IA CONSIGNE
Deux mois s’étaient écoulés depuis la mort de Savinien, et l’on se trouvait par conséquent au commencement de novembre. L’hiver préludait par des jours sombres et des nuits de tempête; l’herbe- se flétrissait dans les prairies ; les dernières fleurs d’automne avaient disparu, etlles grands vents, arrachant aux arbres leurs feuilles jaunies, les emportaient à travers la campagne. .. •
L’aspect du prieuré de Clàirefont n’était pas moins ^ triste. Pendant ces deux mois, la tante Paula avait appliqué rigoureusement autour de sa nièce le système d’isolement qu’elie croyait le plus capable de reposer l’esprit malade d’Odilia. Üne partie des do- . mestiques avait été congédiée; ceux qui restaient étaient vêtus de noir, et avaient l’air grave et silencieux. Quoique bien entretenu, le château avait pris un air claustral. On n’y parlait qu’à voix basse ;’aucun bruit insolite n’en troublait la profonde tranquillité. Odilia elle-même ne chantait plus, ne touchait plus son piano; les pianos avaient disparu de toute la maison, car la musique, suivant les idées actuelles de Paula, ne faisait qu’exciter ^'irritabilité nerveuse de sa nièce. Maintenant la jeune héritière ne sortait plus qu’en voiture et toujours accompagnée de sa tante. ,
Enfin , rien n’était négligé pour qu’Odilia vécût
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dans un milieu calme et monotone que l’on jugeait particulièrement favorable au rétablissement de sa santé. Ce système produisait-il lesrésultats attendus? C’est ce que nous saurons bientôt.
Un cabriolet, contenant un seul voyageur et attelé de deux chevaux, sous la conduite d’un postillon, parcourait la longue avenue qui allait de -la route royale au prieuré. Arrivé devant la grille, qui était fermée, selon l’usage nouvellement établi, la voiture s’arrêta, et le gaillard postillon se mit à faire claquer son fouet pour demander l’entrée.
A ce bruit, le concierge du château accourut tout effaré ; mais, au lieu d’ouvrir la porte, il dit d’un ton de colère, à travers la grille :
« Ah çà! êtes-vous fou, camarade? Faire un pareil Vacarme devant le château 1 Parbleu ! si l’on vous a entendu, l’on va s’en prendre à moi, et je recevrai une semonce..:. Eh bienl voyons, que demandez-vous?
— Ouvrez, papa grognon, répliqua le postillon en goguenardant ; ne voy js-vous pas que nous voulons entrer?
On n’entre pas ; allez à tous les diables! »
Et le pôrtier retournait à sa loge, quand le voyageur qui se trouvait dans la voiture, enveloppé d’un manteau, prit la parole à son tour :
« Ah çà! monsieur François, est-ce ainsi que vous recevez un ancien ami de la maison? Ne me reconnaissez-vous pas? »
C'était la voix de Georges Vernon. François revint sur ses pas et salua poliment; toutefois, il ne s’empressa pas d’ouvrir la grille. ,
«Ah! c’est vous, monsieur Georges? dit-il ; vous voilà donc revenu dans nos pays? C’est fort bien;
ODIUA.
mais on a dû vous dire la consigne.... personne n’en treici. - • ■ ' . .
— Comment! ne puis-je voir MllePaula et Mlle Savinien ?
— Non, monsieur, ces dames ne reçoivent personne.
— Elles feront, j’ea suis sûr, une exception pour moi.
— Pour vous moins que pour tout autre. On m’a recommandé, au contraire.... Enfin, suffit. On aurait • dû vous avertir que personne n’était plus admis à Clairefont ; on vous eût épargné un voyage inutile. » ’
Pour diFe vrai, le conseiller de préfecture n’ignorait pas l’ordre nouveau, mais il croyait avoir des moyens infaillibles de l’éluder.
« Allons, allons, François, répliqua-t-il d’un air dédaigneux, finissons cette plaisanterie; je viens de la part de mon père pour affaire pressée..,.
— Ehl morbleu! s’écria le concierge qui commençait à s’impatienter, vinssiez-vous de la part du diable, je n’ouvrirai pas.
— Ceci est trop fort ! Ah çà ! vieil obstiné, me faudra-t-il donc remporter les soixante mille francs en or que j’ai là, dans le coffre de mon cabriolet, et que je dois remettre moi-môme à M. Blanchard?
