‹ OdiliaChapitre 12 sur 22 · ANDRÉ GAMBIER · texte numérisé non relu

ANDRÉ GAMBIER

Le lendemain matin, après une nuit fiévreuse et agitée, André s’éveillait dans la chambre où il avait été transporté à la suite de l’accident. Cette chambre, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, était somptueuse, comme toutes celles du prieuré, et sa magnificence contrastait avec la pauvreté de ses hôtes actuels. André occupait un superbe lit en palissandre, aux rideaux de soie, et sa grossière chemise de toile bise ressortait sur les draps de fine toile, sur l’oreiller garni de dentelles.

Au pied du lit, un simple matelas servait de couche à Mme Gambier, car nous savons que la pauvre aveugle était venue au château pour soigner elle-même son fils, et elle n’eût voulu céder à personne la tâche de le veiller chaque nuit. Elle s’était déjà familiarisée avec les êtres de sa nouvelle demeure, et, grâce à l’instinct particulier des personnes privées de la vue, elle pouvait aller et venir avec aisance, remplir tous les devoirs de la meilleure garde-malade.

Elle glissait sans bruit sur les tapis, toujours inquiète et attentive ; au moindre mouvement de son

fils bien-aimé, elle accourait pour lui offrir un soulagement, une consolation, une caresse.

La bonne femme était déjà sur pied depuis longtemps, quand un léger craquement du lit et un faible gémissement échappé au malade l’avertirent qu’André venait de s’éveiller. Elle s’approcha de lui avec empressement.

« Eh bien ! mon enfant, demanda-t-elle en lui donnant un baiser sur le front, comment te trouves-tu ce matin?

— Bien, très-bien, chère mère, je vous remercie, » répondit André d’une voix faible.

Mais, comme si le mal eût voulu contredire ce pieux mensonge, André fut pris, en achevant ces paroles, d’une toux douloureuse qui amena sur ses lèvres quelques gouttes de sang, Il s’empressa de les faire disparaître dans son mouchoir. L’aveugle devina pourtant la vérité.

« Ohl mon Dieu ! encore cette terrible toux, repritelle; André, tu viens de cracher du sang?

— Non, non, mère, rassurez-vous ; je vous répète que je suis très-bien, si bien que je me sens de force à quitter cette maison et à retourner chez nous aujourd’hui même. »

En dépit de cette assertion, le brave enfant, si frais et si robuste peu de jours auparavant, était maintenant presque méconnaissable ; sa maigreur, ses yeux caves, son teint livide et plombé, ses pommettes rouges et saillantes témoignaient d’une phthisie pulmonaire dont il serait bien difficile, sinon impossible, d’arrêter les ravages.

La malheureuse mère soupçonnait tout cela; elle répondit avec abattement :

« Quoi! voudrais-tu déjà quitter cette maison, mon ami? Tu es si bien ici! On pourvoit à tous tes besoins ; le médecin vient te voir chaque jour ; on- te fournit les médicaments les plus chers, la nourriture la plus choisie....

— Mais nous ne sommes pas chez nous ! répliqua le jeune homme avec amertume. Mère, n’ êtes-vous pas impatiente de vous retrouver dans votre maison si tranquille? Oubliez-vous donc vos poules, vos oiseaux en cage qui doivent tant souffrir en votre absence ?

— La petite voisine Fanchette m’a promis d’en prendre soin, et elle n’y manquera pas, j’en suis , sûre. Mais que m’importent ces pauvres animaux? C’est de toi, de toi seul, mon André, que je veux m’occuper maintehant, toi mon orgueil et ma joie sur la terre. Que deviendrais-je si tu tardais à guérir, si.... Attends du moins que tu aies repris un peu de force. Nous manquons de tant de choses, là-bas !... Et puis, comment te soignerais-je, moi, qui suis privée de la lumière?

— Ah! chère mère, personne au monde ne saurait mieux y réussir, car vous m’aimez, vous!... Mais, ajouta-t-il d’un ton caressant, nous ne sommes pas aussi dépourvus que vous le pensez.... J’ai des épargnes à la maison. Apprenez que j’ai économisé plus de soixante francs sur le prix de mon gibier.

— Soixante francs, répéta Mme Gambier avec un sourire triste, que serait cela si ta maladie venait à saprolonger, si tu ne pouvais de longtemps encore l’occuper d’aucun travail ?

— Mais il faut que je travaille, je veux travailler; que deyiendrions-nôus si je ne travaillais pas? Puis-

que l’on n détruit ma tendue dans les bois de M. Savinien, j’irai l’établir ailleurs : M. Savinien n’est pas maître de tout le pays peut-être? D’ailleurs, noua sommes au temps de la vendange, et on trouve de l’ouvrage dans les vignes.... Aussi, je vous le répète, partons d’icij partons aujourd’hui même.

— Pourquoi si vite, mon garçon? Qui nous presse? tu te crois bien fort» mais si seulement tu essayais de marcher.... Que t’a-t-on fait, pour que cette maison te soit ainsi devenue odieuse?

— Rien, mais j’ai hâte d’en sortir, répliqua André d’un ton sec; nous sommes ici, pour les autres, un embarras, une gêne.... Je suis humilié de me trouver au milieu de ces gens si riches et si orgueilleux qui nous reçoivent chez eux par nécessité.»., par charité peut-être.

