‹ OdiliaChapitre 19 sur 22 · LA MAISON D* ANDRÉ · texte numérisé non relu

LA MAISON D* ANDRÉ

En vertu de l’axiome qu’il venait de formuler, Georges Yernon continuait d’avancer vers le village de Clairefont. Mais le manteau dont il était enveloppé, la difficulté de la marche dans des labours et des jachères l’obligèrent bientôt à ralentir son pas. Arrivé sur une espèce de mamelon, qui dominait une partie du pays, il dut s’arrêter tout à fait, autant pour s’orienter que pour reprendre haleine.

Au-dessous de lui passait une allée qui conduisait du prieuré au village, et comme cette allée était bordée dejeunes arbres clair-semés et déjà dépouillés de leur feuillage, rien ne gênait le regard dans toute sa longueur.

Georges put ainsi s’assurer d’un coup d’œil que la voiture n’avait pas encore quitté le château et qu’il avait le loisir de mûrir son plan de conduite.

A sa droite était le prieuré avec ses grands bâtiments irréguliers, qui se détachaient sur les massifs encore verts du parc et de la forêt; à gauche, le village de Clairefont, dont les maisons blanches s’éparpillaient au milieu de jardins et de vignes. La rivière, un peu grossie par les pluies d’automne, formait un vaste demi-cercle derrière le château et les plantations, pour revenir, par un coude brusque, vers le village..

Tout cela était calme, solitaire, silencieux, A peine apercevait-on sur cette vaste étendue quelques troupeaux paissant dans les prairies, quelques travailleurs occupés à tracer leurs sillons dans les champs.

Une brise sèche, venue du nord, avait nettoyé l’atmosphère, et le soleil brillait, dans un ciel aride, d’un bleu ardoisé, qui permettait de distinguer les objets les plus éloignés.

Or, tandis que Georges promenait les yeux autour de lui, une circonstance particulière fixa un moment son attention. •, .

Dans la partie de la rivière qui se rapprochait le plu,s du village, une petite barque, dirigée par un seul homme, fendait le courant, assez rapide en cet endroit. Cette barque était partie d’un joli cottage qui s’élevait de l’autre côté de l’eau, et on jugeait à sa forme svelte comme à ses fraîches peintures, qu’elle n’appartenait pas à quelque pauvre pêcheur du voisinage, \‘ ,

Afin sans doute de manier ses rames plus librement, l’individu qui la conduisait avait déposé à côté de lui une espèce de manteau ou de surtout dont il' était d’abord enveloppé. On. ne pouvait, de cette distance, reconnaître s’il portait le costume d’un paysan ou celui d’un bourgeois, mais un bijou de petite dimension, comme une épingle ou un bouton de chemise, luisait sur sa poitrine d’un éclat extraordinaire, et chaque mouvement du rameur au soleil faisait jaillir daris l’espace une étincelle éblouissante. Georges essaya de se rendre compte de ce fait singulier.

« Du diable si l’on ne. dirait pas des feux bleuâtres

que lance un diamant de la plus belle eau! murmura-t-il; mais bah! un bouton de-cuivre bien frotté peut produire de loin la même apparence. »

Néanmoins il continuait de suivre dès yeux le rameur dont la barque maintenant allait toucher la rive, quand un bruit lointain s’éleva dans la direction du prieuré.

Une voiture bien vernie, adx lanternes et aux moyeux argentés, venait d’apparaître sur la route et s’avançait au pas de deux magnifiques chevaux.

« Pas une minute à perdre, reprit Georges avec précipitation ; heureusement la voiture va d’un train de malade et j’ai de bonnes jambes. »

En même temps, il descendit-la colline avec rapidité, et, en dépit de son manteau, qui lui était nécessaire pour protéger son incognito, jl reprit sa course vers le village. Il atteignit la maison d’André avant même que la voiture s’en trouvât à moitié chemin.

