LA PRÉSENTATION
Georges Yernon s’empressa d’écrire à la ville pour se faire envoyer les effets dont il aurait besoin pendant son séjour au prieuré, car.nous savons qu’il s’était mis en route sans aucune espèce de bagage; puis, a'près avoir réparé de son mieux le désordre de ses vêtements un peu froissés par la route, il descendit dans le jardin, où il comptait trouver quelques personnes de la maison.
En effet, Max de Lichtenwald et Mme Surville se promenaient dans le parterre de la terrasse, et causaient d’un air d’intérêt.
Max avait déjà changé ses habits de voyage, et la parfaite élégance de son nouveau costume faisait encore ressortir la distinction naturelle de sa personne. Quant à l’institutrice, elle était toujours parée eommp une châsse, et la plume de son chapeau atteignait les branches basses des arbres disséminés dans le jardin. Flattée des hommages que le comte paraissait
lui témoigner, elle l’en récompensait en babillant plus que ne l’eussent permis ses prétentions au savoir-vivre.
La présence de Vernon ne déconcerta nullement les causeurs. Le comte lui adressa un signe amical, et Mme Surville une jolie révérence.
« Pardon, dit Georges avec un sourire un peu narquois, je comptais rencontrer ici M. Savinien.... je dois craindre de me mettre en tiers dans une conversation qui paraît confidentielle.
— Pas le moins du monde, monsieur Georges, ré- . pliqua l’institutrice avec aisance; nous parlions de Mlle Odilia, ma chère élève. M. Savinien est allé du côté de la forêt, afin de presser le retour de ces dames , dont la promenade s’est prolongée plus que d’habitude, et , .en attendant, il m’a chargée de tenir compagnie à ses hôtes.
— Et vous vous acquittez de ce soin, madame, avec autant de grâce que d’obligeance, dit le comte galamment; mais comment, vous qui montrez tant de dévouement pour votre élève, lui permettez-vous ces longues excursions qui peuvent présenter bien des inconvénients?
— Cela n’est pas de mon ressert, répliqua Mme Surville en prenant un petit air discret. Mlle Paula, la tante Paula, comme on l’appelle, dirige seule toutes les actions de sa nièce. Elle lui sert de gouvernante, elle couche dans sa chambre* elle la veille nuit et jour, et je n’ai rien à voir dans tout ceci. Je ne dis pas que les choses en aillent mieux, ajouta-t-elle en minaudant ; la tante Paula est une excellente personne, dévouée, pleine d’affection pour sa nièce, mais l’éducation.... Enfin, il faut souffrir ce qu’on ne
peut changer. D’ailleurs, Mlle Odilia a fait de si grands progrès dans toutes les branches d’enseignement que mes leçons ne lui sont plus nécessaires ; aussi me néglige-t-on un peu depuis quelque temps. En revanche, M. Savinien me témoigne tant d’estime, tant d’affection même....
— Ainsi donc, interrompit Max, Mlle Odilia est, par exemple, excellente musicienne?
— M. Yernon l’a entendue plusieurs fois : il peut vous dire ce qu’il pense d’elle.
— En effet, répliqua Georges, elle possède surtout un merveilleux talent pour improviser sur le piano.»
Mme Surviile reprit :
« Elle peut à peine s’astreindre à suivre les notes tracées sur son cahier de musique; habituellement elle brode sur le thème du compositeur des ornements de son invention, qui donnent à la musique la plus médiocre un caractère à la fois élevé et original. Dernièrement, elle jouait un morceau d’un grand maître allemand, et elle l’exécutait à ravir ; tout à coup, elle fut prise d’un caprice, et se mit à créer sur le même motif une mélodie admirable, mais tellement étrange, et d’un effet si puissant, que j’en étais hors de moi. Je lui dis plusieurs fois : « Finissez, mademoiselle ; finissez, je vous en prie. » Elle ne m’écoutait pas. Enfin, elle s’arrêta tout à coup ; elle venait de s’évanouir, et le piano avait plusieurs cordes brisées. J’étais moi- même si bouleversée, que je ne pus aider sa tante à la transporter sur son.lit. »
Georges Yernon observait Max du coin de l’œil pour juger de l’impression que produirait sur lui cette anecdote. Le comte ne laissa voir qu’un vif enthousiasme.
