‹ OdiliaChapitre 14 sur 22 · LA TANTE PAUL A · texte numérisé non relu

LA TANTE PAUL A

Savinien, en quittant Max et le baron, avait eu d’abord la pensée de se gendre directement chez sa fille, où il ne pouvait manquer de rencontrer Paula; mais chemin faisant, il se ravisa. Plus H songeait au caractère entier de sa belle-soeur, plus il redoutait une sérieuse opposition de ce côté. Aussi crut-il nécessaire de s’entendre d’abord avec Paula, dont il connaissait l’influence toute-puissante sur sa fille. Au lieu donc de se rendre à l’appartement d’Odilia, il rentra dans son cabinet et, envoya un domestique prévenir la bohémienne qu’il désirait lui parler surle-champ.

Paula, on s’en souvient, était arrivée dans la chambre d’André au moment où le malheureux jeune homme, ayant trop préjugé de ses forces et voulu quitter précipitamment le château, était tombé sans connaissance sur le seuil de la porte. Elle avait aidé Mme Gambier à relever le malade, à le remettre- au lit, puis elle avait demandé le motif de cette brusque retraite. André, quoique revenu à lui-même, était hors d’état de donner des explications. L’aveugle, ne se souciant pas d’avouer toute la vérité, se contenta d’alléguer pour excuse la fierté ordinaire des pauvres gens, la crainte d’abuser, de devenir importuns.

Paula ne fit que rire dé ces scrupules, elle rassura la mère et le fils; et, après leur avoir fait donner parole qu’ils ne renouvelleraient pas cette tentative insensée, elle s’était retirée en promettant de revenir bientôt.

Dans l’appartement qu’elle occupait en commun avec Odilia, elle avait trouvé sa nièce en train de s’habiller pour sortir. Odilia, encore émue de la scène du jardin, l’avait accablée de questions sur les événements accomplis depuis quelques jours, et comme les réponses n’étaient pas complètement satisfaisantes, elle avait témoigné un désir plus vif d’aller sur-le-champ à la tendue d’André. La pauvre tante ne savait plus comment la retenir, quand on était venu la chercher de la part de Savinien.

Eile entra donc tout inquiète et effarée dans ce cabinet somptueux que le lecteur connaît déjà.

« Qu’y a-t-il, mon frère, et que me voulez-vous? demanda-t-elle avec sa brusquerie ordinaire. Les soucis ne me manquent pas en ce moment. Tout à l’heure, ce jeune homme, le fils de l’aveugle, voulait, cédant

à je ne sais quels scrupules, quitter votre maison, bien qu’il fût plus malade que jamais, et j’ai eu beau coup de peine à le retenir. .

— Il faut le laisser aller.... Que diable! nous avons à nous occuper d’autre chose que de ces bagatelles.

— Vous en agissez bien lestement avec les pauvres gens, Savinien, et vous oubliez toujours.... Mais peutêtre l’alfaire est-elle plus sérieuse que vous ne pensez. Odilia insiste pour aller à la tendue dans la forêt; que lui dire pour la détourner de cette fantaisie?... Elle sort à peine d’une crise, et la découverte de la vérité ‘ pourrait en déterminer une nouvelle. /.

— Allons donc ! c’est de la folie.... Ma fille attacher tant d’importance à un pareil enfantillage! Tenez,, asseyez-vous, ma sœur, et causons raison; j’ai des ' communications importantes à vous faire. »

Et il désignait un siège en face de lui.

«Mon Dieu! Savinien, ne pouvez-vous remettre Vos confidences à un autre moment? Odilia m’attend, et vous savez combien elle est impatiente!

— C’est d’elle, de son bonheur qu’il va être question entre mous, ma Chère Paula; et, pour cette fois, elle pourra bien attendre un peu.... Asseyez-vous, je vous en prié. »

Paula obéit d’un air maussade.

« Alors dites vite, » répliqua-t-elle.