— Ah ! c’est autre chose ; du moment que vous avez une commission pour M. Blanchard, vous pouvez entrer, mais seul; et si, pendant votre absence, ce godelureau que voilà se met à jouer des airs avec son fouet, moi je prendrai la mesure de ses épaules avec ma canne, U peut y compter! »
Tout en parlant, le concierge avait tiré une clé de, sa poche et s’était mis en devoir d’ouvrir, non pas
ODIUA.
les deux battants de la grille, mais un étroit guichet à peine suffisant pour le passage d’un homme.
Georges espérait bien qu’une fois dans la maison, il pourrait en agir à sa guise; aussi feignit-il de se prêter de bonne grâce aux exigences du rébarbatif François. Il prit dans la voiture une lourde sacoche qu’il cacha sous son manteau, mit pied à terre , et , après avoir recommandé au postillon de se tenir tranquille en l’attendant, il pénétra dans la cour.
Comme il se dirigeait, par distraction sans doute, vers le corps du logis réservé aux maîtres du logis, la voix du concierge résonna tout à coup derrière lui : :
« Pas de ce côté, disait-on ; le bureau de M. Blanchard est là-bas, au rez-de-chaussée. » *.
Force fut à Georges de ne plus se tromper, et il marcha vers une porte au-dessus de laquelle était écrit en gros caractères : Administration du domaine. Ce fut seulement après l’avoir vu disparaître sous cette porte, que le cerbèée du prieuré rentra lui-même dans sa loge, et encore, sans doute, quoique invisible, ne se relâchait-il en rien de son inquiète surveillance. • . ' - ,
Le bureau de Blanchard était une pièce voûtée, qui semblait avoir fait partie autrefois des cuisines du couvent. Il recevait du jour par deux étroites fenêtres garnies de gros barreaux de fer; la porte, en épaisses planches de chêne, était elle-même doublée de pla- . ques de fonte. Malgré ces précautions, la caisse ne se trouvait pas dans cette pièce , mais dans un second caveau dont la porte n’était pas moins solideque celle de la cour; et quand même des malfaiteurs, par surprise ou par force, seraient parvenus à franchir tous
ces obstacles, ils auraient eu encore à briser la caisse elle-même, puissant coffre de fer fermant à secret, et paraissant être à l’épreuve du canon.
Blanchard, assis dans un fauteuil de cuir, devant une table chargée de registres et de papiers, s’occupait de dépouiller une volumineuse correspondance, frétait un homme de cinquante-cinq ans environ , de manières simples et douces ; son crâne chauve , ses traits placides , mais fatigués, attestaient les soucis qu’avait dû lui.causer une longue et grave responsa- • bilité. Bien qu’il possédât, selon l’avis commun, une fortune indépendante, il avait encore l’apparence d’un modeste employé'. Il portait un habit râpé, dont les manches étaient protégées par des fourreaux de toile; une vieille calotte de velours couvrait son front, et il avait aux pieds de prosaïques chaussons de lisière. On n’eût pu soupçonner, dans ce piètre équipage, l’ancien confident du millionnaire Sâvinien, le gardien, fidèle des immenses trésors accumulés au prieuré.
Au bruit causé par l’arrivée d’un visiteur, Blanchard avait levé la tête ; en reconnaissant le conseiller de préfecture, ses traits se détendirent, et il vint au-de-r vant.de Vernon avec empressement.
* Enchanté de vous voir, monsieur Georges, lui dit-il d’un ton amical. Mais, bon Dieu ! ajouta-t-il en voyant Vernon lirer la sacoche de dessous son manteau et la déposer sur la table, que m’apportezvous là? » -
Georges commença par donner une poignée de main à l’honnête Blanchard, dont il désirait se concilier lesbônnes grâces; puis il répliqua :
« Ne le devinez-vous pas, mon vieil ami? Ce sont les soixante mille francs provenant des fermages de
la Bresse. Mon père, qui, en sa qualité démembre du conseil de tutelle, administre celte partie de la succession Savinien, devait vous remettre les fonds en personne; mais comme j’étais fort impatient d’avoir des nouvelles de vos dames, je l’ai prié de me charger de la commission.... Or, il ne paraît pas que je doive être récompensé de mes peines. »
Blanchard n’eut pas l’air d’avoir entendu ces dernières paroles.
