se demandait s’il devait se rendre à une pareille invitation.
« Prêtez-vous à sa fantaisie, murmura la tante Paula ; il est dangereux de lui résister.
• Lichtenwald fit quelques pas en avant. Odilia, qui avait entendu chuchoter dans l’ombre, dit en étendant le bras avec autorité :
« Que nul, hors ce jeune homme, ne soit assez
hardi pour s’approcher de moi, où je disparais aussitôt. » .
Savinien et Paula n’osèrent bouger. Quand Max fut près d’Odilia, elle reprit d’un ton satisfait :
« Votre docilité sera récompensée. Écoutez : je vous ai distingué parmi ces êtres de race inférieure qu’on appelle les hommes. Je suis un de ces esprits dont l’existence est attachée à celle d’un arbre , et je vous , ai voué une affection protectrice. - Je vous donnerai la richesse et la puissance ; je Vous rendrai ' . aussi grand que Crocus* qui fonda le royaume de Hongrie et qui dut sa fortune à une dryade comme moi.... Mais, en retour, pourrez- vous aimer votre bienfaitrice? » ■■ ' . .
L’ardente imagination de Max commençait à subir l’entraînement de cette scène singulière ; il répliqua chaleureusement:
« Oh ! je vous aime déjà, Odilia, je vous aime de toutes les forces de mon âme ! »
La jeune fille garda un moment de silence.
« Odilia ! répéta-t-elle enfin, il me semble en effet . que l’on m’a parfois nommée ainsi. ... Eh bien ! jeune homme, je te prends pour mon fiancé, pour mon époux. A l’heure du crépuscule, comme en ce moment, ou bien à l’heure où la lune éclaire la campagne , tu viendras t’asseoir à l’ombre de mon ar- . bre, et je t’apparaîtrai sous cette forme empruntée aux mortels. Je te révélerai des secrets inconnus à . ta race. Je te donnerai des conseils qui te rendront grand et bon parmi les hommes.... Où est ta main ?» , • - .
Max étendit le bras ; sa main rencontra une petite main glacée. „ - < •' • ' .
« Nous sommes fiancés, reprit la voix ; maintenant, va en paix. »
Le comte, sous le coup de l’illusion qu’il éprouvait, ne se hâtait pas d’obéir.
Paula se glissa derrière lui :
« Partez donc, lui dit-elle à l’oreille, et emmenez mon beau-frère. »
Max rejoignit en effet Savinien ; mais au lieu de s'éloigner l’un et l’autre, ils se contentèrent de se tenir un peu à l’écart.
Odilia s’était assise sur l’herbe ; drapée dans ses amples vêtements, elle paraissait s’abandonner à une profonde rêverie. La tante Paula attendit quelques moments pour donner aux idées de la jeune fille le temps de se calmer. Enfin, elle dit du ton caressant quelle prenait toujours pour parler à sa nièce :
« 11 est tard, mon enfant; n’allons-nous pas ren-^ trer? » . .
Le son familier de cette voix amie ne parut ni effrayer ni surprendre Odilia ; elle répondit pourtant avec gravité :
« Voilà l’heure du soir où les dryades se montrent au pied de leur arbre natal ; j’aimeà me jouer dans un rayon de lune, à voir les eaux qui brillent à travers le feuillage, les étoiles qui tremblotent dans le ciel bleu.
— Port bien, mon enfant.... mais songe donc que ce n’est pas là ton arbre.... Tu es la dryade d’un tilleul et celui-ci est un chêne.
— Tiens, c’est vrai, tante Paula, répliqua naïvement la pauvre petite insensée; mais où donc est mon tilleul?
— Viens avec moi, mignonne, et lu le retrouveras.»
Et Paula entraîna sa nièce qui ne fit aucune résistance.
Max et Savinien les suivirent, mais de loin, pour ne pas alarmer Odilia. Ils marchèrent d’abord en silence, guidés par les vêtements blancs de la jeune fille, qui flottaient devant eux dans l’obscurité.
Enfin, Savinien reprit avec un accent d'inquiétude :
« Voici une fâcheuse scène, monsieur le comte, et peut-être va-t-elle vous laisser une impression pénible?
