‹ OdiliaChapitre 17 sur 22 · LE CONGÉ · texte numérisé non relu

LE CONGÉ

La journée se passa dans l’agitation et les angoisses. Le docteur Delmas était arrivé au château pour y taira sa visite quotidienne peu d’instants après l’accident, et il avait prodigué au malade les secours de l’art. Savinien avait été saigné immédiatement, mais sans résultat : la congestion cérébrale avait déjà pro-

duit son terrible effet. Étendu sur son lit, Savinicn ne parlait plus, n’entendait plus ; ç’était à peine s’il faisait par intervalles quelques mouvements, et la faible étincelle de vie qui lui restait encore semblait devoir s’éteindre d’un moment à l’autre.

. Cependant le docteur ne demeurait pas oisif, et il mettait en usage toutes les ressources de la science, quoique certain d’avance qu’elles seraient inefficaces. - Plusieurs autres médecins arrivèrent successivement ; mais, après avoir examiné le malade etéchangé quelques mots avec Delmas, ils se retirèrent sans rien prescrire. •' ’ •' ‘

Sur le soir, Delmas lui-même jugea qu’il avait assez ‘torturé le pauvre mourant; il se jeta épuisé et décou- , ragé dans un fauteuil. Alors on alla chercher le curé de Clairefont, qui 'administra l'extrême-onction à Savinien. '•

Celui-ci ne parut même pas avoir conscience de l’imposante cérémonie qui s’accomplissait, autour de lui. •

Une vaste pièce, qui précédait sa chambre, était encombrée de gens qui venaient chercher des nouvelles et attendre l’événement inévitable. Maîtres et domestiques étaient là, confondus, épiant avec une anxiété réelle ou feinte les plus insignifiantes modifications dans l’état du malade. Max et le baron Schwajtz ne quittèrent pas ce poste d’un instant.

Georges Vernon lui-même n’avait pas hésité à se montrer au milien delà foule, et, en dépit du chagrin qu’exprimait son visage, on eût pu soupçonner le nouvel espoir que la mort prochaine du père d’Odilia éveillait dânsson cœur. Parmi les autres assistants, on remarquait le vieux Blanchard, ami et confident

de Savinien, et plusieurs riches bourgeois du voisinage, avec lesquels le capitaliste avait entretenu des relations amicales.

Dans la chambre du mourant se trouvaient seulement le docteur Delmas, le valet de chambre de Savinien et Mme Surville. L’institutrice affectait une extrême douleur; ses beaux yeux étaient roüges et gonflés de landes ; à chaqne instant elle laissait éclater des sanglots, qu’elle paraissait impuissante à contenir. Néanmoins, il- était à observer que pas une boucle de ses cheveux, pas un pli de sa robe de soie, bien ajustée aù corsage, n’étaient dérangés : c’était une douleur décente qui ne s’en prenait ni aux ornements naturels ni aux ajustements. '•

Ces démonstrations bruyantes redoublaient surtout quand Paulaétait'présente. Paula, qui avait en même temps à vejller surOdilia et sur son beau-frère, allait incessamment, de l’un . à l’autre, quoique chacun d’eux habitât une partie opposée du château. Sauf une pâleur bistrée répandue sur sa figure osseuse, elle paraissait calme maintenant.

Elle répondait avec présence d’esprit aux questions qu’on lui adressait sur son passage, donnait des ordres aux gens, et remplissait ponctuellement, dans • cette .circonstance difficile, les devoirs, compliqués de maîtresse de maison. \ .. . • ■

Une fois qu’elle se trouvait auprès dp Savinien, des sons faibles, sortis de la bouche du mourant, donnèrent l’espoir que la raison lui revenait, qu’il allait parler. On accourut autour de lui. Cet espoir ne se réalisa pas : le regard était toujours terne, le visage sans expression, l’intelligence engourdie.

Mme Suryille eut un nouveau transport de dou- -

leur, et, jetant ses bras autour du coü de la tante Paula, dont l’air sombre eût dû pourtant lui imposer, elle dit en sanglotant : .

« Ah ! chère demoiselle, quel immense malheur! Nous perdons, vous le meilleur des frères* et moi un ami incomparable.

