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.« Quelle est celte femme qui pleure quand nous sommes si heureux? demanda-t-elle avec étonnement-
— Ne la reconnaissez-vous pas, Odilia? C’est ma bonne et tendre mère.
— Votre mère! En effet, comment ai-je pu l’ou- ’blier?... Moi aussi, j’avais un père, un homme énergique et bon qui prévenait tous mes désirs, tous mes -caprices... Pourquoi n’est-il plus près de moi? Pourquoi ne vient-il plus m’embrasser chaque matin et chaque soir? « • . .
Elle demeurait immobile, l’œil fixe et morne; évidemment, ainsi qu’il lui arrivait parfois, un éclair raison venait de passer dans la nuit de son intelligence. Mais Georges Vernon ne jugea pas prudent d’écouter davantage; il quitta son poste d’observation et traversa, non sans de grandes précautions, la chambre d’André. Fanchette lui ouvrit la porte de l’enclos, et le conduisit jusqu’à un sentier solitaire qui s’enfonçait dans la campagne.
« Vous avez bien mal agi, monsieur, lui dit-elle d’un ton de reproche, et j'aurais dû peut-être.... Mais partez vite; Mlle Savinien et sa tante vont sans doute faire une partie de la route à pied, comme à l’ordinaire, et vous risqueriez d’être aperçu.
— Quoi ! ne remonteront-elles pas eu voiture?
— Non; habituellement elles marchent pendant une partie du chemin pour retourner au prieuré.
— Allons, je tâcherai de les éviter.,... Pas un mot de tout ceci, ma bonne fille. »
Et il s’éloigna rapidement, en se glissant derrière les haies qui longeaient la route.
La petite servante ne se hâta pas de rentrer, crai-
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gnant qu’il n’eût la fantaisie de revenir sur ses pas. Néanmoins, quand elle eut vu Odilia et sa tante sortir par l’autre porte de la maison, et se diriger à pas lents vers le grand chemin, elle crut devoir rejoindre ses maîtres, qui allaient sans doute avoir besoin de ses services.
- En effet, comme elle approchait de l’habitation; elle entendit Mme Gambier qui disait d’une voix effrayée, quoique contenue :
« Fanchette, au secours!... mon fils se meurt! » Fanchette accourut. Il n’était que trop vrai : le malade, à la suite de ces émotions prolongées, venait de tomber en faiblesse. - ,
l’ÉPREÜVB.
Georges Vernon n’était pas absolument méchant, et, s’il avait assisté avec une apparente insensibilité à la scène touchante de la maison Gambier, c’était qu’une passion dominante annihilait ses instincts généreux.
Cette passion, nous l’avons dit, n’était pas de l’amour, c’était une ambition démesurée. Fils d’un parvenu qui avait fait un peu sa fortune per fas et nefas, ayant toujours vécu lui-même dans le monde des intérêts matériels, il était plus convaincu qu’il ne l’avait autrefois laissé voir à Savinien de l’omnipotence de la richesse.
Le désir de s'unir à Odilia était donc devenu pour lui comme une idée fixe, et son père, non moins impatient de lui assurer les biens immenses de Savinîen, n’avait fait que l’entretenir dans ces projets depuis la mort du capitaliste. Aussi Georges poursuivait-il avec une fiévreuse opiniâtreté ce but éblouissant, et tous ses autres sentiments s’absorbaient dans celui d’une ardente convoitise. ^
Pendant qu’il errait dans la campagne, mille réflexions agitaient son esprit. Il se disait que, malgré l’affligeante situation physique et morale d’Odilia, la partie ne pouvait pas encore être désespérée pour lui. Ce pauvre André, à qui Mlle Savinien adressait tout à l’heure de si poétiques choses, n’était plus à craindre. D’autre part,' Max de Lichtenwald , bien que peut-être il n’eût pas renoncé à tout espoir, ne devait conserver aucune chance de succès depuis que sa famille connaissait la fâcheuse infirmité de Mlle Savinien.
Que restait-il donc en fait de prétendants auprès de la riche héritière? lui, Georges Vernon, lui seul, et peut-être l’occasion était-elle favorable pour renouer d’anciens rapports avec son amie d’enfance.
Tout en pensant ainsi, il retournait de temps en temps la tête, afin de reconnaître ce qui se passait dans le chemin.
A quelque distance, on apercevait Odilia, qui s’avançait péniblement à pied, appuyée sur le bras de sa tante. Deux domestiques en livrée de deuil marchaient à vingt pas derrière elles, prêts à les secourir et à les défendre au besoin.