« Mais c’est là une organisation éminemment artistique! s’écria-t-il, et j’ai hâte d’entendre Mlle Odilia — pourvu toutefois que sa complaisance n’ait pas de suites aussi funestes pour elle...» Et réussitelle de mémo dans les autres arts? le dessin, par exemple ?
— Elle a seulement du goût pour le paysage, et son • album contient des études qui feraient honneur à nos meilleurs paysagistes. Elle aime à reproduire le feuillage, les fleurs, les arbres surtout.... Vous savez, ajouta l’institutrice avec un certain embarras, qu’elle manifeste pour les arbres un respect superstitieux?
— Il ne faut pourtant pas trop compter sur cette préférence, répliqua Georges d’un ton léger, et si M. de Lichtenwald désire plaire à Mlle Savinien, je lui conseille de ne pas tenter une expérience qui ne m’a guère réussi. J’avais remarqué, comme Mme Surville, le goût prononcé d’Odilia pour les arbres , et un jour je m’amusai à dessiner sur son album une petite scène qui me semblait avoir toutes les chances de lui agréer. J’avais vu à Paris l’admirable tableau de Decamps, inspiré par cet autre chefd’œuvre de la Fontaine, le Chêne et le Roseau. Vous savez que, dans le tableau du grand peintre, le chêne est renversé au bord du marais par l’eflort du vent, les racines en l’air, tandis que l'orage fuyant au loin laisse apercevoir un coin de ciel bleu. Cette scène fort simple prend un caractère navrant et terrible dans l’œuvre magistrale de Decamps; j’en avais été tellement frappé, que je la reproduisis, je crois, avec exactitude. Je m’attendais donc à de grands éloges, à de vifs remercîments de la part d’Odilia ; aussi quel fut mon étonnement quand, après avoir jeté un regard
sur mon travail, elle poussa un cri aigu, lança l’album à l’autre extrémité du salon, et s’enfuit tout en larmes dans sa chambre? Je ne la revis plus ce jourlà, et pendant plusieurs mois elle me garda rancune, sans que je pusse deviner le motif de son mécontentement, »
Max n’en était plus à s’apercevoir que Yernon, d’abord enthousiaste de la famille Savinien, prenait maintenant à tâche de la dénigrer, et il devinait sans peine le motif de ce revirement. Cependant il se contenta de répondre avec tranquillité :
« Ces bizarreries témoignentd’une excessive délicatesse d’impressions, et elles ajoutent encore à mon ardent désir de connaître cette charmante personne, si différente du commun des femmes. »
Pendant cette conversation, on avait continué de se promener. La terrasse était partagée en plates-bandes fleuries, autour desquelles circulaient des allées soigneusement sablées. Quand on atteignit le centre du parterre, un objet nouveau attira l’attention du comte de Lichtenwald.
C’était un jeune tilleul que les bâtiments du prieuré abritaient contre les vents du nord et de l’ouest; de tous les autres côtés, aucun arbre n’était assez rapproché et assez haut pour lui dérober l’air et le soleil , ou plutôt, il n’y avait que des arbustes, qu'il dominait comme le roi du jardin. A ses pieds la terre étjût fine, meuble, comme si elle eût été grattée fréquemment et fréquemment arrosée. Pas un lichen, pas une mousse parasite ne déshonorait son tronc; aucun insecte rongeur ne sillonnait son écorce; aucun rejeton gourmand ne détournait la sève de son cours naturel. Il était taillé avec une élégante symétrie ,
mais on s r était étudié à respecter les branches dont l’ablation eût pu diminuer sa force et sa vitalité. Malgré tant de soins, l’arbre ne paraissait pas jouir d’une grande vigueur; on eût dit qu’une cause cachée, un ver invisible, une circonstance climatérique nuisait au libre développement de ce précieux végétal . Bien qu’on fût seulement au commencement de l’automne, ses branches étaient déjà en partie dépouillées; c’était à peine si leurs extrémités portaient encore quelques feuilles flétries. Il était frêle, maladif, comme une plante de serre chaude exposée imprudemment à la brise âpre d’une nuit septentrionale.