-—■Je sens ce que je perds, madame, répliqua froidement Paula, et je n’ignore pas ce que vous perdez.

— Si encore la raison pouvait lui revenir, ne fût-ce qu’un instant 1 reprit l’institutrice avec un redoublement de chagrin. Mais ne pouvoir dire adieu à ceux qu’il aime, manifester ses dernières volontés, assurer le sort de ses sérvilears, accomplir certains devoirs de conscience!... Je. le sais^ j’en suis sûre, il n’a pas fait de testament. .

— Peu importe , madame , répliqua sèchement Paula ; on connaît les- vœux qu’il aurait pu former ; on aura égard à tous, je vous en donne ma parole. »

Et elle tourna le dos à l’institutrice.

A partir dé ce moment, Mme Surville parut beaucoup plus tranquille; retirée dans un coin obscur, elle ne trahit plus sa présence que par de longs soupirs.

Sur le soir, un peu après la cérémonie religieuse, Savinien expira sans avoir prononcé une parole, sans avoir recouvré connaissance.

Aussitôt, les personnes réunies dans l’antichambre se dispersèrent : les unes regagnèrent leur appartement, les autres formèrent dans les cours, dans les corridors, des groupes où l’on remarquait plus d’animation que de tristesse.

Quoique Savinien n’eût pas été un méchant homme, qu’il eût même comblé de bienfaits certaines per-

GDIIJA .

sonnes présentes, peu de larmes coulaient sur lui. On se demandait ce qu’allait devenir -cette immense fortune entre les. mains de la frêle héritière du défunt; chacun surtout cherchait à prévoir quelle influence l’événement actuel aurait pour soi-même ; l’égoïsme, la curiosité étouffaient les autres sentiments. Sauf Blanchard, qui avait été l’ami autant que l’homme de confiance du défunt, et deux op trois serviteurs fidèles, les gens du château semblaient prendre philosophiquement leur parti de cette fin prématurée.

Quand Pauïa, après avoir pieusement fermé les yeux de son beau-frère et s’être agenouillée devant le lit, sortit -de la chambre pour aller rejoindre sa nièce devenue Orpheline, on s’inclina beaucoup plus bas qu’à l’ordinaire sur son passage. On savait qu’en sa qualité de tutrice-d’Odilia, elle était désormais maîtresse absolue au. prieuré, et l’on essayait déjà de capter sa bienveillance. • .

Mais les démonstrations serviles n’obtiprenf même pas de la bohémienne un regard de mépris.

Les hôtes du château dînèrent chacun dans son appartement, Paula ne voulant ou ne pouvant pas faire, dans.ee jour de deuil, les honneurs de la table commune. A la suite d’un repas qui avait été servi à Max et à Schwartz dans la chambre du comte, ils demeurèrent l’un et l’autre immobiles et silencieux, perdus dans leurs pensées.

« Monsieur le 'comte, dit enfin le baron avec tristesse, l’illusion est impossible : ce tragique événement renverse tous nos projets. J’ignore ce qui s’est passé entre M. Savinien et sa famille, mais je soupçonne quelle a été l’occasion de l’accident.... Les

convenances exigent que nous quittions cette maison dans le plus bref délai.

. — Que dites-vous, Schwartz? N’est-cè pas un devoir pour nous de rester ici au moins jusqu’à ce que nous ayons accompagné ce pauvre Savinien à- sa dernière demeure Et puis, ajouta Max avec égarement, je né saurais quitter cette maison sans avoir vu Odilia eneore une fois. Oui, je veqx la foir, apprendre de sa bouche même...; '

— Une explication serait inopportune à présent.... D’ailleurs, n’aveZ-vous pas entendu ce que l’on disait aujourd’hui autour de nôus? Mlle Savinien a été prise d’un nouvel accès de son mal» et elle ignore encore l’affreuse catastrophe.