Quand il quitta l’avenue pour s’engager dans l’étroit sentier tracé entre deux haies, il faillit renverser une jeune paysanne, assez proprement mise, qui semblait avoir été placée là en observation. La paysanne poussa un cri d’effroi et se rangea pour lui livrer passage; mais bientôt elle se ravisa et parut vouloir l’interpeller. Une invincible timidité l’empêcha de prononcer une parole. Un regard sévère de Georges acheva de la troubler, et le conseiller de préfecture put pénétrer chez André sans obstacle.

A l’extérieur, l’habitation de Mme Garnbier et de son fils avait conservé son air riant et modeste; seulement la vigne avait perdu ses pampres, et les

poules, au lieu de rôder comme autrefois devant la porte, avaient été reléguées dans une arrière-cour, où par intervalle on les entendait encore caqueter.

Mais à peine Georges eut-il soulevé sans façon le loquet de la porte qu’il faillit reculer, croyant s’être trompé.

Rien ne rappelait plus intérieurement l’humble et pauvre demeure où nous avons déjà introduit le lecteur. Les murailles nues avaient disparu, ainsi que le plafond à poutres saillantes, sous detiches tentures encadrées de baguettes dorées. Un moelleux tapis de pied couvrait le carreau ; les étroites fenêtres ou plutôt les lucarnes de la chaumière étaient garnies de doubles rideaux de soie. La cheminée de brique, où brillait en ce moment un excellent feu, était ornée d’une splendide devanture de marbre blanc, chef-d’œuvre d’un sculpteur habile, et sur le manteau s’étalait une grande glace de Venise.

Les meubles n’étaient pas moins somptueux, quoique un peu disparates; c’étaient d’abord un beau lit de palissandre dont le baldaquin paraissait à l’étroit dans cette pièce basse et écrasée, puis des fauteuils de velours, des tables de bois de rose et ces mille petits riens d’un prix énorme qui sont le signe de la véritable opulence. Les seuls objets de l’ancien mobilier qui eussent été religieusement conservés étaient les armes d’honneur du père Gambier, sa croix et ses états de service dans leurs simples cadres de bois noir, et aussi deux ou trois cages où chantaient quelques oiseaux favoris.

Le luxe éblouissant de cet intérieur, autrefois si modeste, était un secret pour tout le pays. On se souvient que Mme Gambier et son fils n’entretenaient

aucune relation >avec leurs voisins. Fanchette, une petite orpheline qui était entrée à leur service depuis l’accident arrivé à André (la jeune fille que Georges venait de rencontrer en observation sur la route), avait l’Ordre de ne laisser pénétrer dans la maison aucun habitant du village. ’f

Du reste, la transformation s’était accomplie avec le plus grand mystère. Une nuit, des chariots contenant tous les objets nécessaires étaient venus du prieuré. Plusieurs tapissiers s’étaient mis à l’œuvre. Avant le jour, le travail était terminé, et l’intérieur de la chaumière avait pris l’aspect du boudoir d’une marquise. André ët sa mère ne s’étaient pas décidés sans peine à permettre que l’on corrigeât la triste nudité de leur demeure, et ils s’étaient bien un peu effrayés de cette magnificence; mais André ignorait la valeur réelle de ces belles choses, et la pauvre aveugle était si facile à tromper?

Georges Yernon, comme on peut le croire, ne s’attendait nullement à un pareil tableau ; mais il n’eut pas Je temps de s’en étonner, et son attention dut se porter aussitôt sur les habitants mêmes de cet élégant réduit. - ’

Mme Gambier, debout devant un guéridon de laque, était en train de verser dans une lasse d’argent le contenu d’une théière et préparait une boisson pour le malade. Elle était vêtue fort proprement d’une robe de laine de couleur^ foncée, à grande pèlerine, et d’un bonnet de la plus scrupuleuse blancheur. Malgré cette toilette, la bonne femme paraissait avoir beaucoup vieilli depuis quelques mois; elle était pâle, changée, et sa physionomie avait une expression de désespoir.