— Éh ! rie -doivent-ils pas réparer lé mal dont ils sont cause? dit là mère d’André. Pouvaient-ils écraser à leur porte un jeune homme, le soutien d’une mère aveugle, sans lui donner asile, au moins jusqu’à ce qu’il fût en état de se traîner chez lui ? Et de notre côté, ne pouvons-nous accepter sans honte ce qui est comme le payement d’une dette sacrée?. ..Tiens, mon bon André, ajouta-t-elle en comblant lé malade de caresses, ne nous montrons pas nous-mêmes trop fiers et trop exigeants. Nous sommes de pauvres gens, il ne nous appartient pas d’être roides envers ceux qui nous manifestent un peu de bienveillance. Peutêtre ton père et moi t’avons-nous donné.... autrefois, quand nous étions heureux, certaines idées qu’il faut oublier aujourd’hui. Pour moi, quand il s’agit de mon enfant chéri, de mon André, je me résignerais aux plus cruelles humiliations..,, même à mendier,

ODILTA.

s’il le fallait.... Mais, ajouta-t-elle aussitôt, on ne nous a jamais humiliés ici, et en considérant notre position modeste, il me semble que nous avons été traités avec bonté.

— Vous trouvez, mère? répondit André avec amertume; en effet, on ne nous a pas -chassés encore; mais quelle marque personnelle de bienveillance les maîtres de cette > maison nous ont-ils donnée?

— Tu oublies, mon garçon, cette dame dont la voix est si rude, mais qui a si bon cœur; ne vient-elle pas chaque jour nous dire quelques paroles amicales, s’assurer si rien ne nous manque?

— Ah! la tante Paula? C’est vrai. Mais elle n’est

pas la maîtresse du château, et M. Savinien, qui rend si souvent visite à ce riche jeune homme, dans la chambre voisine de la mienne, n’a jamais songé à entrer dans celle-cj. ' *

— Que veux-tu ? nous devons être si peu de chose

à ses yeux!... Mais c’est là de ta part une exigence déraisonnable.... Que t’importent les visites d’une personne que tu ne connais pas, que tu as à peine entrevue? -,

— Eh bien! soit, ma mère, balbutia le malade d’une voix sombre, mais elle que je venais chercher ici, elle que je vénérais comme une sainte, elle pour qui je souffre, ne pouvait-elle me donner un signe de souvenir depuis que j’habi te sous le même toit? »

Il se cacha le visage dans les mains et fondit en larmes. , .

« De qui parles-tu, mon enfant? demanda Mme Gambier avec étonnement; serait-ce de MlleOdilia, celle que nous appelons la bonne demoiselle? >

André fit un signe affirmatif.

« Allons, tu oublies que Mlle Odilia elle-même est malade depuis notre arrivée ici.

— Malade! répondit André avec ironie; chaque jour je l’entends chanter là-bas dans l’autre corps de logis , je la vois se promener avec sa tante dans le jardin.

— Eh bien! quand cela serait, mon André, une demoiselle du beau monde peut-elle venir dans la chambre d’un jeune homme alité? Songe donc aux convenances, à l’étiquette. Tu ne sais pas combien ces grandes gens sont esclaves des usages et du cérémonial! »

André s’agita fiévreusement sur son lit.

« Mère, mère, reprit-il avec une sorte d’égarement, je vous dis que si nous n’étions pas pour elle comme les derniers mendiants,, elle eût pu, d’une manière ou d’une autre, nous donner une preuve d’intérêt. Un mot, un signe aurait suffi.... Oh! comme elle m’a trompé ! ajouta-t-il en se remettant à sangloter. Elle était si simple, si affectueuse pour moi ! Elle venait s’asseoir à mon côté dans ma hutte de feuillage; nous riions, nous babillions ensemble en allant faire la reverchée dans la forêt, et je m’imaginais que cette douce intimité durerait toujours. »

I/aveugle fixait ses yeux sur lui comme si elle eût pu le voir; elle sentait trembler la main brûlante d’André, et elle entendait la respiration haletante de son fils pendant qu’il parlait d’Odilia.

« Mais, malheureux enfant, tu l’aimes? dit-elle d’une voix étouffée.

— Je.... je ne sais pas, » répondit André avec con-'

fusion. , .

ODILTA.

Mais il ajouta bientôt d’un ton résolu :

« Eh bien! mère, quand cela serait? »

La bonne femme éleva ses bras au-dessus de sa tête d’un air d’angoisse.

«Mon Dieu! il devient fou! s’écria-t*-elle. Mon André, mon enfant chéri, réfléchis donc : peux-tu oublier l’immense distance qui te sépare de Mlle Savinien? Cette demoiselle est fille unique, riche à mil- . lions, et....

— Mon père et vous , ne m’avez-vous pas dit bien dés fois que ce n'était pas la richesse qui faisait la différence des rangs, mais l’éducation et la noblesse des sentiments? Or, si je n’ai pas appris beaucoup, je n’ai du moins jamais commisurie action déshonorante, éprouvé un sentiment honteux. D’ailleurs, vous avez pu entendre plus d’une fois Mlle Paula répéter à sa nièce combien leur origine étaîthumble et obscure. ... Eh! pourquoi le fils d’ün brave soldat ne pourrait-il aspirer à la main de la fille d’une bohémienne? » Mme Gambier sentait bien que la distance était immense; mais comment faire comprendre à ce jeune enthousiaste, ignorant du monde, l’obstacle insurmontable que la prodigieuse inégalité des fortunes élevait entre lui et Odilia Savinien? Elle n’esSaya pas de discuter , et se contenta de répéter :

« Mon Dieu! mon Dieu! tues un insensé!... Qu’espères-tu d’une pareille fantaisie?