« C’est trop d’obligeance, monsieur Georges, dit-il distraitement. Eh bien! si vous le permettez, nous • allons d’abord expédier cette petite affaire. »
Il ouvrit la sacoche et se mit à compter les rom leaux d’or qu’elle contenait.- Cette opération se fit avec une rapidité merveilleuse. Quand elle fut terminée, Blanchard prit un reçu imprimé dont il remplit les blancs, signa et présenta le papier à Georges, qui le plaça dans son portefeuille.
Alors l’homme d’affaires regarda d’un air d’embarras comique l’or entassé sur la table. ; .
« Vraiment, monsieur Georges, reprit-il, monsieur votre père, qui m’envoie ces fonds, eût bien dû m’apprendre comment je dois les employer.... Ma caisse regorge de valeurs, et je ne sais plus où placer l’argent qui m’arrive de toutes parts.
— Mon père ne m’a donné aucune instruction à ce sujet, répondit Georges qui s’était assis sans façon ; mais que ne consultez-vous Mlle Paula telle a toute autorité ici comme tutrice légale de sa nièce.
— Mlle Paula, excellente pour moi du reste, m’envoie promener quand je veux lui parler d’affaires. L’autre jour, comme je lui exprimais la crainte que les trésors accumulés dans cette maison ne finissent
par tenter des gens mal intentionnés, elle me répondit en haussant les épaules: «< Eh bien! enfermez-vous dans votre chambre, et laissez faire les voleurs. Ma nièce et moi, nous aurons toujours assez de fortune.
— Cependant Mlle Paula est généreuse; elle doit dépenser beaucoup en bonnes œuvres.
— Tous les pauvres du pays sont devenus riches,
grâce à ses, bienfaits., et maintenant on voit si peu de monde ici! •
— En effet, on ne reçoit même pâs les anciens amis de la famille....! . Mais, voyons, Blanchard, on peut s’expliquer avec vous ; vous êtes un homme de cœur et de.sens.... A-t-on vraiment défendu à François de me laisser approcher de ces dames? Ce serait bien mal reconnaître mes services et ceux de mon père!
— L’ordre est absolu, monsieur Georges.... Il n’admet d’exception pour personne.
— Mais il est absurde.
Je ne dis pas le cotitraire, mais je vous conseille de le respecter. . ' ■
— Comment, Blanchard, n’auriez-vous pas assez de crédit dans la maison pour me faire obtenir une audience de cinq minutes, le temps de saluer ces dames? Elles ne peuvent refuser cette légère faveur à quelqu’un qui vient de parcourir douze lieues pour leur service dans une saison déjà rigoureuse !
— Et pourtant vous ne l’obtiendrez pas. Si vous êtes fatigué, passons dans mon petit salon particulier, et l’on vous y servira des rafraîchissements; mais ne songez pas à pénétrer plus avant dans la maison, car votre présence ne manquerait pas d’y soulever uns tempête.
— Il suffit, reprit Vernon en pinçant ses lèvres; mais du moins ne sauriez-vous me donner quelques détails sur Mlle Odilia et sur sa tante,' que je n’ai pas vues depuis deux mois? . v
— Que vous dirai-je, monsieur Vernon? répliqua Blanchard d’un ton réservé ; cesdanies sont toujours dans l’affliction depuis la mort de mon digne maître, et la santé de mademoiselle ne s’améliore pas.
— Quoi ! cette chère Odilia serait-elle encore malade? \ „ . ' ‘
— Malgré les soins et les précautions infinies dont on l’entoure, elle décline continuellement.
— Grand Dieu ! est-ce que l’on craindrait.
— Rien n’est encore désespéré, et pourtant je me derqande souvenue qu’il adviendra plus tard de cette immense fortune acquise au prix de tant de soins, de veilles, de fatigues par son défunt propriétaire.... C’était Rien la peine! Mlle Odilia et sa tante donneraient ces monceaux d’or et d’argent pour ün instant de repos complet, pour un rayon de soleil, pour une bouffée d’air pur.... Ah! monsieur Georges, il faut avoir passé toute une longue vie, comme moi, à remuer des trésors pour reconnaître combien peu ils valent ce qu’ils coûtent !