Dans un angle 'obscur, auprès de. la cheminée, se trouvait un large divan ou plutôt un lit de repos en damas de soie, que flanquaient un grand nombre d’oreillers recouverts de guipure et de dentelles. Sur cé lit, André, à demi vêtu, était enveloppé d’une courte-pointe brodée qui dessinait vaguement son corps amaigri. A ses pieds* une peau de lion, aux griffes dorées, dont la puissante tête avait repris entre les mains d’un préparateur habile les formes et l’expression de la nature, servait de tapis. Cette peau , seule valait plus d’argent que Gambîer et sa mère n’en avaient jamais possédé.

Au bruit qu’avait fait le visiteur en ouvrant la porte, l’âveugle était restée immobile, sa tasse à la main. • •

. « Bonjour, madame Gambier, dit Georges de ée ton doucereux qu’il savait prendre dans l’occasion ; c’est moi, Georges Vernon, le compagnon d ; infortüne de votre fils. * *

. Mme Gambier eut l’air de chercher dans son souvenir.

« Ah ! oui, reprit-elle enfin, ce riche jeune homme qui, pendant notre séjour au château, s’est montré si bon pour André?

— Il parait, chère dame, poursuivit Georges en regardant autour de lui, que votre situation de fortune s’est beaucoup améliorée depuis cette époquelà.... Que de luxe autour de vous 1 on se croirait chez une petite maltresse.. » ^

Il s’approcha lentement du lit de repos.

Le malheureux André n’était plus reconnaissable ; ses mains reposaient inertes sur la couverture; son visage décoloré, ses joues creuses, sa respiration ha-

letante témoignaient d’üne consomption arrivée à son terme. ■ .. •

Cependant ses yeux paraissaient démesurément agrandis, et il les attachait sur le visiteur avec une expression de surprise et de mécontentement.

« Eh bien! mon brave garçon, comment cela va-t-il? demanda Vernon en acceptant le siège que Mme Gam- 'bier s’était empressée de lui offrir; pas très-bien, à ce que je vois?

— Mieux pourtant, répondit André de sa voix haletante; je mange, je bois et je compte bientôt. me lever.... N’est-ce pas, mère, que je vai§ mieux? » L’aveugle remua la tête en signe d’assentiment. Vernon ne savait que penser; se faisaient-ils réellement illusion à ce point, ou bien voulaient-ils seu-. lpment se tromper l’un et l’autre?

Il était évident poürlui qu’Ândré avait atteint cette limite suprême où la plus légère émotion, le moindre effort, le plus simple mouvement suffit pour détacher l’âme de son enveloppe matérielle. Cependant il répondit amicalement :

' « S’il en est ainsi, je yous. félicite, mon garçon, et je félicite votre bonne mère. Moi, grâce au ciel, je peux enfin me servir de mon bras blessé. Pendant ma convalescence, qui a été plus longue qu’on ne pensait, je n’ai cessé de demander de vos nouvelles, mais nul ne pouvait m’en donner. J’ai profité d’une affaire qui m’appelait dans le pays pour en venir chercher moi-même. Comme j’ai été la cause involontaire de votre malheur, je tiens à vous offrir tous les dédommagements qui sont en mon pouvoir. »

La mère et le fils écoutaient d’un air distrait, et l’on eût dit que la présence de Vernon leur était impor-

tune; mais comment ne pas agréer une visite si naturelle, surtout quand le visiteur exprimait des sen- ' timents si bienveillants et si généreux?

Mme Gambier balbutia quelques remercîmenls ; cependant André continuait d’examiner le conseiller de préfecture avec des yeux effarés :

« Ne veniez-vous pas plutôt, répliqua-t-il, vous assurer.... Enfin, nous n’avons besoin de rien. Le bon Dieu, par l’intermédiaire d’un de ses anges, y a pourvu. Merci de votre bonté; mais n’ayez aucune inquiétude à notre égard, et.... »

Il s’arrêta tout à coup. -

« Et partez, acheva Georges avec ironie, n’est-ce pas ce que vous vouliez dire? -Sur ma foi ! mon petit ami, vous n’êtes ni poli, ni reconnaissant.... Heureusement j’ai de l’indulgence pour les boutades comme pour les caprices d’un malade. »

Et il ne bougeait pas; mais André écoutait maintenant un bruit lointain qui avait frappé son oreille bien avant celle des autres personnes présentes.