— Je n’en sais rien ; mais ce que vous appelez une fantaisie durera autant que moi. Comment cela est - venu, je l’ignore; comment cela finira, je l’ignore encore, et je n’y ai jamais pensé. Cependant, quand elle se montrait envers moi si confiante et si affectueuse, j’ai rêvé quelque chose.... Je me suis dit que

ÛDILIA.

si un jour j’apparaissais devant elle en uniforme d’officier, avec la croix de mon père sur la poitrine, elle ne me repousserait pas peut-être, et que M. Savinien lui-même, si orgueilleux de sa fortune.... »

Une nouvelle quinte de toux interrompit le malade, et, comme la première fois, le sang brilla en perles rouges sur ses lèvres décolorées.

* Encore? dit l’aveugle avec douleur ; par pitié t mon . enfant, calme^toi et ne parle plus.... Le médecin t’a défendu de parler autrement que dans une absolue nécessité. Laisse-là tes rêves, tes projets ambitieux, et ne songe qu’à te guérir ; ton mal est bien assez redoutable ! » ' ~ -

Elle alla prendre sur un taeuble une tasse de porcelaine et fit avaler au jeune homme quelques gorgées du contenu. André la remercia d’un mot, et retomba sur son oreiller d’un air accablé.

Après un assez long silence, il reprit avec naïveté :

« Mère, je voudrais que mon père fût encore vivant ; je voudrais que vous eussiez autour dé vous d’autres enfants pour vous aimer et vous protéger....

— Pourquoi cela, mon André?

— Parce qu’alors je pourrais souhaiter de mou- -

rir. » 1 .

La malheureuse femme éclata en sanglots, et de grosses larmes s’échappèrent de ses yeux privés de lumière. Sô penchant de nouveau vers son fils, elle lui prodigua les consolations et les caresses; elle le supplia de revenir à des sentiments plus raisonnables.

Cette touchante adjuration produisit enfin quelque impression sur André.

« Pardonnez, chère mère, reprit-il; j’essayerai d’arracher de mon esprit ces funestes idées qui vous

affligent; mais je ne saurais y réussir tant que je serai dans cette maison où tout m’irrite et m’offense.... Consentez donc à la quitter avec moi, et je ne vous donnerai plus aucun motif d’affliction. »

Mme Gambier lui promit à son tour, s’il se trouvait mieux pendant cette journée, que l’on retournerait le soir à la petite maison du village. À dire vrai, elle ne comptait guère qu’une journée de plus pût produire un changement favorable dans l’état de son fils; elle désirait seulement apaiser le malade par d’apparentes concessions, et elle y réussit en partie. André se tut et demeura longtemps immobile, les yeux fermés, comme s’il eût dormi; mais par intervalles un faible soupir témoignait que les- souffrances physiques et morales ne subsistaient pas moins sous ce calme apparent.

Une heure s’était écoulée ainsi, quand on frappa quelques coups légers à la porte de la chambre.

L’aveugle, qui attendait la visite du médecin ou de la tante Paula, s’empressa d’aller ouvrir; mais, au lieu d’entrer, le visiteur s’arrêta sur le seuil de la porte.

« Qui est là? demanda Mme Gambier étonnée.

— Un ami,madame*répondit-on; un pauvre blessé qui profite de sa convalescence pour venir voir son compagnon d’infortune. »

En même temps, Georges Vernon, enveloppé d’une robe de chambre en cachemire, un bonnet de velours soutaché d’or sur la tête, et le bras gauche en écharpe, entra négligemment.

Mme Gambier lui offrit un siège et s’informa avec politesse de ses nouvelles. Quant à André, en entendant une voix inconnue, il avait ouvert les yeux et

regardé fixement Georges; mais, après avoir balbutié quelques mots inintelligibles en guise de salut, il avait détourné la tête et paraissait être retombé dans son morne abattement. >

Le conseiller de préfecture ne fut nullement déconcerté par la froideur de cet accueil. Il s’assit en face du lit, et croisant ses jambes l’une sur l’autre, il dit avec aisance :

« Ah çà! mon brave garçon, vous avez été, dit-on, encore plus maltraité que moi? Ce n’est pas la faute de mon scélérat de cheval, allez!... il a fait tout son possible pour me casser les reins, et, après nous avoir si bien accommodés l’un et l’autre, il est parti au grand galop pour le Tourne-Bride, où un garçon d’écurie est parvenu à l’arrêter. Que l’enfer confonde le maudit animal! Je ne regrette pas moins, mon petit ami, d’être la cause de votre malheur, et je voudrais trouver un moyen de réparer mon tort involontaire. »

Puis il s’enquit avec bienveillance des souffrances du jeune Gambier, des remèdes employés pour le soulager, de l’effet qu’ils avaient produit. La bonne mère était ravie de l’intérêt qu’un personnage de l’importance de Georges paraissait prendre à son fils, et bientôt la conversation s’établit sur le pied de l’inti- mité. '

C’était là que Yernon voulait en venir.

Vernon, en effet, pendant les trois ou quatre jours de repos forcé qu’il venait de passer dans sa chambre, avait longuement médité sur la scène du vestibule.

A force d’y réfléchir , de rapprocher des circonstances indifférentes en apparence, il avait fini par • soupçonner que ce petit campagnard, si pauvre et si

dédaigné, pouvait bien n’être pas étranger à l’émotion qui avait déterminé la dernière crise d’Odîlia, et il profitait de l’occasion favorable pour venir s’assurer jusqu’à quel point ses soupçons étaient fondés.