Plus loin encore venait la voiture, qui, pour ne pas dépasser les dames, faisait des haltes fréquentes, au
grand regret des chevaux, dont le cocher avait peine à maîtriser la généreuse impatience. -•
Georges s’arrêta ; il était bien décidé, cette fois, à se placer sur le passage d’ôdilia, mais il réfléchit qu’il serait maladroit peut-être de se montrer trop tôt sur la voie publique. Il pouvait être reconnu de loin, et la jalouse Paula, pour déconcerter, son plan, serait capable de faire remonter Odilia en voiture, de fermer portières et stores, et de passer invisible avec sa nièce au galop des chevaux.
Il chercha donc des yeux un endroit favorable pour se cacher jusqu’au moment où les dames se trouveraient dans l’impuissapce de l’éviter.
Le hasard lui fournit une place telle qu’il pouvait la souhaiter dans la circonstance présente.
C’était un de ces buissons appelés remises par les chasseurs; celui-ci Se composait de cinq ou six grands arbres de haute futaie, sous lesquels croissaient des ronces, des sureaux,- des coudriers, formant un taillis touffu à huit ou dix pas de la route. Vernon se hâta de gagner le bouquet de bois; mais quelle fut sa surprise, en y arrivant, de trouver ce poste d’observation déjà occupé!
Le personnage qui l’avait précédé en cet endroit avait vraiment l’air d’être le sosie, l’ombre, le double de Vernon lui-même; il portait un chapeau à larges bords qui lui couvrait une moitié du visage, et un grand manteau dont le collet relevé couvrait l’autre moitié.
Comme Vernon encore, il paraissait fort attentif à ce qui se passait sur le chemin. Il était même si profondément absorbé par sa contemplation qu’il n’avait pas entendu venir Georges; ce fut seulement quand
on marcha sur les -feuilles sèches près dè lui qu'il se retourna brusquement. Les deux rôdeurs se regardèrent en silence.
Enfin l’inconnu toucha son chapeaii et s’inclina légèrement; c’était le comte Max de Lichtenwald.
« Sur ma parole, monsieur le comte, dit Georges avec humeur, notre sort., à l’un et à l’autre, est de nous rencontrer quand nous ne nous cherchons guère! - ’ » •
— ■ Parlez lias, dit Max en baissant lui-mème la voix, et si nous devons causer, amicalement ou non, veuillez me suivre à quelques pas d’ici. »
Et il désignait de la main l’extrémité du taillis opposée au grand chemin.
« Et pourquoi cela, monsieur le comte? répondit Georges sans bouger; j’ai affaire où je suis; vous trouverez bon que j’y reste. »
Les yeux de Max s’enflammèrent; mais il se contint, et reprit après une courte pause :
« Auriez-vous donc l’intention, monsieur, d’aborder les personnes qui vont passer et de leur adresser la parole? * • - >
— Si cela était, je ne reconnaîtrais à personne )e droit de m’en empêcher. Aussi bien il me semble que vous-même....
— • Moi , monsieur Vernon , je donnerais ma vie plutôt que de troubler par une semblable démarche le repos de la pauvre jeune fille qui approche. Écoutez-moi ; nous aimons tous deux Mlle Odilia, si tant est que votre affection pour elle soit de même nature que la mienne. En dépit du congé brusque et humiliant que nous reçûmes le jour même des funérailles deM. Savinien, j’ai voulu revoir cette charmante et
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malheureuse enfant. Elle a refusé de m’admettre au prieuré. Désolé de ce refus , j’errais dans le pays, attendant une occasion de me rapprocher d’elle, quand le hasard me fit rencontrer le docteur Delmas, le médecin et l’ami de la famille Savinien. Delmas m’apprit que c’était par son ordre que Mlle Paula exerçait une surveillance si active autour de sa nièce. D’après l’expérience du passé, les émotions journalières, même les plus douces en apparence , étaient fatales à celte organisation si éminemment impressionnable. Pour sauver Odilia, on voulait qu’elle vécût dans un milieu calme, uniforme, qu’elle évitât soigneusement toute cause d’agitation et d’inquiétude. Ce résultat, comme vous le savez sans doute, n’a pu être complètement atteint, à cause de la puérile passion d’Odilia pour un jeune garçon naïf et innocent comme elle. Quant à moi, depuis ma conversation avec le.docteur, je me suis imposé le devoir de respecter scrupuleusement ses prescriptions. Voilà plus d’un mois que je demeure dans cette maison que vous voyez là-bas, de l’autre côté de la rivière, et aucun . habitant du château n’a pu encore soupçonner ma présence dans le voisinage.
— Ah! ah! dit Georges frappé d’une idée, vous demeurez sur l’autre rive? Alors c’était vous sans doute qui, tout à l’heure, traversiez l’eau dans une barque?