« Voici l’abre de mademoiselle, dit l’institutrice; il a été planté le jour même où elle est née. Quoi qu’on fasse, il est toujours faible et souffrant comme elle. »
Mme Surville voulait poursuivre son chemin; mais Lichtenwald se mit à examiner le tilleül avec intérêt.
« C’est donc là, dit-il , l’arbre qui a donné lieu à tant de rumeurs contradictoires ?
— Ahçà! mon cher comte, demanda Vernon, vous avez donc aussi connaissance de ces rumeurs ? On est, ma foi! merveilleusement informé au Lichtenwald. »
Le comte avait sans doute ses raisons pour supporter avec patience l’ironie et la malveillance de Georges ; il répondit froidement :
« Je sais que l’on suppose un rapport intime entre l’existence de ce tilleül et celle de Mlle Odilia, qu’elle-même croit à la réalité de ce rapport, et que, suivant son opinion, elle ne saurait survivre à son arbre comme son arbre ne saurait lui survivre. Ne
trouvez-vous pas, Vernon, une idée poétique et gracieuse dans une pareille croyance?
— Certainement, certainement, monsieur Max. »
Et Georges ajouta en lui-même :
« Allons, il est décidé à trouver tout admirable chez Savinien ! »
On se remit en marche, et Lichtenwald profita dé l’occasion pour questionner l’institutrice au sujet de l’arbre d’Odilia. Mais Mme Surville, si prolixe sur certaines matières, montra tout à coup une réserve extrême : « Elle ne savait rien; elle n’avait jamais osé. interroger mademoiselle ou la tante Paula ; on contait des absurdités qu’il ne fallait pas relever. » Et bientôt changeant de conversation , elle se mit à causer de choses futiles, qui semblaient être beaucoup plus dans ses goûts et ses habitudes.
Max ne l’écoutait pas et demeurait pensif; Vernon ne paraissait pas moins préoccupé ; la belle institutrice en était donc réduite à parler seule, ce qui du reste ne paraissait pas beaucoup l’embarrasser, quand on entendit se refermer une petite porte qui donnait dans le parc. Au bruit, Mme Surville et les jeunes gens se retournèrent.; ils virent Savinien, accompagné de deux dames, se diriger de leur côté.
«Ah! ce sont elles enfin, dit l’institutrice, qui perdit tout à coup son air assuré; c’est Mlle Odilia.
— Odilia! * répliqua Max en tressaillant.
Et il darda un regard avide sur le petit groupe qui, en ce moment, traversait le jardin.
« Nous y voici! » murmura Vernon.
Mlle Odilia Savinien, bien qu’elle atteignît alors sa dix-huitième année, avait plutôt l'apparence d’une enfant que d’une jeune fille. Elle conservait les
formes un peu grêles de l’enfance, et sa taille était d’une finesse alarmante. Ses proportions mignonnes présentaient le type de la beauté immatérielle. Son visage , aux lignes pures et correctes , avait la délicatesse de la fleur la plus satinée; il était blanc, pâle, et rarement une nuance rosée se montrait sous son épiderme diaphane. Ses yeux, grands et noirs comme ceux de sa mère et de sa tante, avaient pourtant un éclat extraordinaire lorsqu’elle s’animait; ils dénotaient alors , dans ce corps débile, une âme vive et passionnée. Mais habituellement Odilia était pensive , languissante , mélancolique ; il fallait, un choc pour dégager cette étincelle qui jaillissait aus-r sitôt comme d’un diamant exposé subitement à la lumière.
L’excentricité du costume de Mlle Savinien ajoutait encore au charme de toute sa personne. Elle avait une robe de soie vert pâle, à grands plis, qui laissait entrevoir deux pieds microscopiques chaussés de bottines vertes. Son col et ses manchettes en broderie affectaient dans leurs festons la forme de feuilles d’arbre, et se détachaient avec harmonie sur le fond de la robe. Ses cheveux noirs, légèrement ondés, qu’elle portait un peu courts, formaient autour de son front de jolies boucles. Son grand chapeau de paille de riz avait pour unique ornement une petite couronne en feuilles de lierre, si habilement imitées qu’on eût dit des feuilles naturelles. Une écharpe de gaze verte , dont les extrémités flottaient autour d’elle dans la rapidité de sa marche, complétait celte mise, qui était originale sans s’écarter beaucoup des modes du jour. Du reste, Mlle Savinien dessinait elle-même tous ses costumes et elle s’inspirait ordi-
nairement des charmants dessins de Grandvillë, les Fleurs animées.