« C’est la voiture I » dit-il.

Il ajouta presque aussitôt en se tournant vers Georges :

« Vous saviez quelle visite nous attendions, et je m’explique pourquoi vous êtes venu. *

Vernon fut un peu déconcerté de cette perspicacité; l’aveugle s’approcha de lui

« Monsieur, dit-elle avec embarras , nous sommes bien honorés et bien reconnaissants de votre démarche; mais nous attendons ici, en -ce moment, des personnes qui désirent ne pas être vues, et nous vous serions fort obligés si vou3 vouliez remettre à un autre jour....

— Oui, oui,' partez, dit André dont les joues s’étaient subitement vermillonnées. •

— Voilà, mes braves gens, de singulières façons ! répliqua Georges avec dédain ; sur ma parole ! on se croirait dans une petite maison à l’heure où le patron anonyme va y faire son apparition', et je suis tenté de voir ce qui m’arriverait si je refusais de me laisser éconduire. »

En ce moment la jeune servante entra précipitamment. .

« La voiture! dit-elle tout essoufflée; les dames seront ici dans un instant. »

Elle demeura interdite à la vue d’un inconnu. L’aveugle dit avec volubilité,' en cherchant à tâtons la main de Georges ;

« Nè vous offensez pas, monsieur; mais vous affligeriez cruellement les personnes qui vont venir si l’on vous trouvait chez nous. »

Vernon consentit enfin à se lever.

« Soit, reprit-il; je ne prétends pas rester dans votre maison malgré vous.... Adieu, madame Gambier.... adieü aussi, mon garçon.... Bien que votre réception n’ait pas été telle que je l’attendais, je ne vous en veux pas, et je vous souhaite mille prospérités. » Tout eh parlant, il se dirigeait vers la porte; il venait d’entendre une voiture s’arrêter sur la grandroute, et il espérait bien se trouver face à face avec ceux qui arrivaient. /■ •

Mais la servante eut l’air de deviner sa pensée.

« Pas de ce côté, reprit-elle, tous rencontreriez.... ’ Je vais vous faire sortir par l’enclos. »

Vernon hésitait; Eanchette le poussa doucement vers le fond de la chambre. Là elle souleva une por-

tière en tapisserie, et l’introduisit dans une pièce Un peu plus petite mais à peine moins ornée que la première. C’était évidemment la chambre à coucher d’André, quoique pendant la journée le malade occupât le lit de repos. Elle était, comme la première, tendue en riches étoffes, et une cheminée portative en bronze doré y entretenait une température constante. ' ' ‘

Fanchette entraînait toujours Yernon vers une seconde porte qui donnait sur l’enclos.;

Tout à cbup, ellé le sentit demeurer aussi ferme qu’un roc. Elle se retourna d’un air étonné; Georges lui fit signe qu’il n’avancerait pas davantage. La pauvre fille allait crier, protester contre cette violence; mais, précisément en ce moment, elle entendit dans la première pièce la voix d’Odilia et de Paulâ, qui venaient d’entrer.

Comme Fanchette paraissait mortellement effrayée, Vernon lui dit bas, avec énergie :

« Je ne veux aucun mal à vos maîtres et aux personnes qu’ils reçoivent Chez eux. Je suis au contraire leur ami à tous; mais je suis fermement résolu à écouter ce qui va se dire ici..;. Songez que vos cris pourraient causer au malade une émotion dangereuse, déterminer quelque scène désagréable. Je vous promets de ne pas vous retenir longtemps. ^

Et il glissa une pièce d’or à la jeune servante.

Oue pouvait faire la pauvre Fanchette, sinon céder à ces indiscrètes exigences? Moitié de gré, moitié de force, elle s’assit en silence sur un méuble pour attendre qu’il plût à Georges de se retirer. Pour lui, il revint sur ses pas, souleva la portière avec précaution, et s’arrangea de manière à ne perdre

aucun détail de ce qui se passait dans la pièce voisine.