— Peu votre patron, M. Savinien, n’était pas de cet avis, Blanchard ; cela vient peut-être de ce que, par position, vous savez avec quelle peine on les acquiert, mais vous ignorez les avantages et les joies qu’ils procurent.... Enfin, laissons cela.... Vous pourrez du moins me dire dans quelle situation d’esprit se trouve maintenant Odilia.... Vous me comprenez, sans doute? . ;
— J’ai rarement occasion de voir mademoiselle ; il
me semble pourtant qu’elle ne fait et ne dit rien que de raisonnable.
— Quoi! n’a-t-elle pas cette idée fixe que sa vie est intimement liée à celle du tilleul de la terrasse?
—Eh! cela n’est-ii pas vrai, monsieur Georges? cette croyance s’appuie sur trop de preuves pour qu’on puisse encore la révoquer en doute. »
Yernon sourit.
Telle était en effet l’opinion générale au château, et Blanchard, bien qu’il fût un homme de bon sens, avait fini par adopter un sentiment qu’il entendait exprimer autour de lui depuis tant d’années.
— Il est certain, poursuivit-il, que l’arbre dépérit à mesure que mademoiselle ressent de plus cruelles atteintes de son mal, et ce dépérissement tient à une cause inconnue qui, par cela même, est sans remède. »
En dépit de son incrédulité, Yernon parut touché en apprenant ces fâcheuses nouvelles.
— Ainsi donc, reprit-il, les efforts, les précautions de Mlle Paula pour rendre à sa nièce la vigueur de l’esprit et du corps n’ont produit jusqu’à présent aucun bon résultat? Cela devait être, en effet ; ce silence, cette réclusion, cette solitude morne me semblent moins capables que la distraction et la vie active d’amener un changement favorable. Je proposerais, au contraire, pour guérir cette chère Odilia, les voyages, l’air chaud et balsamique des régions méridionales, l’exercice, les divertissements.... Tenez, Blanchard, je vous en conjure, procurez-moi les moyens de voir Mllç Paula, elle seule, puisqu’il le faut. Je lui dirai, , ce que je pense, qu’elle compromet de plus en plus
la sanlé, la raison de sa nièce en persistant dans un système funeste. . ’ ' . * *
— Pour la centième fois, c’est impossible, monsieur Georges, répliqua Blanchard avec une légère impatience, Mlle Paula ne voudrait môme pas vous écouter.... Elle entrerait dans une colère horrible contre vous, contre moi, contre tout le monde ; et quand elle est en colère, elle ne ménage rien. Si vous avez des observations à présenter sur le régime auquel notre pauvre malade est soumise, voyez le docteur Delmas, seul bon juge dans le'cas dont il s’agit.
— Soit ! je tâcherai de voir le médecin et de lui faire comprendre quelle grave responsabilité il assume sur sa tête.... Mais on me traite bien cruellement, Blanchard, et je gagerais qu’on ne traite pas de même les autres amis de M. Savinien !
— Vous yous trompez pourtant, monsieurGeorges, je vous l’affirme. '*
— Quoi! aurait-on reçu d’une manière aussi brutale le comte Max de Lichtenwald, pâr exemple?
— Vous savez donc qu’il s’est déjà présenté ici? demanda Blanchard avec étonnement. Dans ce cas, vous ne pouvez ignorer non plus qu’il a été accueilli exactement comme vous. Il est aussi venu au prieuré, sous prétexte d’affaires ; il avait à s’entendre avec moi, disaitril, au sujet de l’intérêt des trois millions que M. Savinien a prêtés à la principauté de Lichtenwald. Je le reçus dans ce bureau, comme vous, et en deux mots nous eûmes terminé l’affaire qui l’a- - menait j mais, pas plus que vous, il ne put arriver jusqu’à ces dames. Depuis ee temps, il n’a pas osé revenir au château. On assure qu’il est encore dans le pays ; toutefois on ne le voit nulle part, et ni Mlle Odi-
lia ni Mlle Paula n’ont eu connaissance de sa démarche. . > ■ ’ -
— Ah ! il est eneore dans le pays? il ne désespère donc pas.... Eh bien ! s’il y est, je le verrai, moi,oar nous avons aussi certaines affaires à traiter ensemble. Mais un mot encore, mon cher Blanchard, et je ne vous importunerai plus de mes questions.... Qu’est devenu ce jeune garçon qui fut renversé par mon cheval en même temps que .moi?
— Vous voulez parler d’André Gambier? Cet accident a eu pour lui des suites plus fâcheuses encore que pour vous.... On. dit son état désespéré.