Mais Savinien ne voulait pas risquer sans préparation l’aveu qu’il avait à faire. Maintenant qu’il se trouvait en tête à tête avec sa rude et volontaire bellesœur, mille difficultés qui lui avaient paru jusque-là facilement surmontables prenaient à ses yeux des proportions énormes. -

222 "■ v ODILIA.

Néanmoins, après une courte pause, il poursuivit en. affectant un ton joyeux et dégagé:

' « Tout va bien, soeur Paula ; la fortune nous comble de faveurs. Je savais bien qu’en amassant de grandes richesses, je finirais par atteindre le sommet, de l’échelle sociale! Je ne ma suis pas trompé dans mes prévisions : nous montons, nous montons toujours..^. et Dieu sait maintenant où nous nous arrêterons! • . V ' •'■. ' v •-

— Frère Savinien, répondit Paula d’une voix sourde, vos grandes richesses peüvent-elles faire que notre pauvre Salomée ne soit pas morte et que notre chère Odilia ne soit pas menacée des plus grands malheurs? ». . ...

Ce rappel brutal aux misères de l'humanité arracha un soupir à Savinien; mais le capitaliste reprit bientôt avec un peu d’impatience t *

« Soyez donc raisonnable, Paula, et ne confondez pas des choses parfaitement distinctes. La richesse n’empêche pas de mourir et d’être malade, cela est sûr, mais elle a bien ses avantages, et au temps où nous vivons, plie mène à tout. Songéz, par exemple, à quoi je suis parvenu, moi dont vous connaissez l’origine : on m’entoure, on me respecte, on me flatte; les plus grands comme les plus petits sont à mes pieds; j’exerce autour de moi une puissance absolue.... Eh bien! ce n’est rien encore, et après avoir été comblé des dons de la fortune, je vais arriver au comble des honnéurs...* Que diriez-vous, ma sœur, si je changeais d’un. moment à l’autre ce nom modeste de Savinien contre le nom de seigneur d’Orembourg, comte de l’empire?

— Quand vous auriez ce beau titre-là, croyez- vous

que votre fille et moi nous vous en aimerions davantage? • .

— Peut-être non ; mais le monde.... Voyons, Paula, poursuivit Savinien en prenant sur son bureau l’écrin qui contenait la plaque de diamants, ne serez-vous, réellement pas contente de voir sur ma poitrine ce superbe joujou-là, qui est la plaque <Je commandeur de. Sgint-Charles?’ » ,

Paula examina froidement le contenu- de l’écrin.

« Vous aviez donné de bien plus beaux diamants à Salomée, répondit-elle, le jour où elle et mol nous * prîmes ces pierres précieuses .pour, des morceaux de verre. " •

— Ce ne^sont pas les diamants qui font le prix de ce joyau, Paula ; il est le signe de ma nouvelle dignité de commandeur. On le porte avec un grand cordon jaune et noir .-De hautes prérogatives sont attachées....

— Où diable êtes-vous allé chercher cela, mon frère? Avez-vous donc besoin de jouets à votre âge? »

‘Savinien frappa du pied.

« Pour Dieu ! Paula, reprit,-il aigrement, ne renoncerez-vous jamais à ce ton et à ces manières qui ne conviennent pas à votre position actuelle? Vous êtes restée ce que vous étiez il y a vingt-cinq ans, et rien ne peut polir votre caractère sauvage.... Il faut pourtant, ma sœur, continua-t-il d’un air plus posé, que vous preniez votre parti de toutes cos distinctions, car vous en aurez votre part.

— Moi ! s’écria la bohémienne en ouvrant de grands yeux. ;

— Vous-même, ma bonne Paula : il est. question, en effet , de vous nommer chanoinesse dans un chapitre d’Allemagne, ce qui vous donnera le titre de

comtesse et le droit de porter sur l’épaule gauche une croix d’or attachée à un large ruban bleu....

^ Je n’en veux pas. Mes épaulés sont trop sèches et trop noires pour que j’appelle l’attention sur elles, baissez la croix d’or, et le ruban bleu, et le canonicatàqui les voudra, mon frère; pour moi, je jure bien....