— Ah ! dans ce câs, la perte momentânée de sa rai-

son est un bienfait de Dieu !... Quoi qu’il en soit, Schwartz, mbn bon Schwartz, laissez-moi la voir une dernière fois.*.. Mon cœur se. déchire à la pensée de ne plus la revoir. » • ,

Schwartz, malgré la sécheresse de ses combinaisons politiques, était au fond un excellent homme, et les souffrances du fils de son maître lé touchaient réellement. Cependant il répondit d’un ton austère:

« Si vous vouliez écouter les instantes prières d’un serviteur de votre famille, ohéir aux recommandations de votre auguste père, ou tout au moins suivre les conseils de votre dignité, ce ne serait pas demain que nous devrions quitter cette fatale, maison, ce serait aujourd’hui, à l’instant môme.

— Oh! ne me demandez pas cela, dit Max avec une terreur d’enfant; un jour.,., je ne demande plus qu’un jour!... Schwartz, mon ami, ayez pitié de moi! »

Son courage était brisé; il ne commandait plus, il suppliait, et il se jeta tout en larmes dans les bras du baron qui ne pouvait retenir les siennes.

Peu de personnes, comme on le croira sans peine, dormirent cette nuit-là d’un bon sommeil au prieuré.

Dès l’aurore du lendemain commencèrent les préparatifs de la cérémonie funèbre qui devait avoir-lieu dans la journée, et ils ajoutèrent encore à l'aspect de deuil qu’avait pris depuis la veille cette habitation, naguère si prospère etsi riante. *

Max avait passé la nuit dans un fauteuil, à côté de Schwartz, qui n’avait pas voulu le quitter.

Quand lé mouvement qui régnait dans le château donna lieu de penser que tout le monde était sur pied, le comte sonrta son 'valet de chambre afin d’avoir des nouvelles ,des maîtresses du logis. On lui apprit que Paula avait déjà envoyé un message pour le prier de se rendre chez elle une heure plus tard < avec M. le baron Schwartz. . ' ’ - • •

« Que pensez-vous de cette invitation? demanda Max au baron qui venait de s'éveiller.

' Schwartz secoua la tête. ' •

« Rien de bon, monsieur te comte, répllqua-t-il. Mais à , présent nous devons nous attendre, je le crains, à des façons moins amicales qu’autrefois ! » Une heure plus .tard, en effet, Max et le baron se rendaient à cette invitation. Dans un élégant petit salon qui faisait partie de l’appartement des dames, ils trouvèrent plusieurs personnes qui semblaient avoir été mandées de la même manière. G ! était d’abord Georges Vernon, vif et alerte, bien qu’il eût toujours le bras en écharpe ; puis c'étaient André et sa mère, faibles et maladifs tous les deux, mais surtout fort

embarrassé» de leur contenance. Enfin , on voyait là Mme Surville, l’institutrice, déjà revêtue d’un élégant costume de deuil qui faisait ressortir la blancheur de sa pieau et les gracieux contours de sa taille. - .

A l’arrivée des deux Allemands, les autres personnes présentes manifestèrent unë grande surprise ; ils la partagèrent eux-jnêmes en se trouvant dans cette réunion hétérogène. Mais ils n’eurent pas à attendre longtemps une explication. A peine eurent-ils pris place qu’une camériste, qui semblait épier leur arrivée, souleva une portière en tapisserie et se glissa dans une seconde pièce où Ton entendait plusieurs voix de femmes.

Bientôt la portière se souleva de nouveau, çt Paula entra seule dans le salon. . ..

Elle était en robe de laine noire ; une grande coiffe donnait à sa physionomie déjà si dure un air sombre et austère. Depuis vingt-qùatre heures Paula n’avait pas pris un instant de repos ; cependant ses traits ne paraissaient pas plus altérés que la veille, sa démarche était ferme et assurée.

Elle salua d’un air de solennité glaciale et dit, sans s’asseoir:

« Tous les hôtes de feu mon beau-frère compren- * dront sans peine les exigences que m’impose le triste événement d’hier soir. Je les préviens donc qu’à la suite des funérailles, qui auront lieu ce matin, des voitures seront mises à leur disposition pour les conduire où ils voudront aller. »

Ce congé brutal excita la surprise et la colère des assistants ; Paula s’en aperçut :