La tante Paula, qui marchait à côté d’elle,' n’était plus cette charmante bohémienne que le lecteur connaît déjà. On sait combien la beauté est éphémère chez les femmes de sa race; or, Paula avait alors quarante-deux ans, et l’on ne retrouvait plus sur son visage flétri les traces de son ancienne fraîcheur. C’était maintenant une grande femme maigre, sèche, noire, toujours vêtue de couleurs sombres,, et dont les allures avaient quelque chose de masculin. CoifféëT été comme- hiver, d’une capote de soie brune, enveloppée d’un grand Cachemire de l’Inde qui dessinait ses formes anguleuses, elle suivait partout sa nièce, ët ne ressemblait pas mal à un soldat déguisé, chargé de veiller sur cette frêle et blanche créature. Cependant elle rie ïa contrariait jamais ; elle ne résistait jamais à un de ses caprices, à moins que ce caprice, ne dût compromettre sa santé ; dans ce cas seulement, Paula montrait une volonté ferme à laquelle Odilia était forcée de se soumettre. De même elle ne souffrait qu’aucune personne de la maison contredît unre volonté de sa nièce ; quiconque eût osé le tenter aurait déchaîné sur soi une tempête. Savinien lui-même n’avait guère plus d’autorité que les autres en cette matière. Il avait plus d’une fois cherché à combattre l’influence de Paula ; mais on ne l’écoutait guère; il- eût fallu, pour modifier cette influence, engager une lutte finale, et courir des risques devant lesquels il avait toujours reculé jusque-là.
Ainsi en ce moment, il reprochait à sa belle-sœur, ► tout en marchant, d’avoir conduit Odilia à la prome- 407 -5
nade quand on attendait des hôtes au château. Paula répondait avec impatience :
* Elle voulait sortir \ pourquoi me serais-je opposée à son désir, puisque la promenade lui fait du bien? Elle aura bien le temps de voir votre compagnie. Vous savez qu’elle déteste le monde. »
Savinien paraissait fort mécontent, et il allait répondre, quand Odilia, le'vant les yeux par hasard, aperçut Georges VernoB et les autres personnes qui venaient au-devant d’elle. Aussitôt une fugitive impression de joie apparut sur son visage pâle, et elle se mit à courir, légère comme un oiseau.
« C’est Georges! c’est Georges ! » s’écria-t-elle.
Et, sans écouter Paula qui la rappelait, elle poursuivit sa course ; mais quand elle- fut près de Vernon, elle s’arrêta brusquement, le bras tendu, la bouche béante. Elle venait de voir la figure inconnue du comte Max, et elle n’osait plus ni avancer ni parler.
Georges Vernon était trop flatté du mouvement chaleureux d’Od ilia pour ne pas s’en - prévaloir, surtout en présence de M. de Lichtenwald : aussi s’approcha-t-il. avec empressement de Mlle Savinien, et lui adressa-t-il son compliment avec une sorte de familiarité respectueuse. La jeûné’ fille ne lui répondait pas et baissait les yeux, tandis que le comte, frappé de surprise et d'admiration , saluait gauchement. .
Ils furent bientôt rejoints par' Savinien et Paula , qui paraissaient encore se quereller tout bas.
« Morbleu! -Vernon, dit Savinien, si je vous ai re mercié un peu froidement du service que vous nous avez rendu, vous nevpus plaindrez pas d’Odilia! Depuis qu’elle sait le succès de vos négociations au su-
jet de la route qui devait .couper ce jardin et renverser son arbre natal, elle ne peut plus se contenir ; avec quel Élan de reconnaissance elle, est accourue vers vousl ' /. . ...
— Oui, oui, balbutia la jeune fille d’une voix douce, la route.... mon arbre.... merci, monsieur Georges!