C’était bien Odilia et la tante Paula qui venaient d’arriver. Paula était vêtue de deuil, et, depuis les derniers événements, une expression plus farouche qu’autrefois, une expression presque fatale était empreinte sur sa figure jaune et ridée. Quant à Odilia, ses traits n’avaient pas changé de caractère, mais elle était devenue si mince, si pâle, et, pour ainsi dire, si éthérée, qu’elle ne semblait déjà plus appartenir à ce monde. Un enfant de six ans l’eût portée aisément dans ses bras.

Elle était enveloppée d’une ample pelisse en cachemire doublée de cygne, dont la blancheur et la finesse s’alliaient merveilleusement avec la peau satinée de la jeune fille. . .

Une légère coiffure de dentelle et de feuillage se confondait avec les boucles de ses cheveux. Malgré cette parure, son visage était celui d’une morte, et la vie n’éclatait plus que dans le regard.

La tante Paula s’était approchée de l’aveugle et lui avait dit quelques mots à voix basse ; Mme Gambier répondit de même avec une expression de douleur et un sanglot mal étouffé. Puis les deux femmes s’assirent en face du lit, et demeurèrent silencieuses.

Cependant Odilia, après avoir rejeté sur ses épaules le capuchon de sa mante, s’était avancée vers le malade, d’un pas faible et chancelant, comme si le poids de ses vêtements l’eût écrasée. Elle se laissa tomber dans un fauteuil, en adressant à André un mélancolique sourire.

André s’était soulevé péniblement.

« Odilial chère Odiliâ! » murmura-t-il avec douceur. v *

Mais la jeune fille, en entendant son nom, fronça le sourcil.

« Encore? dit-elle.

— Eh bien! non.... pas Odilia, puisque ce nom vous déplaît.... mais la dryade, la féè du tilleul.... ou plutôt ma protectrice, mon bon génie, mon ange tutélaire. »

Ils se regardèrent pendant quelques instants sans rien dire. Enfin Odilia reprit d’un petit air majestueux :

« Mon ami a-t-il quelques vœux à fôrmer ce matin? Il sait que je peux accomplir la plupart de ses souhaits.

— Ah ! ma bien-aimée, si vous aviez le pouvoir que vous dites.... .

— Si? répéta Odilia en se redressant; pourquoi

un pareil doute? ' ■

— Eh bien ! alors, bonne fée, rendez-moi la force et la santé, rendez-les moi pour ma pauvre mère qui s’épouvante et se désole.

— Vous guérirez bientôt, ami ; vous redeviendrez robuste, dispos et courageux; vous serez doué de toutes les qualités de l’esprit et du corps. Vous aurez la force, l’adresse, la vaillance, comme vous avez la droiture et la loyauté. Je vous élèverai ainsi au-dessus de tous les hommes afin que vous soyez digne de moi..

— Je vous crois, mon amie, je veux vous croire, répondit André avec une confiance naïve, et à mon tour je m’efforcerai de mériter votre affection et vos bienfaits. J’étudierai les livres dont la science est au-

tDDILIA.

jourd’hui indispensable, puis je me ferai soldat, comme était mon père; et bientôt, grâce à mon travail, à mon courage, je deviendrai officier....

— Hé ! quoi ! interrompit Odilia dédaigneusement, me contenterais-je de cela pour celui que j’aime? Votre ambition est encore humble, André, et je compte vous placer bien au-dessus des vulgaires désirs de la foule. Je ferai pour vous, André, ce qu’une de mes pareilles fit pour le simple écuyer Crocus, qui devint fondateur d’un royaume; j’écarterai de vous le péril, je vous inspirerai les grandes actions et les grandes, pensées. La nymphe Égérie, qui apparaissait à Numa près d’upe fontaine, et qui le rendit le roi le plus sage, le plus puissant de Rome, était aussi une dryade..^. Va, mon André, poursuivit- elle avec une exaltation croissante, mon pouvoir n’est pas inférieur à celui de mes sœurs : je te rendrai grand et heureux comme Crocus et comme Numa. »

André, affaibli par de longues souffrances, consumé par une fièvre ardente, et d’ailleurs pénétré d’une admiration superstitieuse pour Odilia, au sujet de qui l’on racontait tant de choses extraordinaires, écoutait habituellement avec une crédule confiance les promesses obscures et mystiques de la jeune fille. Néanmoins; cette fois, les affirmations de la pauvre insensée, au lieu d’enflammer son imagination, le rappelèrent au sentiment de la réalité.