« Je n’aurais peut-être pas dû vous dire cela de

cette manière, reprit-elle ; que voulez-vous? je ne suis pas née grande dame, moi, pour trouver les tours délicats et les paroles mielleuses. Je veux pourtant donner quelques explications, afin qu’on ne croie • pas que j’agis par haine et par colère. Ma nièce Odilia, désormais l’unique maîtresse de cette maison, est si faible que la moindre secousse pourrait lui porter un coup mortel. Or, les personnes ici présentes ont été pour elle, pendant ces derniers jours, une cause de sentiments tumultueux, d’émotions cruelles. Quand elle est déjà si douloureusement éprouvée par la perte de son père, je n’entends pas qu’elle s’expose à de nouvelles agitations, à de nouvelles luttes. Ne risquez donc pas davantage de troubler son repos-; partez au plus vite.... Cette maison est- maudite; quand l’or y est entré, le bonheur en est sorti. Laissez-moi essayer de conjurer le sort qui nous persécute; j-’y parviendrai, je le veux.'...- Pour sauver cette enfant de ma sœur chérie, je serais ca-pable d’anéantir l’humanité entière ! »

Ces dernières paroles furent prononcées d’un ton sauvage où perçait une Sorte d’égarement.

Après uh moment de silence, Paula reprit en s’adressant à Georges Vernon

« Vous avez déjà manifesté, monsieur Georges, le désir de partir pour aller rejoindre votre père. En réalisant au plus tôt ce projet, vous aurez occasion de nous rendre service à ma nièce et à moi. Votre père était l’ami de Savinien, c’est un homme habile en affaires et qui saura défendre les intérêts d’Odilia ; priez-le de s’entendre avec M. Jordanet, le notaire de la famille, et nous lui serons reconnaissantes de ses bons offices. »

Georges sourit d’orgueil, et il allait se .répandre en protestations çhaleureuses ; ' Pauli se tourna d’un autre côté: * •

« Quant à vous, André, poursuivit-elle; vous vouliez aussi nous quitter hier matin ; réellement vous aurez plus de chances de guérison au village qu’ici. Comme ni Vous ni votre mère ne pourriez vous joindre au cortège funèbre, on va vous reconduire sur-lechamp chez vous dans le coupé.... Nous ne vous abandonnerons pas pour cela. Deux fois par jour le docteur Delmas vous rendra visite, et vous ne manquerez de rien jusqu’à Vetre rétablissement.

* — Merci, mademoiselle, repartit André sèchement,

mais ne vous inquiétez plus de nous. Je me sens assez fort pour aller à pred jasqu’à la maison, et je ■ n’ai besoin de personne. Nous ne mendions pas ; je suis le fils d’un sous-officier. Je sais que vous ôtes bonne, vous ; mais d’autres

• — Paix ! André, mon enfant, interrompit l’aveugle d’un ton suppliant. Excusezde, mademoiselle ; il est fier, mais il n’est pas ingrat. En temps ordinaire, nous savons supporter courageusement notre pauvreté. Aüjourd’htii il ne nous est pas permis d’écouter les suggestions de notre orgueil, Aussi, les bienfaits que j’aurais refusés en toute autre circonstance, je dois les accepter pour mon fils malade, incapàbîe de travailler : pour mon fils, à qui des soins constants pourront seuls rendre la santé ! »

Cette adjuration touchante ne produisit aucune impression sur André.

« Je vous dis, mère, que je suis guéri, répliquat-il avec obstination ; je vais me remettre au travail, établir une nouvelle tendue.... Je n’ai besoin de per-

— -Jt

sonne, et surtout de gens gui me méprisent sans doute. »

Un accès de toux, suivi d’un sinistre crachement de sang vint l'interrompre..

« Vous voyez, dit Mme Gambier à Paula, oh! je vous en conjure, ne- l’abandonnez pas.

— Qu’il le veuille ou non, nous acquitterons notre dette. Vous croyez qu’il n’est pas ingrat, bonne femme? en êtes-vous bien sûre? »

L’ayeugle demeura pensive comme si elle eût cherché le sens.de ces paroles.

En ce moment, Mme Surville s’approcha de Paula et lui demanda d'un air piqué :

« Puis-je savoir, mademoiselle, pourquoi vous m’avez mandée avec les personnes qui doivent quitter aujourd’hui le château ? Suis-je déjà une étrangère ici? Cependant mes soins si dévoués et si constants pour Mlle Odilia, les égards que me témoignait celui qui n’est plus,... » ■

Elle s-’arrêla, comme si sa douleur se fût réveillée à ce souvenir ; mais Paula fixa sur elle son œil perçant.