Quand il crut avoir favorablement disposé ses auditeurs, Georges demanda d’un air nonchalant :

« Je pense, mes braves gens, que vous n’avez manqué de rien ici, et qu’on vous a témoigné tous les égards désirables ? »

Mme Gambier répondit humblement qu'elle et son fils n’avaient qu’à se louer de l’hospitalité de M. Savinien, et que Mlle Paula était venue leur rendre visite tous les jours. • ’•

« Ahl Mlle Paula est de vos amies, à ce qu’il parait; mais sans doute aussi vous avez reçu la visite des autres maîtres du logis?

— Personne n’est venu, répondit l’aveugle.

— Personne! répéta André d’une voix sourde. Qui daignerait s’inquiéter de nous? »

Vernon remarqua l’aigreur qui perçait dans les paroles d’André.

« Au fait, il n’y a rien là d’extraordinaire , repritil; Mlle Odilia est malade.... comme vous le savez

sans doute..../

— Tout le monde l’assure, répliqua André avec impatience, et pourtant, hier au soir, je l’ai vue de mon lit traverser le jardin pour aller à la promenade avec sa tante.

-T- Vous avez l’œil perçant et l’esprit observateur, mon garçon. N’avez-vous donc rien entendu dire de la maladie de Mlle Odilia?

— ftien. Mais parlez-moi avec franchise, monsieur, est-elle vraiment malade? '

oniLiA. ' 191

— Il faut bien le croire. Quant à M. Savinien, il a maintenant chez lui des personnages de haute distinction dont il s’occupe exclusivement.... Vous avez dû rencontrer déjà le comte de Lichtenwald ? »

André secoua la tête.

« Il se trouvait pourtant dans le vestibule le jour où l’on nous y transporta blessés tous les deux.... C’est un grand jeune homme blond, aux manières nobles. Depuis qu’il est ici, tout le' monde est à ses pieds, et M. Savinien ne songe qu’à lui. Cela n’a rien d’étonnant, du reste, car le comte de Lichtenwald est fils unique d’un prince souverain, et doit un jour succéder à son père. ' •

— Comment! demanda vivement André, il sera

roi? - •

— Roitelet conviendrait mieux, car la principauté

n’est pas grande. » .

Un sourire méprisant effleura les lèvres du malade. * * * ‘ -

« Bon! dit-il, c’est sans doute un de ces petits princes auxquels mon père a donné tant de frottées dans ses campagnes en Allemagne ... Mais, ajoutat-il d’un ton plus sérieux, que vient faire celui-ci au prieuré de Clairefont?

— M. de Lichtenwald et M. Savinien pourraient seuls peut-être répondre à une telle question, répliqua le conseiller de préfecture d’un air pincé; on dit beaucoup de choses, mais comme le comte Max n’est pas pour le moment de mes amis, j’aime mieux m’abstenir de suppositions.... Ah çà ! mon garçon, vous me paraissez honnête, plein d’intelligence; quand vous serez guéri, vous viendrez me trouver, et je tâcherai de vous procurer un poste avantageux. J’ai

quelque crédit, et j’en userai volontiers en votre faveur, ne l’oubliez pas. »

Il se leva et voulut se retirer.

André eût dû le remercier pour ses offres de services; mais il ne parut pas y songer, et ce fut Mme Gambier qui répondit au nom de son fils. Elle remercia Vernon en termes fort convenables de sa bonne volonté, et l’assqra qu’elle ne manquerait pas d’y recourir au besoin.

Pendant qu’elle parlait, André était en proie à une agitation extraordinaire. Ses yeux brillaient, sa respiration devenait oppressée et sifflante. Tout à coup il demanda d’une voix ferme :

« Monsieur, un mot de grâce.... Croyez-vous que ** ce comte, ce prince soit venu au prieuré pour épouser Odilia? » •- ;

Le naïf enfant n’y mettait pas plus de mystère que cela. Vernon partit d’un éclat de rire.

« Voilà ce que j’appelle aller droit au but, répliquat-il. Ma foi ! mon garçon, je répondrai avec la même candeur, que je n’en sais rien.

— Oh! vous devez savoir.... on a dû vous dire.

— Rien, je vous le répète. Quant à moi, je verrais bien des obstacles à un pareil mariage • mais l’intérêt d’une part, l’orgueil de l’autre, sont capables d’opérer des prodiges. Enfin, cela ne nous regarde pas, et nous ne pourrions, sans manquer à nos hôtes, traiter ici un semblable sujet. Au revoir, madame Gambier, et vous, mon garçon, que Dieu vous accorde un prompt rétablissement. »

Il sortit le sourire sur les lèvres. Mais à peine eutil refermé la porte, que ce sourire disparut et que ses sourcils se froncèrent.

« Qui se serait attendu à cela? murmura-t-il. Tandis que je comptais sur les anciens services de mon père, sur les souvenirs d'enfance, sur ma longue et constante affection ; tandis que le comte étalait ses armoiries, son grand nom, son titre éclatant, ce petit paysan, cet enfant grossier parvenait peut-être.... C’est à en perdre la raison! »

Et il se hâta de rentrer dans sa chambre pour réfléchir à ce nouvel incident.