— Quoi! s’écria Vernon, cette route devait-elle donc détruire le précieux tilleul? Ah! monsieur Sa-., vinién, je m’explique maintenant pourquoi vous avez offert deux cent mille francs pour obtenir que la route projetée prît une autre direction. •
— Ët je serais allé jusqu’à un million, s’il l’eût fallu. »
Paula, qui jusqu’alors était . demeurée froide et comme indifférente, s’approcha brusquement à son tour:
* Vous avez fait cela, monsieur Vernoh? dit-elle d’une voix dure; eh bien ! vous méritez toute notre reconnaissance..,, vous êtes un brave garçon! »
Le conseiller de préfecture ne pouvait cacher son ravissement. En s’occupant de l'affaire de Savinien, il avait songé seulement à montrer du zèle, et voilà* que, d’après certaines circonstances particulières connues de lui, il avait rendu un véritable service à la famille. Aussi la vive gratitude d'Odilia, les remercîments laconiques mais francs de la tante Paula, qui n’en était pas prodigue, réveillèrent-ils dans son cœur des espérances un moment comprimées par la présence de Lichtenwald..
. 11 ne s’alarma donc pas en voyant Savinien présenter le comte à sa fille et à sa sœur dans les termes les plus flatteurs pour 31. de Lichtenwald. Qdilia se
contenta d’adresser à Max une timide ré vérence , mais
ODJLIA.
la tante Paula, en entendant le nom du jeune étranger, fronça le sourcil.
« Lichtenwald! répéta-t-elle de sa voix dure. Que vous était, monsieur, le prince Sigismopd III, qui gouvernait la principauté en 1798?
— Pourquoi cette question, ma chère? » 'demanda Savinien avec humeur.
Paula demeura impassible. . •
« Le prince Sigismond III était mon grand-père, répondit le comte avec étonnement.
— Eh bien l voulez-vous savoir, monsieur, comment votre grand-père traitait les femmes de la caste persécutée dont cette enfant et moi nous sommes sorties? . .
— Paula 1 » interrompit encore Savinien en frappant du pied avec colère.
Mais la bohémienne poursuivit avec roideur :
« Beau-frère Savinien , vous êtes devenu riche, et vous oubliez votre origine; mor, je ne renierai jamais la mienne. Laissez- moi parler à ce jeune homme, aün qu’un jour il n’imite pas la conduite impitoyable de son grahd-père.... Lè prince Sigismond III, continua-t-elle en se tournant vers Max, avait défendu aux bohémiens de séjourner dans la principauté sous aucun prétexte. Cependant, l’année dont je vous parle, une jeune femme des tribus, chassée de son ,pays par la guerre, et ignorant cette défense, entra dans le Lichtenwald pour y exercer sa modeste, industrie de colporteuse. Le prince en fut instruit, et, sans vouloir entendre la pauvre créature, il la fit saisir par les valets de ville et fouetter impitoyablement. Puis il ordonna qu’on la conduisît hors de son territoire, avec menace, si elle y rentrait jamais.de
la jeter dans une prison pour le reste .de ses jours. Cette malheureuse femme, pour qui votre aïeul se montra si cruel, appartenait pourtant à la race de Magnus Herman, Une race de princes bohémiens plus ancienne que la vôtre.... c’était ma mère, à moi, monsieur de Lichtenwald, c’était la grand-mère de cette enfant. » " . . .
Pendant ce récit, Savinien se mo/dait les lèvres, et serrait les poings. Le comte Max lui-même ne savait quelle contenance garder, et son parfait usage du . monde ne lui fournissait aucune réponse convenable' dans dès circonstances si peu ordinaires. Cependant, ' voyant que Vernon l’observait avec ïme joie maligne, il finit par recouvrer sa présence d’esprit. Il répliqua doucement « qu’il né prétendait pas excuser tous les actes de son grand-père où de ses ancêtres, mais que les temps étaient bien changés, que les bohémiens, comme les autres sujets de la principauté, avaient droit à la protection de la loi, et qu’au moment présent une femme telle qu’avait été la mère de Mlle Paula ne trouverait dans de Lichtenwald que protection et sympathie. » .
Fort bien, monsieur le comte, répliqua Savinien ; toutefois, ma belle-sœur eût mieux fait de garder ses souvenirs pour une autre occasion. • • . Paula, Paula, ajouta-t-il d’une voix sombre; vous abusez cruellement de ma patience, et vous pourrez vous en repentir 1 * .