« Osez-vous rappeler cela? » dit-elle à demi-voix.

Elle continua plus haut : . .

« Vos soins ne sqnt plus nécessaires à Odilia, madame. D’après l’avis du docteur, je compte essayer du calrpe, du silence, d’une solitude complète pour guérir l’esprit blessé de ma malheureuse nièce. Toutes les . personnes dont la présence au prieuré n’est pas rigoureusement indispensable devront le quitter dans le plus bref délai.... Du reste, je sais* madame, que l’intention de mon beau-frère était de récompenser avec générosité vos.... services. Avant

donc de quitter le château vous verrez M. Blanchard; il a reçu mes ordres, il vous remettra les titres de vingt mille livres de rente dont vous ferez, Je n’en doute pas, le meilleur usage. »

Vingt mille livres dé rente 1 ce n’était peut-être pas là ce qu’avait rêvé l’ambitieuse institutrice, mais c’était du moins une fort belle fiche de consolation. D’ailleurs, ori assurait qu’elle possédait déjà des économies considérables, dues à la munificence secrète deSavinien. . * • . - • •

Aussi Mme Surville, malgré l’aigreur qui perçait dans les paroles 4e Paula, ne put-elle cacher tout à fait sa joie.

« Ah ! mademoiselle, reprit-elle d’un ton larmoyant en essayant de saisir la main de la bohémienne qui la lui refusa, je suis pénétrée de reconnaissance...., — Il suffit, interrompit durement Paula ; lesremercîments sont inutiles.... Quant à vous, messieurs, continua-t-elle^n s’adressant à Max et au baron, je n’ai pas besoin de vous expliquer pourquoi votre place n’est plus ici. Les projets dont vous poursuiviez la réalisation auprès de feu M.Savinien ont eu le résultat le plus funeste, et votre vue me rappelle, comme elle pourrait les rappeler à ma chère Odilia, des souvenirs cruels auxquels nous avons hâte de nous soustraire. S’il vous reste des intérêts à régler avec la succession de feu mon beau-frère, vous vous entendrez avec M. Blanchard. »

Max était profondément abattu par la ruine entière de ses espérances; il gardait le silence et ne remarquait même pas les regards insultants que lui lançait Vernon . Mais le baron Schwârtz, habitué à toutes les formalités de l’étiquette, ne put se contenir.

« Mademoiselle, dit-il avec roideur en se levant, je puis pardonner beaucoup au trouble de la douleur, et quant à moi, je saurais personnellement mépriser une offense. Mais en donnant congé d’une manière si leste, si cavalière-, à des. hôtes, à des amis de feu M. Savinien, vous eussiez dû songer que l’un d’eux du moins mérite tous vôs respects, qu’il est le représentant d’une ancienne et illustre famille....

— Que me fait cela? interrompit la rancunière bohémienne; dans aucun cas, je ne saurais traiter M. Max de Lichtenwald aussi cruellement que son aïeul a traité ma mère. »

Le baron voulait répliquer ; Max le supplia de se taire et dit lui-même d’une voix brisée :

« Nous partirons, mademoiselle; nous allons partir, puisque vous ne .pouvez me pardonner les Fautes de mon aïeul. Mais du moins, avantde quitter cette maison, peut-être pour toujours, ne me permettrez-vous pas de prendre congé de Mlle Odilia ? Je xlésire seulement lui dire adieu, lui adresser quelques mots de sympathie, des vœux de prospérité.... Me refuserezvous cette faveur?

— C’est impossible; ma nièce n’est en état de recevoir personne.

— Mademoiselle, par pitié.... je prendrais l’engagement formel.... -

— C’est impossible, vous dis-je; nul ne peut lavoir en ce moment.

— Je la verrai pourtant, moi! s’écria André d’un air égaré, en se levant tout à coup ; on m’a trompé, j’en suis sûr. Quand la bonne demoiselle venait à ma tendue, elle était pour moi comme une compagne comme une sœur : et je quitterais sa maison sans lui

avoir parlé, sans l’avoir aperçue une seule fois? On la cache.... on me trompe.... Je ne partirai pas ainsi ! » Celte fois, Paula montra une vive inquiétude.