— Alors, Paula, vous ne pourrez accompagner Odilia dans le monde, où elle est appelée à vivre désormais. »•' • ~

Paula se redressa vivement, et ses yeux brillèrent d’un feu extraordinaire. ' '

* Odilia! répéta-t-elle ; que dites-vous- d’Odilia? que faites-vous d’Odilia? ;

— Je Jui assure le sort le plus magnifique, ma sœur; je serai comte de l’empire, vous serez chanoinesse, et Odilia sera princesse souveraine.

— Princesse! elle, la fille d’un ancien maçon et d’une bohémienne? "Voué voulez rire, Savinien, ou vous devenez fou. '

— Je ne suis pas fou ; c’est vous plutôt qui, avec vos éternelles rengaines du temps passé.... Je vous ai dit qu’Odilia serait princesse souveraine, et il ne dépend plus que d'elle de le devenir. 1 »

Paula réfléchit quelques instants, comme si elle eût cherché le mot d’une énigme.

« Je parierais, reprit-elle tout à coup, que c’est ce jeune mirliflore de Lichtenwald et ce grand échalas arrivé d’hier au soir qui vous ont mis en tète de pareilles idées? Voilà donc pourquoi vous êtes constamment avec eux, pourquoi vous bouleversez la maison, pourquoi vous verriez périr sans sourciller toutes les autres personnes qui vous entourent?...

J’ai deviné, n’est-ce pas? Vous voulez marier Odilia à votre comte de Lichtenwald?

— Et quand cela serait, ma sœur? Odilia ne pourrait trouver un plus beau parti.

— Quoi ! donner votre fille au petit-fils de cet orgueilleux seigneur quia fait fouetter sa grand’mère! repartit Paula impétueusement; la mettre en évidence, elle, la pauvre enfant timide, dont l’existence ne tient qu’à un fil, dont la raison s’altère au moindre choc! Cela ne sera pas! Cela est impossible, vous dis-je.... Ces Allemands vous trompent dans une intention que je ne saurais comprendre; ou, s’ils ne vous trompent pas, il faut que la détresse soit bien grande chez eux; il faut que' vos millions .les aient bien éblouis pour les déterminer à une pareille mésalliance! »

Savinien, malgré son désir de ménager sa bellesœur, commençait à sentir la colère gronder en luimême; son visage pléthorique devenait d’un rouge foncé.

* Paula! s’écria-t-il, je vous engage à ménager vos expressions.... Ce que vous appelez une mésalliance s’accomplira sûrement, S’il faut le dire, les paroles sont déjà données, les arrangements sont pris, le consentement d’Odilia nous manque seul encore.

— Ce consentement, elle ne l’accordera pas; et moi, Savinien, je ne souffrirai jamais que vous exposiez ainsi le bonheur et l’existence de ma nièce.

— Quant à votre adhésion personnelle, ma sœur, je la regretterais vivement; mais nous nous en passerions,^ Vous vous obstiniez if la refuser. »

Paula eut un mouvement de lionne irritée.

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« Quoi donc! s’écria-t-elle; vous disposeriez d’Odiliasans mon aveu? N'ai-je pas sur elle les droits d’une mère? Ne m’a-t-elle pas été confiée par Salomée? N’ai-je pas veillé sur elle dès sa plus tendre enfance, ne la quittant ni le jour ni la nuit? Moi, c’est elle; elle, c’est moi. En vérité, je me demande si elle pourrait vivre et penser quand je ne serais plus là..:. Et vous prétendriez nous séparer, -la marier contre mon gré? Ah! frère Savinien, je vous savais ambitieux, plein d’orgueil, mais je ne vous savais pas si méchant! .» -

Le capitaliste paraissait en proie à de mortelles angoisses ; il avait prévu, comme nous l’avons dit, cette résistance, mais il ne l’eût jamais supposée si âpre et si tenace.

Il reprit, en essuyant son front baigné de sueur :

« Voyons, Paula, ne me désolez pas.... j’ai la tête en feu.... et pourtant je neveux que le bien et la justice. Odilia sera heureuse avec le comte de Lichtenwald. Si vous saviez comme il l’aime!