— Comment pouvez-vous savoir.... »
Vernon désigna un magnifique diamant qui ornait la cravate de Max et qui continuait de briller à l’ombre du manteau entr’ouvert.
« Les bateliers de ce pays, dit-il en souriant, ne portent pas de pareils bijoux. »
Le comte s’empressa de cacher ce signe de distinc-' tion oublié dans sa toilette, fort simple du reste.
Georges poursuivit :
« Si je vous comprends bien , monsieur, il serait dangereux pour elle d’aborder en ce moment Mlle Odilia.... Mais alors pourquoi êtes-vous ici?
— Au risque de m’attirer vos railleries, monsieur, répondit Max en rougissant, je vous avouerai toute la vérité. Je viens ici chaque jour, à l’heure où je sais que ces dames se rendent à Clairefont, et, caché dans ces broussailles, je les regarde passer. Si Odilia me paraît moins souffrante et plus -gaie que d’habitude, je m’éloigne plein d’espérance et de joie ; si au contraire je la vois sombre et abattue, je partage son abattement et sa douleur. Quand elle se trouve à quelques pas de moi, je dis bien bas : « Bonjour, Odilia.... que Dieu vous protège, pauvre enfant 1 » et quoiqu’elle ne puisse m’entendre, j’éprouve je ne sais quelle triste consolation à cette communication journalière. Mais je n’ai jamais eu la pensée de me montrer à Mlle Savinien, ni de lui adresser la parole; je me reprocherais cette pensée comme une mauvaise action !» . • .
Vernon regardait toujours du côté de la route , où commençait à se faire entendre le roulement de la voiture.
« Ce sont là de fort beaux sentiments, monsieur le comte, reprit-il dédaigneusement, et j’admire l’amour platonique, chevaleresque , capable d’inspirer des actes d’une délicatesse aussi raffinée. Pour moi , quoique j’estime et que j’aime plus que personne mon amie d’enfance Odilia , je ne vois pas pourquoi je négligerais cette occasion de lui adresser au moins
une salutation respectueuse. Mon.... platonisme ne saurait aller jusque-là.
— GVst que vous n’aimez pas , vous , Georges
Yernon ! répliqua Max d’une voix sourde et profonde. ■ ' • ...
— Il suffit; quand je voudrai les avis de M. de Lichlenwald, je les lui demanderai... Mais, ajouta Georges d’un ton différent, si vous éprouvez vraiment les sentiments délicats ffont vous faites parade, hâtez-vous de vous cacher, car vous pourriez être aperçu.... voici ces dames. »
En effet, à moins de trente paadu buisson où étaient les deux jeunes gens, Odilia s’avançait lentement, toujours appuyée sur sa tante.
Elles ne se parlaient pas, et Paula conservait son air morne et désolé. Mais la jeune fille, malgré sa faiblesse, paraissait souriante; on eût dit qu’elle se ranimait au soleil et au grand air, ces puissantes sources de la vie. . ,
Max s’empressa de se jeter derrière les broussailles, et il dit tout bas à Georges :
« Encore une fois, monsieur, réfléchissez; ce que vous allez faire est infâme! ' .
— Vous me rappelez, monsieur le comte, répliqua Vernon de même, qu’il existe entre nous certains engagements, un peu anciens -déjà. J’ai l’usage de mes deux bras maintenant, et je serai à vos ordres.... quand j’aurai salué les dames Savinien. »
Puis, sans écouter Max, qui lui prodiguait à demivoix les épithètes de lâche et de misérable, il sortit du fourré et s’avança d’un pas étudié vers Odilia et sa tante.
En apercevant Yernon, qui avait écarté son man-
teau aûn de se faire reconnaître, la jeune fille poussa un petit cri de surprise; mais ses traits conservèrent leur expression souriante. Elle s’arrêta tout à coup en dépit de Paula, dont les yeux lancèrent comme des flèches de feu sur le conseiller de préfecture.
Celui-ci, le Chapeau' à la main, avait pris une contenance respectueuse.
« Je demande grâce pour ma hardiesse, dit-il ; mais en voyant des personnes- amies passer si près de moi, je n’ai pu résister à la tentation de les aborder, bien que peut-être ma présence leur soit importune, ' .
— Si vous savez cela; répondit Paula avec colère,
pourquoi nous abordez-vous? » *
Georges feignit de n’avoir pas entendu cette apostrophe; Odilia venait de lui tendre la main avec une affabilité gracieuse. ■ - -,
« Bonjour , monsieur Georges, lui dit-elle; voilà bien longtemps que nous ne nous sommes vus! »
Cet accueil rendit coqfrance à Vernon.