* Silence I parlez plus bas, André, je vous en prie, » répliqua-t-elte en désignant la porte de la pièce voisine. '

L’aveugle, de son côté , cherchait à faire rasseoir son fils, et elle lui reprochait sa hardiesse,

André, dont les émotions avaient été longtemps contenues, paraissait en proie à une exaltation extraordinaire. . . ■ • .

« On me trompe, répéta-t-il avec colère : Odilia ne peut me .dédaigner à ce point, quoi qu’on ait dit; elle ne sait pas que j’ai habité sa- maison et que l’on m’en chasse ; que je suis malade ; que je vais mourir peut-être...» Non, èllene sait pas cela; elle ne Le souffrirait pas, et je le lui dirai. >

Puis, élevant encore la voix, il cria :

« Odilia ! Odilia 1

— Mon fils, mon cher André, à quoi penses-tu ?

— Te tairas-tu, petit drôle! dit la tante Paula hors

d’elle-même. ‘ " . .

— Odilia! Odilia! » répéta André de toute- sa force. La tante Paula s’élança furieuse pour lui fermer

la bouche; mais il était trop tard. De faibles éclats de voix se firent entendre dans la pièce voisine, et tout à coup la tapisserie se soulevant, laissa voir Odilia.

La jeune fille était encore drapée dans cette. ample robe de cachemire blanc dont nous avons parlé, et ses mains se dégageaient à peine de ses manches pendantes. Ses cheveux étaient mal contenus par un ruban noir , unique signe de deuil qu’on remarquât dans sa toilette, et qui peut-être y avait été glissé à

son insu. Son regard avait une expression étrange, à laquelle s’alliait une sorte de majesté.

A sa vue tous les assistants s’étaient levés; mais ils n’osaient parler, comme s’ils eussent été saisis d’un respect religieux. André lui-même, en trouvant son ancienne compagne si différente de ce qu’il attendait, demeura interdit et muet.

Odilia, derrière laquelle on apercevait deux caméristes inquiètes et confuses, étendit le bras comme pour défendre le jeune oiseleur, et dit d’un ton imposant :

« Laissez-le....Ne savez-vous pas queje le protège? Malheur à qui le toucherait! Jeune homme, tu as appelé la dryade à ton secours ; elle est venue. »

André ouvrait de grands yeux étonnés.

Il essaya pourtant de balbutier ; *

« Mademoiselle Odilia, vous saviez donc que j’étais ici? On m’avait dit.... je croyais..., • . ■

— Silence, André, murmura Paula; elle ne vous

comprendrait plus. » ' «

Puis, courant à sa nièce ' ■

«.Allons rentre, mon enfant, reprit-élle avec .douceur; oses-tu bien te montrer un jour comme celui-ci?

— Une dryade n’a pas de père, répondit Odilia avec emphase ; elle n’a pas de famille, comme lesenfants des hommes..,. Elle est d’une nature supérieur à la vôtre et elle n’àpparaît parmi vous que pour protéger le faible et l’innocent.... Pourquoi le persécutez-vous? ajouta-t-elle en désignant toujours André; vous êtes puissants et il est humble. Vous, $lax deLichtenwald, vous êtes comme le chêne superbe dont la vigueur séculaire brave la tempête ; vous, Georges Vernon,

vous êtes le peuplier ambitieux qui tend toujours às’élever, sans songer que la foudre peut briser son faîte; Lui, au contraire, c’est un chétif arbrisseau, un lierre timide; il rampe à terre jusqu’à ce qu’il trouve un tronc vigoureux qui le soutienne.... La dryade du tilleul l’aidera peut-être à monter aussi haut que le chêne et le peuplier. »

On écoutait avec une morne stupeur ces discours obscurs, où se révélait néanmoins pour les initiés un sentiment profond. Le comte Max semblait accablé de douleur.

« Ah! murmura-t-il; ma dernière illusion s’en va. Ce n’était pas à moi que s’adressaient l’autre soir ces douces et consolantes paroles.... Ce n’est pas moi qu’elle aime !• « .