— •> Il n’aime que sa fortune , vous dis-je, comme tous ceux qui courtisent ma nièce. Ne vois-je pas cela, moi? Un seul peut-être l’eût aimée réellement, n’eûtelle été que la fille d’une bohémienne vagabonde; mais celui-là, ce n’est pas parmi les riches et les nobles qu’il faut aller le chercher!

— De qui parlez-vous donc, ma sœur?

— N’importe! Seulement je ne crois pas à l’amour si subit de M. de Lichtenwald.

— Encore une fois, pourquoi non? Bïkbien ! Paula, si vous ne croyez pas à l’amour du comte pour ma fille, vous croirez bien à celui de ma fille pour lui?

— Jamais! .

— Elle en a fait l’aveu de la manière la plus formelle en notre présence.

— Quand donc?

-T- Hier au soir, dans la forêt.

— Mais alors elle n’avait pas son bon sens, et puis ce n’était pas à ce jeune homme qu’elle s’imaginait parler. , . •

— Impossible!.,. Cependant il est bien vrai qu’elle n’a pas prononcé son nom une seule fois.... Paula, qui donc aime-t-elle ? De par tous les diables! elle ne s’est pas enamourée de ce petit fat de Vernon, comme il le suppose ?

— Pas plus que de votre comte de Liehtenwald.

— Ainsi les paroles prononcées dans un moment d’égarement d’esprit ne s’adressaient, en définitive, à personne.... Odilia rêvait tout haut; elle ne savait çe qu’elle disait, et elle acceptera le prétendant que je lui présenterai.

— Elle le refusera net, au contraire; et comme elle a, malgré sa faible santé, toute l’opiniâtreté de sa race, vous ne parviendrez pas à la fléchir.

— Morbleu! je Voudrais bien voir cela!.. . une enfant si douce, si modeste!

— Douce, et modeste, soit; mais elle est de mon sang, du sang de ce Magnus Hermann qui supporta la torture pendant cinq heures plutôt que de dire un mot qu’il ne voulait pas prononcer. Vous n’obtiendrez rien d’elle, je vous en avertis.

— Si je le croyais..,. Mais voyons, Paula, consentez à me venir en aide dans cette affaire. Vous avez du pouvoir sur l’esprit d’Odilia ; nul mieux que vous ne sait comment s’y prendre pour la persuader; ne soyez pas l’ennemie de cette chère petite, II ne se pré-

sentera jamais un parti aussi brillant que celui-ci. Je ne parle pas de fortune, car ma fille en durait assez pour deux, comme on dit; mais quelle position élevée! être princesse, et princesse souveraine !

— Son sommeil en sera-t-il plus calme, son esprit plus sain et son corps plus robuste ? Tenez, SaVinien, puisque ma nièce est si riche, que ne la laissez-vous entièrement libre dans son choix? Dût-elle choisir un garçon pauvre et obscur du voisinage, elle aurait plus de chances de bonheur, si elle l’aimait et si elle était aimée de lui.

— Voilà de singulières idées, Paula! reprit le capitaliste avec colère; moi, jeter ma fille unique au premier venu? Vous rêvez, sur ma parole! et je commence à croire que j’ai eu tort de vous abandonner ld direction d’Oditia. S’il faut l’avouer, le soupçon m’est venu bien des fois qye ce trouble qui se manifestait par intervalles dans ses facultés était votre ouvrage. »

Le visage bronzé de Paula devint insensiblement pâle et refléta une véritable épouvante.

« Le croyez-vous, mon frère? demanda-t-elle d’une voix sourde et avec une naïveté presque enfantine ; aurais-je en effet mérité ce terrible reproche?.., Mais non, non, ajouta-t-elle presque aussitôt avec énergie; c’est mal à vous, Savinien, de me donner de semblables craintes* car sans moi notre chère Odilia n’existerait plus depuis longtemps !» *

Ces dernières parojes étaient prononcées avec une conviction si profonde, que- le capitaliste n’osa pas soutenir son accusation et se tut.