De son côté, André, en se retrouvant seul avec l’aveugle, avait rejeté ses couvertures et sauté en bas de son lit avec impétuosité :

» Mère, mère, s’écria-t-il, donnez-moi mes habits bien vite. Nous ne pouvons rester ici une minute de plus.... Je sais maintenant pourquoi on nous néglige ainsi. Que faisons-nous au milieu de ces riches et de ces grands seigneurs? Vous l’avez entendu: Odilia va épouser un prince.... qu’ avons-nous besoin maintenant de sa pitié, de ses aumônes? Oh! quand serai-je hors de cette maison maudite ! » -

Il s’était emparé de ses pauvres vêtements et s’en couvrait avec précipitation, sans s’inquiéter de la toux qui déchirait sa poitrine. Vainement sa mère le suppliait de se calmer.

« André, mon enfant, réfléchis donc; il n’y a rien de prêt chez nous; attends du moinsjusqu’à ce soir. Tu es en ce moment trop agité, trop fatigué pour....

— Non, non, je suis bien, très-bien.... mère, si nous restons ici une minute de plus, la douleur et la colère finiront par m’étouffer.

— Du moins, laisse-moi le temps de prévenir Mlle Paula . nous ne pouvons nous enfuir ainsi, comme des malfaiteurs!

— Eh! qui s’apercevra de notre absence? qui s’inquiétera de nous? De quel droit resterions-nous chez eux quand je .suis guéri?... Allons, mère, me voici prêt. » '

Il s’était vêtu à la hâte et avait jeté sur sa tête son chapeau de paille. Ses joues rouges, ses yeux enflammés contrastaient avec sa maigreur et sa faiblesse. Mme Gambier, n’osant résister à une volonté si énergiquement exprimée, alla chercher dans un coin le mantelet dont elle se couvrait d’ordinaire pour sortir, mais, tout en achevant ces préparatifs, elle disait avec

désespoir : \

« André, ce que nous faisQns est mal; je neveux pas te contrarier, mais ce n’est pas ainsi que nous aurions dû quitter le château.... D’ailleurs, tu n’es pas aussi bien que tu l’assures; tu es tout tremblant,...

— C’est l’effet de l’impatience. *

Il prit le bras de l’aveugle et voulut l’entraîner vers la porte; mais la tête lui tournait, ses’ jambes s’embarrassaient l’une dans 1 autre; il chancelait comme un homme ivre.

« Restons, au nom de Dieul reprit Mme Gambier, épouvantée. Tu le vois bien, tu n’auras jamais la force de marcher jusqu’au village. André, André, ajouta-t-elle plus bas en joignant les mains, je te demande un jour encore, rien qu’un jour, au nom de cette Odilia que tu aimes tant! - ,

— Odilia, répéta le jeune homme, comme si ce nom eût éveillé en lui d’atroces souffrances, né me parlez plus d’elle.... Je la hais maintenant. Elle est fière, elle est princesse, elle me méprise.... Je ne veux plus la voir; ou plutôt je voudrais lui dire en face.... Oh ! si je pouvais mourir ! »

Et, suffoqué par la violence de ses émotions, il tomba à la renverse. La tante Paula, qui accourait en ce moment, le trouva complètement évanoui dans les bras de sa mère.

IJJ BARON SCItWABTZ.

Pendant que la scène précédente se passait dans la chambre d’André, une scène toute différente avait lieu dans l’appartement de Max de Lichtenwald. Cet appartement, le plus riche de la maison, était remarquable par la somptuosité des meubles, par la profusion des dorures ; et ceux qui l’habitaient, quelle que fût l’élégance de leur mise, avaient toujours l’air de faire tache au milieu de ce luxe de mauvais goût.

Nous assistons au petit lever de Max de Lichtenwald. Le comte, en pantoufles et en robe de chambre, étendu dans un grand fauteuil de velours à crépines d’or, fumait nonchalamment un cigare. En face de lui était assis, sur un siège plus bas et dans une attitude respectueuse, le secrétaire de son père, le baron Schwartz, arrivé la veille au prieuré.

Grand, mince, l’air à la fois grave et rusé, le factotum de la principauté de Lichtenwald répondait exactement à l’idée que l’on se fait d’un diplomate allemand. Quoiqu’il eût quarante ans à peine, son front était déjà chauve, ses cheveux grisonnaient. Sa

figure, longue et jaune, manquait un peu d’expression; mais son œil bleu clair avait Une pénétration qui semblait aller jusqu’à l’âme de ses auditeurs.

On sait déjà que le baron Schwartz était un de ces bons Allemands qui, dans leurs théories philosophiques, vont jusqu’aux dernières limites de l’audace. Toutefois, il ne faut pas croire qu’il eût ce ton sec, ces manières agressives des opinions extrêmes. Loin de là, il paraissait souple, insinuant, presque timide, et, dans la pratique de la vie, il se montrait courtisan achevé, soumis jusqu'à la puérilité aux règles de l’étiquette et du décorum. Ainsi, par exemple, il ne parlait au comte qu’avec la plus scrupuleuse déférence. Malgré l’heure matinale de cette entrevue, il s'était mis en costume de cérémonie pour paraître devant le fils de son souverain: habit et pantalon noirs, cravate blanche, et il portait tous ses ordres suspendus à une chaînette d’or. Ces formes aristocratiques s’alliaient fort bien, dans les idées du baron, avec ses opinions égalitaires, et quiconque lui eût exprimé un doute à cet égard se fût attiré d’interminables explications dont nous ferons grâce au lecteur.

Du reste, Max de Lichtenwald, en ce moment, était réellement plus embarrassé que lui.

La veille il n’avait pu qu’échanger quelques paroles avec le confident de son père, et il ignorait encore la cause de l’arrivée subite du baron. Aussi son attitude nonchalante cachait-elle une vive inquiétude, et il attendait avec une anxiété secrète certaines questions inévitables.