Paula éprouvait un ardent désir de mettre fin à cette scène si pénible pour tous. Ne sachant plus comment y parvenir, .elle essaya de frapper un grand coup. . • ■ ■ T

« Ma chère enfant, mon Odilia bien-aimée, dit-elle en la saisissant par la main, rentre, je t’en supplie.... •Songe donc que tu n’es pas ce que tu dis.... Tu es ma nièce, la fille de ma chère sœur Salomée.,.. Tu es ici chez toi, au prieuré de Glairefont, et cette journée comptera dans ta vie comme une journée de deuil. »

Odilia répondit d’un air d’obstination :

«Je sais ce que je suis...; la dryade de Clairefont, un esprit élémentaire dont l’existence est attachée à celle d’un tilleul.

- — Odilia ! Odilia! répéta la bohémienne avec véhémence, reviens à toi et ne t’abandonne plus à ces rêveries insensées.... As-tu donc tout oublié?.... Ce bruit de piarteaux que tu entends annonce les pré-

ODILTA.

paratifs d’une cérémonie funèbre! Ne me comprendstu pas, chère orpheline, qui n’as que moi au monde pour te plaindre et pour t’aimer? »

Cette fois le* coup frappa en plein cœur la malheu* reuse enfant, et il se fit un jour lugubre dan3 les. ténèbres de son intelligence. C'. V

* C’est vrai.... t’est vrai, tante Paula ! s’écria-t-elle; mon père est mort, et je ne suis rien qu’une pauvre fille insensée! » ■ . . , .

Elle allait tomber à la renverse; mais Paula s’élança vers elle, la prit dans ses bras et- l’emporta dans la pièce voisine, où tout redevint bientôt silencieux.

Les assistants demeuraient consternés ; la plupart avaient les yeux pleins de larmes. Enfin Schwartz se leva et s’approcha de Max :

« Monsieur le comte, lui- dit-il d’un ton où la fermeté s’unissait à la compassion , nous n’avons plus rien à faireici. »

Max ne répondit que par des sanglots.

« En effet, messieurs, dit l’institutrice avec un soupir hypocrite, vous ne devez pas espérer de trouver les égards et les respects qui vous sont dus dans une maison où la tante Paula va désormais exercer une autorité sans contrôle. Pour moi, je n’y resterai pas un instant de plus, et, dans l’intérêt de leur dignité, je conseillerai à tous les amis de feu M. Savinien d’agir de même.

— Madame Surville a raison* dit Georges Vernon; après un congé si net, aucun de nous ne saurait demeurer ici. Heureux ceux qui auront chance d’y être appelés plus tard! »

Et son air suffisant laissait supposer que le conseiller de préfecture comptait bien avoir cette chance.

•André, qui était rêveur depuis quelques instants, s’écria tout à coup :

« C’est donc bien vrai qu’elle est folle? Et bien 1 tant mieux.... comme cela, il n’y aura plus que moi qui oserai l’aimer!

— Et moi! et moi! murmura le comte.

— L’épouser vaut mieux, » pensait Georges à part lui.

Deux heures plus tard eurent lieu les funérailles de Savinien. Après la cérémonie funèbre, plusieurs voitures emportèrent dç différents côtés les anciens hôtes du château.

Paula avait laissé la garde de sa nièce aux femmes de chambre pendant qu’elle accompagnait son beaufrère à sa dernière demeure. Comme elle rentrait à la maison, le vieux jardinier s’approcha d’elle et lui dit avec tristesse : s

« Ah ! mademoiselle, les malheurs de la journée ne sont pas finis. Je viens de m’apercevoir que la maîtresse branche de l’arbre natal était morte et déjà desséchée. »

Paula demeura quelques secondes immobile, la tôte baissée. Enfin elle se redressa et répliqua d’un ton farouche : <■

« Il faudra sans doute que la destinée s’accomplisse, et que les prédictions du hezenmeister se réalisent.... Mais jusqu’à la dernière minute, je lutterai, fût-ce contre l’esprit du mal en personne! »

Et elle s’éloigna, sans répondre autrement à Simon, qui ne comprenait rien à ces paroles.

Page 1