Il y eut un moment de silence pénible. Les traits anguleux de la bohémienne conservaient leur sombre expression, comme si, -en dépit d’elle-même, les re-

proches de sou beau-frère eussent éveillé ses scrupules de conscience. Enfin, Savinien, qui ne perdait pas de vue l’objet de cette conversation, reprit d’un ton presque suppliant :

« J’ai eu tort de vous parler ainsi, ma sœur; la co T 1ère m’a emporté. Ne sais-je pas combien vous avez été tendre et dévouée envers votre nièce? La pauvre Salomée elle-même n’eût pas fait mieux.... Allons, chère Paula, aidez-moi maintenant à compléter votre ouvrage, en élevant notre enfant au rang suprême. Ojfilia n’aime pas le comte de Lkhteœwald,- ditesvous ? Depuis la scène d’hier au soir, je croyais le contraire; mais nous sommes, sûrs du moins qu’elle n’aime pas une autre personne, et comme le comte est jeune, bien fait, plein d’esprit 'et de savoir, pourquoi plus tard....

— Elle n’aime personne! interrompit Paula; qui

vous l’a dit? • . •

— Auriez-vous donc sujet de penser....

— Moi? non; comment deviner ce qui se passe dans l’imagination d’une jeune fille?

— Croyez-vous que je m’arrêterais aux folles rêveries d’une enfant? Voyons, Paula, finissons-en ; voulez-vous, oui ou non, me prêter votre appui pour déterminer ma fille à ce mariage? »

Paula paraissait vivement agitée; elle reprit tout à coup d’une voix saccadée :

« Frère Savinien, je vous le répète, je n’attends rien de bon de ce projet. Tout mon sang bout quand je songe qu’Odilia pourrait entrer dans celte famille hautaine dont le chef a fait déchirer ma mère à coups de fouet.... Mais ce n’est pas de mon opinjon qu’il s’agit. Si Odilia consent librement à épouser le comte

de Liehtenwald, je ne m’y opposerai pas. Peut-être y consentira-t-elle, car la vanité peut lui tourner la tête. Je mets cependant unecondition à mon assentiment.... une seule : c’est que l’on ne me séparera pas d’Odilia, quoi qu’il arrive. Je suis brusque, ignorante, farouche, je le sais; aussi n’aurai-je pas le sot amourpropre de vouloir m’affubler d’un titre d’emprunt et me montrer publiquement à son côté; mais il lui , faudra toujours bien une gouvernante, une femme de chambre, que sais-je? quelqu’un enfin qui veille sur elle avec sollicitude; cette gouvernante, ce sera moi. On cachera, s’il est nécessaire, notre lien de parenté; ma nièce me verra seulement dans l’intérieur de son appartement, le matin ou le soir,... Mon Dieu! je ne suis pas fière, et pourvu que je puisse demeurer près d’elle, continuer à la servir, à l’aimer, je serai contente; mais je ne veux pas me séparer d’elle, jeme veux pas, entendez-vous? » ,

Savinien l’avait écoutée avec ravissement.

« Vous êtes une bonne créature, Paula , s’écriat-il en se levant; on ne songe pas à vous séparer d’Odilia, et vous occuperez près d’elle une position moins humble que celle à laquelle vous vous résignez.... Je réponds du succès.

— Ne vous réjouissez pas encore, Savifiien; il peut surgir des obstacles Inattendus.

— Je réponds de tout, vous dis-je; et maintenant il s’agit de nous concerter sur les moyens d’instruire ma fille,... » -

Èn ce moment on entendit frapper à la porte.

« Qui diable ose nous interrompre? » dit Savinien en fronçant le sourcil.

La porte s’ouvrit, et Odilia entra précipitamment.

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Mlle Savinien était pûle, et quoiqu’elle fftt habillée pour sortir, elle avait la tête nue. On eût dit qu’une ' nouvelle importante l’avait fait accourir avant la fin de sa toilette.