On causait en allemand, et après avoir donné des nouvelles du prince, exposé toutes les affaires surve-

nues dans la principauté depuis le départ de Max, Schwartz poursuivit de son ton froid et sententieux :

« Monsieur le comte sait sans doute que les trois millions de l’emprunt sont arrivés ces jours derniers à la résidence, en traites sur nos meilleurs banquiers.

La conclusion de cette affaire a causé une grande joie à Son Altesse, votre honoré père. - ,

— Ah! M. Savinien m’a tenu parole. Je ne lui avais pas caché combien la nécessité était pressante, et je le remercierai d’avoir mené si rondement les choses.

— J’avais déjà pris la liberté de lui dire quelques mots à ce sujet, répliqua Schwartz; véritablement ces fonds sont venus fort à propos, car je ne savais plus comment faire face aux dépenses les plus urgentes.... Son Altesse a mis déjà de nombreux ouvriers dans nos monuments publics; vous savez comme il aime à bâtir, à remuer les terrains.

— C’était là, depuis longtemps, une passion bien malheureuse pour mon excellent père, car il n’avait pas souvent l’occasion de s’y livrer.... Ah çà ! mon cher baron, poursuivit Max en riant, j’espère bien que, dans cette restauration générale, on n’oubliera pas de restaurer les livrées de nos valets de ville? Les pauvres diables sont si affreusement déguenillés qu’on les prendrait plutôt pour des mendiants que pour des fonctionnaires publics. »

Un sourire de condescendance passa sur le visage austère de Schwartz.

« Monsieur le comte, dit-il avec réserve, est la seule personne de la principauté qui puisse se permettre de plaisanter en pareille matière. Notre pénurie tient à des causes diverses. Je l’ai dit bien souvent à Son Altesse : il s’est produit depuisun demi-siècle de grands

changements dans la constitution des peuples, et il importe aux gouvernements d’en tenir compte. Ce n'est plus seulement par la force des armes que les États se soutiennent, mais par celle des idées. Donnez une part de solidarité dans l’administration à tous les citoyens, et le pays prospérera. Autrefois , avant les perturbations sociales qui ont modifié la carte politique de l’Europe, le droit du souverain....

— Bon Dieu ! Schwartz, dit Max qui voyait avec inquiétude l’homme d’Etat se lancer à pleines voiles sur le mare magnum des théories politiques, vous m’avez bien souvent exposé vos idées gouvernementales : est-ce donc pour m’en apporter une exposition nouvelle que vous avez si brusquement quitté le Lichtenwald?

— Je prie monsieur le comte de m’excuser, répliqua le baron un peu piqué; j’avais cru qu’il lui importait de connaître les principes en vertu desquels on administre aujourd’hui ses Etats héréditaires.... Je voulais seulement en venir à ceci, ajouta-t-il d’un ton moins guindé, que, plus ces trois millions sont nécessaires à notre trésor, plus il surgira d’embarras pour le Lichtenwald quand le moment viendra de les rembourser avec les intérêts.

— Eh quoi ! baron, s’écria Max qui tressaillit et se redressa tout à coup, ces trois millions ne devaientils pas faire partie de la dot?... Mon père renonce-t-il au projet de mariage qui vous tenait tant à cœur à l'un et à l’autre?

Et son œil ardent cherchait la réponse sur le visage de Schwartz ; Schwartz demeura impénétrable,

« C’est à vous de nous dire, monsieur le comte, répliqua-t-il en s’inclinant cérémonieusement, si ce

mariage est encore possible. En quittant la résidence, vous aviez promis de vous prononcer sur cette grave affaire; or, comme depuis votre arrivée ici vous n'avez pas écrit à Son Altesse, on a pu supposer qu’un obstacle inattendu, une répugnance dont vous n’aviez pas à rendre compte....

— N’est-ce que cela? demanda Max qui revenait d’une transe mortelle ; vous avez singulièrement interprété mon silence, mon cher baron. ...Quoi ! je suis ici depuis quatre ou cinq jours à peine, et vous vous étonnez quejen’aie pas encore manifesté ma volonté?

— Je peux au moins supposer qu’il existe de l’hé- -

sitation de votre côté.,.. Voyons, monsieur le comte, parlez avec franchise : Mlle Savinien n’a-t-elle pas autant de grâce et de beauté que je vous l’avais annoncé? .

— Cent fois davantage, baron ; et elle est bonne autant que belle.

— Cependant, vous ne l’aimezpas?

— Je l’adore, au contraire, et il me semble que je n’ai jamais aimé qu’elle.

— Alors c’est elle qui....

— Eh bien ! vous vous trompez encore, baron ; j’ai des raisons de penser que je ne lui suis pas indifférent, et s’il faut l’avouer, nous sommes fiancés l’un à l’autre.

— Fiancés ! serait-il possible ? demanda Schwartz, qui, à son tour, ne put cacher une vive surprise; mais, si les choses en sont à ce point, comment n’avezvous pas encore fait part de ces événements à Son Altesse?

— Une indisposition de Mlle Savinien est l’unique cause de ce retard.

— Est-ce donc, reprit Schwartz avec intention, que cette indisposition pourrait encore changer vos projets? »

Max commençait à craindre que l’envoyé de son père ne fût instruit de la vérité, et cette crainte lui ôta tout son sang-froid.