— Tiens, tiens ! ce pauvre petit diable 1 fit Georges distraitement. Ah çà! où donc est-il à cette heure? Je désirerais donner quelques preuves d’intérêt à mon . compagnon d’infortune. .
— Il demeure dans la maison blanche qui est à l’entrée du village ; mais n& vous inquiétez pas de l’assister; on y a pourvu déjà, et ni lui ni sa mère ne manqueront de rien jusqu’à leur dernier jour.
— On ne pouvait attendre moins de la bienfaisance de vos excellentes dames.,.. Et sans douté aussi elles n’ont pu se dispenser de rendre quelquefois visite au jeune malade? »
Blanchard se mordit les lèvres.
« Certainement, reprit-il, vous savez aussi bien que moi ce que vous me demandez.... Du reste, ce n’est pas un secret; ces dames vont chaque jour voir André à Clairefont. ’ '
— Est-il possible? Mais, Blanchard, des personnes un peu rigoristes seraient en droit déjuger défavorablement de pareilles démarches.
— Il faudrait avoir le cœur bien dur, l’esprit bien
méchant, monsieur Georges, pour juger ainsi des actions toutes naturelles. Ne vous ai-je pas dit que ce malheureux jeune homme était mourant? Quant à mademoiselle, vous ne l’avez pas vue depuis quelque temps; mais elle est bien changée, bien frêle et bien triste.... Pourquoi envierait-on à ces enfants, si à plaindre l’un et l’autre, la misérable satisfaction de se trouver ensemble pendant quelques instants, afin de s’encourager à souffrir ? *
Blanchard parlait avec une sensibilité profonde, assez extraordinaire-chez un homme dont la vie s’était passée au milieu de préoccupations toutes positives. Vernon, absorbé par les idées que ces révélations faisaient naître en lui, se contenta de répondre froidement:
« Sans douté, sans doute; ce sont, comme vous dites, des enfantillages. Néanmoins, comment Mlle Paula permet-elle de pareilles visites qui doivent produire sur Odilia, je le sais, des impressions.... très-fâcheuses ?
— Il l’a bien fallu. On avait caché à Mlle Odilia la situation réelle d’André Gambier; mais elle parvint, on ignore par quel moyen, sans doute par l’indiscrétion des domestiques, à savoir toute la vérité. Alors elle voulut aller voir le malade. Sa tante s’y refusa énergiquement ; mais cette fantaisie tourmentait notre jeune maîtresse, et l’agitation aggravait son état d’une manière sensible. Mlle Paula finit donc par céder, si bien que maintenant elles font chaque jour une courte visite à la veuve Gambier.... Et tenez, ajouta-t-il en désignant deux domestiques qui retiraientde dessous la remise une élégante voiture, voici l’heure où ces dames sortent pour ée rendre au village de Claire-
font. Si vous m’en croyez, monsieur Georges, vous partirez au plus vite : la vue de votre cabriolet de poste arrêté là devant la grille inquiéterait MllePaula et l’irriterait sûrement Contre vous. »
» Georges se leva ; il venait de concevoir un plan qu’il lui tardait de mettre à exécution.
« Il suffit, reprit-il ; je suis trop fier pour me montrer quand ma présence pourrait être importune.... Merci de vos renseignements, Blanchard', je vais mettre à profit vos conseils. »
Après avoir serré la main à l’infendant une dernière fois et l’avoir chargé de transmettre ses compliments aux dames du logis, s’il le trouvait convenable, il regagna son cabriolet et partit sur-lechamp.
Mais quand on eut tourné un coude de l’avenue-, Georges donna l’ordre au postillon d’arrêter.'
« Je descends ici, lui dit-il; toi, tu vas aller m’attendre chez Granget, au Tourne-Bride, avec la Voiture et les chevaux.... Voici pour boire, mais ne bavarde pas ; tu m’entends? »
Le postillon empocha l'argent, remercia et poursuivit sa route en faisant claquer son fouet, tandis que Georges se dirigeait à travers champs vers le village de Clairefont.
« Je veux savoir ce qui se passe de ce côté, pensaitil. Le comte Max, pas plus que moi, ne paraît avoir -, abandonné la partie, et la maladie de ce petit paysan me donne singulièrement à penser. Voyons de quoi il retourne. Savinien n’est plus là.... Un caprice de femme peut, les circonstances aidant, changer rapidement la face des choses.... Une dot de trente millions vaut, bien la peine qu’on se remue! »