« Ce n’est pas ma faute, mademoiselle ; depuis longtemps j’avais' un ardent désir de vous rencontrer....
— Eh bien ! vous l’avez rencontrée maintenant , interrompit Paula, vous devez être satisfait.,.. Allons, petite, ajouta-t-èlle en s’adressant à sa nièce, tu as assez marché pour aujourd’hui; il est temps de remonter en voiture. »
Mais l’enfant gâtée ne céda pas aux sollicitations de sa tante, et la conversation continua sur le pied d’une amicale intimité pendant un moment.
Sauf quelques expressions bizarres, quelques idées excentriques, Odilia parlait à cette heure avec autant
de bon sens que de bienveillance, et de son côté Vernon évitait avec soin tous les sujets scabreux. Néanmoins Paula, sachant bien que ce calme apparent était trompeur, paraissait souffrir le martyre. Elle voulait toujours rompre l’entretien et amener Odilia, qui résistait en souriant.
L’événement prouva bientôt que la tante avait raison.
Vernon, dans son embarras de trouver des sujets de conversation , Venait de rappeler distraitement combien son père était dévoué aux intérêts d’Odilia « depuis l’immense malheur dont elle avait été frappée. »
Tout à coup la jeune fille s’anima :
« Je connais les bontés de votre digne père pour nous, répliqua-t-elle ; mais au nom de Dieu, Georges, quel est donc le malheur dont vous parlez? »
Vernon allait répondre; Paula lui adressa un geste si suppliant et si menaçant à la fois qu’il demeura tout interdit.
« Expliquez-vous donc».... Mon Dieul poursuivit Odilia avec un geste de souffrance, il est des moments où je ne reconnais plus mes amis les plus chers, où j’oublie les événements qui me touchent le plus et jusqu’à mon propre nom! Que s’est-il donc passé pendant un de ces accès où ma pauvre tête s’égare? »
Elle demeura pensive, les yeux baissés.
« Calme-toi, chère petite, dit la tante Paula; ce monsieur Georges ne sait ce qu’il dit.
-- En effet, balbutia Georges, qui comprenait son imprudence et voulait la réparer à tout prix, quand je parle d’un malheur.... ce n’est pas malheur qu’il
faudrait dire, mais accident, événement subit et inattendu. Car enfin la mort de.... d’un parent éloigné.... » .
Ces explications étaient bien maladroites, car on ne connaissait aucun parent à Mlle Savinien, ni du côté de son père ni du côté de sa tante.
Tout à coup Odilia examina la robe noire qu’elle portait sous sa mantille, puis le cbdle et les 'vêtements noirs de Paula. -
« Ma tante, demanda-t-elle, de qui donc sommesnous en deuil? » • .
Paula hésitait à répondre; Vernon crut nécessaire de venir à son secours.
« Mais sans doute, de ce parent.... de cet ami dont je vous parlais tout à l’heure. »
Odilia ne l’écoutait pas et regardait toujours la bohémienne.
« Vous m’avez trompée 1 s’écria-t-elle enfin avec explosion; mon -père n’est pas en voyage, comme vous me le répétez sans cesse, et je n’ai pas rêvé l’épouvantable catastrophe qui m’a rendue orpheline! »
Elle chancela et finit par s’affaisser sur elle-même.
Prompte comme l’éclair, Paula la soutint, l’enleva dans ses bras et courut vers la voiture, que les domestiques ouvrirent précipitamment. .
« Vous lui avez porté le dernier coup, s’écria Paula en jetant un regard fùrieux à Georges Vernon; que la malédiction divine retombe sur votre tête ! *
Une minute après, la portière s’était refermée, les valets avaient repris leur place sur le siège, et la voiture disparaissait dans un nuage de poussière.
Georges, désolé du résultat de sa démarche, demeurait immobile au bord de la route, quand il sep-
tit une main se poser sur son épaulé ; c’était celle de Max de Lichtenwald. . • - "
« Vous avez voulu tenter l’expérience, dit le comte d’une voix grave, êtes-vous content? A nous deux maintenant.... Où vqus retrouverai-je demain, monsieur Georges Vernon ?
— Chez Granget, h l’hôtel du Totirne-Bride.
— Fort bien, et d’ici à demain, sans doute, il vous sera facile de vous faire assister par un ami ?
— le vais envoyer mon cabriolet à la ville avec un exprès pour chercher mes témoins^ je suis aussi pressé que vous.
— A demain doné. »
Ils se saluèrent froidement et se séparèrent.
Le lendemain, Georges Vernon, à lar suite-d’une rencontre qui eut lieu dans une prairie voisine de l’auberge, reçut à la poitrine un coup d’épée qui mit longtemps sa vie en danger.