« Je.... je n’en sais rien, balbutia-t-il; vous avez d’étranges idées, monsieur. » - -

Le baron lé regarda pendant quelques secondes , sans rien dire. Enfin, il laissa tomber une à line les paroles suivantes :

« Monsieur le comte, je ne vous cacherai pas plus longtemps le motif de ces questions. Son Altesse a reçu des rapports tels que, s’ils se trouvaient vrais, vous devriez renoncer au mariage projeté, malgré les avantages qu’il présente. »

Max se leva d’un bond et jeta son cigare par la fenêtre.

« Qu’est-ce à dire, monsieur ? s’écria-t-il ; me croyez-vous disposé à sacritier tous mes sentiments, toutes mes volontés aux caprices de votre politique?

— Ce n’est pas moi qui commande, monsieur le comte ; je me contente d’exécuter les ordres de votre honoré père, et s’il Vous en faut la preuve, la voici. »

Il tira de son portefeuille Un papier qu’il remit tout ouvert à Max. Ce papier contenait ces mots, tracés de la main du prince :

« Je donne mission au baron Schwartz de rompre ou de maintenirle mariage projeté, selon qu’il avisera, dès qu’il aura pris des informations suffisantes ; et j’ordonne à mon bien-aimé fils de lui obéir comme à moi-même dans toute cette affaire. »

Le comte examina longuement cetécrit comme s’il eût voulu en peser chaque expression. D’abord il fut atterré; mais bientôt il remarqua la forme dubitative dans laquelle cet ordre était conçu, et il ne perdit pas l’espoir de l’éluder.

« Votre plein-pouvoir est en régie, monsieur, ditil en remettant le papier au baron, et il paraît que maintenant vous gouvernez la famille de votre souverain, comme vous gouvernez la principauté.... Cependant, pourriez-vous me nommer l’auteur de ce rapport qui a si singulièrement changé les idées de mon père depuis mon départ de la résidence?

— J’ignore son nom, -monsieur le comte; Son Altesse seule serait capable de répondre à cette question. »

Schwartz, en effet, n’eût pas osé convenir que l’auteur du rapport était tout bonnement le valet de chambre de Max. En laissant le comte partir seul pour le château de Clairefont, on lui avait donné un surveillant occulte, chargé de rendre compte des événements que Max aurait pu omettre ou présenter sous un faux jour.

« Fort bien, monsieur, reprit le comte qui se pinça les lèvres; en voyant l’espionnage organisé autour de moi, je serais en droit de me plaindre, mais je m’entendrai sur tout cela avec mon père en personne.... Seulement, monsieur, vous voudrez bien me dire sans doute sur quoi se fonde votre nouvelle prétention de rompre un mariage dont vous avez été le plus ardent promoteur?

— Ne me parlez pas sur ce ton de colère, monsieur le comte, répliqua Schwartz humblement; si Son Altesse s’en rapporte à ma prudence dans le cas actuel,

c’est qu’il connaît ma vive affection, mon entier dévouement pour votre noble famille et pour vous. J’entrevois le véritable état des choses, je voudrais pouvoir concilier mon devoir avec vos désirs ; daignez m’en fournir les moyens en répondant vousmême à mes questions : d’abord, M. Savinien auraitil négligé de vous parler d'une certaine.... faiblesse d’esprit dont sa charmante tille serait atteinte parfois? ■' ■. -

— M. Savinien m’a dit quelques mots à ce sujet, mais sans attacher au fait plus, d’importance que je n’y en attache moi-même.

— Cependant, vous avez été témoin, le lendemain même de votre arrivée ici, d’une scène pénible où cette malheureuse enfant aurait donné des preuves positives de.... démence?

— D’où diable savez-vous cela? » s’écria Max.

Mais se reprenant aussitôt :

« Ne se pourrait-il pas qu’on vous eût trompé, baron, et que cette prétendue démence fût seulement un accès de fièvre, causé par une émotiôn violente ?

— Dieu le veuille, monsieur le comte, car si l’on avait dit vrai, toute union entre Mlle Savinien et l’héritier de Liçhtenwald deviendrait par cela même impossible, et je considérerais comme une nécessité de m’y opposer tant qu’il me resterait un souffle de vie.

— Vous y opposer î Ah çà ! monsieur, n’aurais-je pas aussi le droit de donner mon avis? Comment! on m’arrache à mes heureux loisirs de la résidence, on m’impose par raison d’État un mariage avec une bourgeoise, on me pousse loin de mon pays, au

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milieu d’une famille inconnue; puis, quand je viens à aimer de tout mon cœur et de toutes mes forces, on prétexte d’une légère bizarrerie d’humeur qui rend cette femme plus séduisante encore à mes yeux, pour rompre brusquement le mariage convenu? Morbleu! il n’en sera pas ainsi ! Je ne soufTrirai pas que l’on violente mes sentiments les plus chers.... Baron Schwartz, n’accusez que vous si je résiste de toute mon énergie à de pareilles prétentions. N’était-ce pas à vous, qui avez eu la première idée de ce mariage, de vous assurer d’abord s’il n’existait pas des obstacles de celte nature? Maintenant, votre découverte vient trop tard.

— Je parais coupable en effet, monsieur le comte, répliqua le baron un peu confus ; mais comment pénétrer les secrets d’une famille?

— Que n’employiez-vous, dès les premiers jours, les moyens dont vous venez de faire usage ?

— Il n’était pas alors en mon pouvoir de.... Ainsi donc, monsieur le comte, vous n’obéirez pas aux volontés expresses de Son Altesse, votre auguste père?