•t Comment vous croirais-je capable d’opérer de semblables merveilles, dit-il, quand vous paraissez impuissante â vous guérir vous-même? C’est pourtant à vous d’abord qu’il faudrait songer. Chaque jour votre faiblesse augmente, vos yeux s’entourent d’un cercle bleuâtre.....

— Ignores-tu, enfant, répondit Odilia en souriant, les conditions particulières de ma double nature? Tu vois en moi les effets de l’hiver gui commence. A celte époque de l’année, la.végétatioji s’arrête, l’arbre paraît se dessécher, ses branches sont nues ; il frissonne sous labrise qui le tourmente. Hier, quelques feuilles se balançaient encore aux rameaux de mon tilleul; le vent du nord qui a soufflé la puit dernière est venu brutalement les arracher. Étonne-toi donc que ta pauvre amie soit aujourd’hui malade et chan- ' celante 1 . ■ ,

-r Mais si en effet, reprit André, l’arbre venait à périr?

— Alors, ami, je me résoudrais en vapeurs blanches et légères comme celles qui flottent le matin sur les prairies humidès.... Mais rassure-toi, poursuivit-elle avec un nouvel enthousiasme, un tel sort ne m’est pas réservé. Mon arbre est sain encore, quoique dépouillé par les approches de l’hiver. Quand reviendra le printemps avec son chaud soleil et ses vivifiantes ardeurs, il se couvrira d’une verdure nouvelle, puis - de fleurs au dotfx parfum, et il élèvera vers le ciel ses rameaux pleins de sève. La fauvette viendra nicher dans sa feuillée; tout le jour retentiront sous ses ombrages les chants dé la mélodieuse famille. La nuit, le rossignol reposera sur ses branches, et le beau sphinx, du tilleul bourdonnera sur sa fleur. Comme mon arbre, je recouvrerai au printemps la force, la , santé et la joie. > . •

- 1 - Ah ! mon amie, pourquoi le printemps tarde-t-il • tant à revenir? Que de jours froids et nôirs à traverser jusqu’à son retour ! »

.Odilia reprit la parole avec tant de confiance et

d’enthousiasme, qu’elle entraîna de nouveau le candide André dans le tourbillon de ses chimères. Pendant près d’une heure, il s’abandonnèrent à des rêves insensés. Ils avaient oublié le monde réel : c’étaient déjà deux esprits détachés de la térre qui parcouraient à plein vol ces régions idéales vers lesquelles aspirent les âmes blessées.

Mais plus les malheureux jeunes geûs se laissaient aller à ces élans maladifs de leur imagination, plus les assistants éprouvaient d’émotions navrantes. Mme Gambier cachait son visage dans son mouchoir pour étouffer ses sanglots; Paula elle-même, la rude Paula, ne s’apercevait pas que deux grosses larmes roulaient sur ses joues basanées.

Seul, Georges Vernon, derrière son rideau, avait le courage d’écouter avec calme ce babillage d’amour et d’espéranèe qui se faisait comme sur une tombe entr’ ouverte.

Enfin, Paula se leva et dit à sa nièce quelques mots à voix basse. Odilia se leva de même :

« L’heure est venue, André, reprit-elle avec son air de solennité mélancolique ; je te quitte, mais je 'apparaîtrai demain, à l'heure accoutumée ; as-tu encore quelque vœu à former?

—Aucun, monamie, aucun autre que celui de vous revoir, répondit André, profondément abattu ; quand vous me quittez, il me semble que je vous perds pour toujours! n - " ■

— J’obéis à la destinée, mon André; mais je reviendrai demain. Sois patient ; toutes les prospérités de ce monde nous sont réservées. »

En se retournant, elle vit Mme Gambier qui don» nait libre cours à sa douleur.

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