« Cher père, tante Paula, dit-elle toute haletante, ce que l’on vient de m’annoncer est-il possible?

— Quoi dope, petite mignonne? demanda. Savinien en la prenant dans ses bras, . . -

— Un accident... . André.... foulé aux pieds par un cheval.... »

Elle s’arrêta, les sanglots la suffoquaient.

« Morbleu! s’écria la bohémienne furieuse, lui a-t-on conté cette aventure, malgré ma défense? Ils veulent donc me la tuer ! »

On combla la jeune fille. de caresses, et on s’efforça de l’apaiser. Qn lui donna l’assurance qu’André ne courait aucun danger ; qu’il était en convalescence.

Odilia finit par se laisser persuader; ses larmes se tarirent peu â peu.

« Tante Paula, reprit-elle, c’est Mme Surville qui m’a tout appris; mais il ne faut pas lui en vouloir; je l’ai tant tourmentée!... Quelques mots échappés à Georges Yernon m’avaient mise sur la voie, et j’ai voulu connaître.... Vous ne la gronderez pas, vous me le promettez?

— Tu ne sais pas qui tu défends, ma pauvre Odi-

lia, dit Paula en lançant à son beau-frère un regard oblique; je ne me fâcherai pas, car aussi bien il n’était plus possible de te cacher la vérité ; toutefois, quand cette femme t’approche, je préférerais voir un serpent près de toi. > .

Odilia fit un geste d’étonnement; mais aussitôt, entraînée par Son idée dominante, elle reprit avec agitation :

« Eh bien, tante, nous allons rendre visite à André, h’est-ce pas? Il est dans la chambre bleue avec sa mère ; je Yeux le voir.

— Mon enfant, dit Savinien, je ne crois pas convenable.... ' - ' ■

— Quoi! il souffre, il est malade, et Ton ne me permettrait pas de le voir?... Je veux y- aller, tante, je le veux. »

Paula ne répondait pas et semblait observer Sa nièce à la dérobée avec satisfaction.

« Frère Savinien, dit-elle à demi-voix , avez-vous remarqué cômme elle a bien subi cette épreuve? Pas de trouble dans l’esprit, pas d’évanouissement, pas de;... Elle devient plus forte, son intelligence est plus ferme. Nous la sauverons, mon frère; vous verrez, yoüs verrez !»

Savinien n’àvait pas l’air de se douter combien cette épreuve était décisive.

•« Paula, reprit-il, puisque Odilia est si bien disposée, pourquoi ne lui apprendrions-nous pas à l’instant même ce qu’il faut qu’elle sache?

— Oh! pas si vite, mon frère; des secousses multipliées pourraient excéder, ses forces.

Elle n’a jamais été aussi bien, et, d’ailleurs, j’ai promis de donner une réponse ce matin.

ODILfA. • . 233

' — Soit donc, mais laissez-moi lui parler,.,. Il faut user de ménagements extrêmes. »

Pendant cet aparté, Odilia se pfomenait dans le cabinet de son père en répétant par intervalles, avec la , persistance d’une enfant gâtée « Venez donc, tante Paula ; n’allez-vous pas venir? » Paula, lui prenant la main, la fit asseoir et lui dit avec douceur : •-

« Nous avons le temps, chère petite ; j’ai 'quitté la chambre bleue tout à l’heure, et André sommeillait paisiblement sous la garde de sa mère. Nous le verrons un peu plus tard, puisque ta l’exiges; mais, en attendant, écoute ce que ton père et moi nous avons à te dire» » . . . »

Odilia parut un peu déconcertée par la solennité de ce début; elle ouvrit ses grands yeux noirs et devint attentive. Alors Paula, avec des précautions et des délicatesses que l’on n’eût pas attendues de sa nature impétueuse, lui exposa que son éducation était finie, qu’elle était en âge d’être mariée, et que son père avait dû songer à lui trouver un parti digne d’elle. Arrivée là, Paula fit une pause pour étudier l’effet de ses paroles sur la jeune fille ; mais celle-ci ne montrait qu’un étonnement naïf, mêlé d’embarras.