— Mon père entendra raison; il y va de mon bonheur, de mon existence; il m’aime trop pour vouloir me désespérer.... D’ailleurs votre agentinconnu a exagéré l’état d’Odilia ; ce n’est pas de la folie, comme il a osé le dire, mais une monomanie douce et poétique sans gravité aucune. Ces accidents sont communs parmi les jeunes filles de complexion nerveuse, mais ils ne persistent jamais avec l’âge.

— Je voudrais vous croire, monsieur le comte ; toutefois les instructions de Son Altesse sont nettes et précises. Dans le cas prévu dont il s’agit, j’ai ordre

de rompre les pourparlers avec la famille Savinien et de vous ramener à la principauté.

— Quoi donc! monsieur Schwartz, reprit Max avec colère, me jetterez-vous de force dans une voiture pour me conduire où je ne voudrais pas aller?

— A Dieu ne plaise que je songe à user de violence

envers votre auguste personne. Je me contenterais de prévenir Son Altesse de votre résistance et en même temps j’avertirais M. Savinien que votre recherche Saurait plus désormais l’approbation du prince votre père. V :-,••• .

— Vous ne feriez pas cela, Schwartz! De par le ciel! si vous osiez le faire.-.*.. »

Le baron était très-pâle,, mais il demeura impassible sous le geste menaçant de l’impétueux jeune homme. Bientôt Max reprit sa place, en mordillant un mouchoir qu’il tenait à la main, et il y eut un moment de pénible silence.

L’entretien ne paraissait pas près de recommencer entre Max et le baron, quand on frappa doucement à la porte. C’était Fritz, le valet de chambre du comte ; il venait annoncer le maître de la maison, qui désirait s’informer des nouvelles de ses hôtes. Schwartz avait déjà recouvré son sang-froid; mais Lichtenwald, encore bouleversé de la scène précédente, eût voulu ajourner cette visite. Par malheur, Savinien était sur les talons du domestique, et avec ce sans-gêne, qui tenait à son défaut d’éducation première, il entra dans la chambre avant même d’en avoir reçu la permission.

Il était en habit de ville, et portait à sa boutonnière l’ordre du Lichtenwald. Son visage exprimait la satisfaction et la bonne humeur.

Peut-être le capitaliste avait-il séulement l’inten- , tion annoncée de faire une visite de politesse à ses hôtes; mais peut-être aussi avait-il voulu rompre une conférence dont il redoutait le résultat/ Quoi qu’il en lut, il ne parut pas remarquer la froideur qui existait entre Max et le baron. Après leur avoir serré la main , leur avoir adressé les compliments d’usage, il alla s’asseoir dans un fauteuil, et se mit à parler de la pluie, du beau temps et des autres banalités de la conversation. - •

Max ne prononçait que des monosyllabes, mais le baron répondait avec sa civilité méticuleuse et gourmée.

Après cet échange de lieux communs, Schwartz demanda d’un ton mielleux des nouvelles d’Odilia.

« MlleSavinien, dit-il, a été indisposée ces derniers temps, et je serais heureux d’apprendre son rétablissement. »

En voyant le diplomate aborder ainsi la question brûlante, Max était sur les épines; mais Saviriien ne se montra nullement déconcerté.

— Oui, oui, répliqua-t-il, un accident, qui a failli être funeste à plusieurs personnes, lui avait causé une terrible secousse; mais la voilà guérie à présent.... Les douces émotions d’hier, au soir, ajouta-t-il en jetant au comte un regard oblique, paraissent avoir produit sur elle un excellent effet, et ce matin, elle est, dit-on, complètement remise.

— Je vous en félicite, monsieur, reprit le baron ;

ainsi donc il me sera permis de présenter mes -respects à Mlle Savinien, afin que je puisse rapporter de ses nouvelles à Son Altesse? .

— Certainement, certainement.

— C’est que, poursuivit le baron, mon séjour ici peut ne pas se prolonger beaucoup ; je serai peutêtre obligé de partir aujourd’hui même pour la résidence. Aussi éprouvé-je une vive impatience de m’assurer par moi-même..,. »

Sans doute Savinien soupçonna la défiance de Schwartz; néanmoins il répondit tranquillement : '•

« Il est de bien bonne heure pour se présenter chez des dames : ma sœur Paula doit être encore occupée à donner les ordres danslamaison; quantà Odilia.... Tenez, poursuivit-il en se levant, je vais voir si elle

ne pourrait nous recevoir Elle n’est pas' chipie, la

chère enfant !»

Schwartz, peu familier avec la langue française, ne comprit pas l’expression malsonnante.

« Vous dites? demanda-t-il en ouvrant de grands yeux.

— > Je dis qu’elle n’est pas bégueule , répliqua Savinien naïvement; et elle ne fera pas tant de façons pour se montrer en habit du matin. »

Il sortit , en annonçant qu’il serait bientôt de retour. Max profita de ce moment pour se jeter dans un cabinet de toilette voisin, où il acheva de s’habiller à tout événement. Quand il rentra dans la chambre, il s’approcha du baron et lui dit d’une voix grave :

« Prenez garde, monsieur! prenez bien garde ! » Schwartz allait répondre, mais en ce moment le maître de la maison revint tout essoufflé.

« Veuillez me suivre, messieurs, leur dit-il d’un ton joyeux ; précisément j’ai trouvé Odilia qui se promenait sur la terrasse avec l’institutrice; vous allez voir comme elle est gaie et sémillante, aujourd’hui! * Et il se dirigea vers le jardin avec ses hôtes.

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