— Que dites-vous, mon ami ? répliqua le comte avec enthousiasme ; cette soirée si paisible, cette figure blanche, immobile sous un vieux chêne, cette voix harmonieuse, ces paroles poétiques ont produit sur moi une impression que je ne saurais définir, mais délicieuse. Tout à l’heure, mon illusion était complète : je me croyais en présence d’un être surnaturel, gracieux, beau, pouvant dispenser à son gré le pouvoir, la richesse, le bonheur; c’était comme la réalisation d’un de ces rêves que font les imaginations jeunes et ardentes, et j’aurais souhaité....
Mais répondez-moi avec franchise, monsieur Savinien; je vous en conjure, ne me trompez pas : croyezvous qu’Odilia, en me présentant sa main, en me donnant ce titre précieux de fiancé; en m’avouant qu’elle m’aimait et en me permettant de l’aimer, m’avait réellement reconnu ?
— Pourquoi non? répliqua Savinien, prompt à saisir l’à-propos. . .
— Oh ! si je pouvais croire....
— Encore une fois, pourquoi ne me croiriez-vous pas? Elle n’a pas prononcé votre nom, il est vrai; mais tout ce qu’elle a dit s’adressait naturellement à
ODIUA.
vous.... Pourquoi ne vous aurait-elle pas reeonnu comme elle a reconnu sa tante?
— Eh bien 1 oui, reprit Max avec transport, je ne veux plus douter.... Monsieur Savinien, ces fiançailles qui viennent d’avoir lieu sous ce chêne seront pour moi aussi saintes que si elles avaient eu lieu devant un prêtre, au pied des autels ! »
En même temps il tira de sa poche la lettre destinée à son père, et la déchira en mille pièces que le vent éparpilla dans la forêt. - .
Savinien était radieux : pendant le reste du chemin, il entretint Lichtenwald de la certitude qu’il avait de voir bientôt Odilia complètement rétablie, et ils s’abandonnèrent l’un et l'autre aux plus brillantes espérances pour l’avenir.
Quand ils atteignirent le château, où les dames venaient aussi de rentrer, ils trouvèrent dans la cour une voiture de poste dételée et couverte de poussière; mais, absorbés par leur conversation, Max et son futur beau-père ne remarquèrent pas cette circonstance.
Comme ils traversaient le vestibule, un des domestiques allemands de Max s’approcha de son maître et lui apprit que M. le baron Schwartz venait d’arriver au prieuré.
* Le baron Schwartz ! répéta Max en pâlissant.
— Lui-même.... Il a montré une vive impatience de voir monsieur le comte, et il lui apporte des nouvelles de Son Altesse. »
Max était consterné ; cependant il dit froidement :
« C’est bien, Fritz; annoncez au baron que je ms rendrai chez lui dès que j’aurai changé de costume.
— Et en attendant, reprit Savinien à son tour, dites à M. le baron que j’ai hâte d’aller lui souhaiter la bienvenue. »
Fritz se mit en devoir de remplir la double commission qu’il venait de recevoir. ,
Max et Savinien montèrent le grand escalier pour gagner leur appartement.
« Cher comte, demanda le capitaliste, soupçonnezvous quel peut être le motif de cette visite inattendue ?
— Il n’est pas difficile de le deviner ; depuis que j’habite le prieuré, j’ai écrit seulement quelques lignes au Lichtenwald. L’impatience a gagné mon père ainsi que son conseiller, et Schwartz, ayant flairé quelque mystère, nous tombe ici comme une bombe, afin de s’enquérir de la vérité.... J’aurais aimé autant que le baron demeurât où il était.
—Que craignez-vous delui? n’est-ce pas M. Schwartz qui a eu la première idée de te mariage?
— Oui.... mais s’il apprenait quelle est la nature de l’obstacle qui se présente, tout serait perdu; il ne reculerait devant aucun moyen pour détruire son propre ouvrage.
— Cependant puisque vous êtes décidé....
— Il est vrai, je résisterais; mais ce serait une lutte longue et pénible que je voudrais épargner à mon bon vieux père. Monsieur Savinien, le baron doit ignorer l’état de santé de Mlle Odilia , car sur un simple\poupçon, il deviendrait notre adversaire le plus redoutable. Je vous l’ai dit, j’aime votre ravissante fille, et s’il me fallait maintenant renoncer à elle, j’en mourrais de douleur. »
Ils se séparèrent pour aller se disposer, chacun de
QDILIA.
son côté, à recevoir le confident tout puissant du prince de Lichtenwald.