« Ainsi donc, mon enfant, poursuivit la bohémienne lentement, tu n’aurais aucune objection à élever contre le choix de ton père?

— Que puis-je dire, bonne tanta? répondit Odilia en rougissant ; j’ignore encore de qui vous me parlez.

— Sans doute, chère petite, tu n’as pas fait 4m choix de ton côté ‘l Si cela était, il faudrait l’avouer sans détour, car tu te repentirais peut-être toute ta vie d’avoir manqué de franchise avec ceux qui t’aiment. »

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La pauvre Odilia avait envie de pleurer; elle répondit en rougissant plus fort

« Je ne sais pas, ma tante; seulement, je ne voudrais pas vous quitter, ni vous, ni mon père.

— Allons, allons ! dit Savinien qui ne put y tenir

plus longtemps, sois sincère, ma fille;, tu t’es déjà trahie, quoique peut-être tu ne t’en souviennes plus.... Je te l’assure d’avance, ta franchise ne nous déplaira pas. » . •

Cette fois, Odilia sé mit à pleurer tout de bon.

« Qu’attendez-vous de moi, mon père? balbutia-t-elle ; comment vous ai-je donné motif de penser.... » - .

Paula jeta un regard de reproche à son beau-frère; mais le capitaliste, dévoré d’impatience, était décidé à brusquer les choses. . ' >

‘ « Il faut sortir de ce vagué, reprit-il, et préciser les questions, ou nous n’en finirons jamais.... Eh bien ! mon enfant, sans employer tant de détours, que penses-tu de M. le eomte Max de Lichlenwald?

— Moi, mon père? EhT que voulez-vous que j’en pense? je le connais à peine.

— Tu feins de ne pas me comprendre. Mais voyons.... au diableles simagrées!... Taimes-tu, oui ou non?

— Si je. i ..

— C’est assez clair, je te demande si tu l’aimes.

— Bon Dieu! cher père, je n’ai jamais songé à cela.... Cependant, à vrai dire, je ne crois pas.

— Mais, du moins, tu n’as pas de haine contre lui?

— De la haine? Je n’ai jamais haï personne.

— Alors, tu n’éprouverais aucune répugnance à devenir sa femme?

ODIIJA.

— Sa femme! répéta Odilia d’un ton de surprise et d’effroi.

— Eh bien ! oui, reprit Savinien résolûmes, il n’y

a plus à s’en eacher : le prince régnant de Lichtenwald m’a fait l’honneur de me demander ta main par l’intermédiaire de son premier ministre, M. le baron Schwartz, arrivé ici hier au soir. En ce qui me regarde, j’ai accueilli la demande ; mais toi, que répondras-tu ?» '

Odilia demeura muette, les yeux baissés.

« Cela t’étonne, n’est-cepas, mon enfant? poursuivit Savinien en lui prenant les mains et en l’attirant doucement â lui; nous n’étions pas en droit d’espérer une alliance aussi haute; Écoute : nous sommes riches..,, plus riches peut-être que tu ne pourrais l’imaginer; mais, en définitive, nous ne sommes que des bourgeois, des parvenus, comme on dit, et certaines gens ne nous pardonnent pas notre humble origine. Nos domestiques eux-mêmes noûs laissent voir que leur respect pour nous leur semble, usurpé. Mais, grâce à toi, mon Odilià'chérie, tout cela va changer : la considération de bon aloi va remplacer la considération payée comptant; un nom so- , nore et un titre vont couvrir notre nom obscur. Moi, je serai comte, Paula deviendra chanoinesse en dépit d’elle-même ( Paula fit un signe énergique de dénégation), et toi, ma fille, continua Savinien,. toi, si gracieuse et si charmante, tu seras un jour la reine, la reine véritable d’une principauté allemande; tu auras des gardes, des dames d’atôurs; tu porteras une couronne!... Oui, une princesse régnante doit porter une couronne, j’imagine, et moi je t’en donnerai une si riche et si belle que tes sujets en seront

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