Mais la farouche bohémienne n’était pas femmé à se laisser intimider.
« M’en repentir ! répéta-t-elle, et que me feriezvous, Savinien? Vous ne me battriez pas, peut-être!... Et quant à me séparer d’Odilia, mon enfant d’adoption,
la fille de ma çhère Salomée, vous ne le voudriez pas, vous ne l’oseriez pas ! v . . ■ ,
— Et pourquoi ne l’oserais-je pas? » répliqua Savinien, chez qui leé instincts brutaux de sa jeunesse commençaient aussi à se réveiller.
Paula lui darda un regard de feu qui en disait plus qu’un long discours ; mais Odilia s’empressa d’intervenir avec vivacité. , “
«Eh bien ! père.... eh bien! -tante Paula, qu’esl-ce donc? reprit-elle d’un petit ton d’autorité; une querelle à cause de moi? G’est parce que vous m’aimez bien tous les deux, je le sais; mais votre affection à l’un et à l’autre ne m’est-elle paà également nécessaire?... Tante Paula, vous ne me quitterez jamais, vous le savez bien; non.jatbaîs, jamais, jusqu’à ce que fa mort nous sépare.... Bon Dieul qBe devieqdrais-jesans vous? Je ne vivrais pas un jour, pas une heure..-.. Et vous, cher père .oubliez-vous donc les dernières recommandations de ma mère que vous avez t3nt aimée? Voudriez-Vous causer du. chagrin à votre petite Odilia?... Père, donnez-moi votre main.... votre main aussi, tante. »
Elle prit leurs mains presque de force, et les plaça l’une dans l’autre. Sayinien voulut parler.
* Pas un mol, dit là charmante- enfant, en lui fermant la bouche; vous voilà redevenus amis, et, par pitié pour moi, ne renouvelez pas ces discussions qui mè navrent! » .
Le beau-frère et la belle-sœur échangèrent un regard ému qui- équivalait à une réconciliation. Alors Odilia se tourna vers Max de Lichtenwald, et lui dit avec un mélange de grâte et d’embarras :
« Ne gardez pas’râncqne à tante Paula pour son
ancienne histoire, monsieur de Lichtenwald ; vous paraissez bon, et vous serez le bienvenu ici ën dépit de la cruauté du feu prince Sigismond. Vous êtes l’arrti de mon pèrç, vous serez le mien, voulez-vous? Je sais l’allemand, nous causerons ensemble; et puis tous devez connaître les vieilles légendes de votre' pays ; vôus me les raconterez, n’est-ce pas ? Vous pourrez peut-être me dire l’histoire de Crocus, qui épousa une dryade et qui fut le premier duc de Bohême; auctîh livre ne la donne d’une manière circonstanciée, et pourtant elle m’intéresse beaucoup, car, vous savez, je suis aussi une dryade l . »
Ces derniers mots étaient accompagnés d’un tin sourire qui faisait douter si elle plaisantait ou si elle parlait sérieusement. ... .
. Odilia n’avait aucune expérience du monde, mais elle puisait ses inspirations dans son âme candide et aimante; aussi excitait-elle toutes les sympathies, soumettait-elle toutes les volbntés. Max éprouva cette irrésistible influence. '
* Je suis un peu brouillé, j’en conviens à ma v honte, dit-il en souriant, avec les poétiques et fabuleuses traditions de mon>pays natal; mais, pour obtenir le titre précieux que vous voulez bien me promettre, mademoiselle, -je feuilleterais tou^ les in-folio poudreux de nos plus vastes bibliothèques. »
Elle le remercia par un signe amical ; puis elle continua, d’un ton de bonne humeur, en s’adressant Savinien : ■ : v - •
« Maintenant que nous sommes tous d'accord, je vais, mon père, vous expliquer pourquoi j’ai voulu,
1. Il est sans doute inutile de rappeler que, dàns la mythologie
aller aujourd’hui îi la forêt, et pourquoi' j’y ai entraîné ma bonne tante Paula, ce qui vous a si fort irrité contre elle ÿ ensuite, ces messieurs et vous, vous me pardonnerez mon escapade, je le gage : André, un pauvre enfant qui, depuis peu, habite le village avec sa mère, a établi dans la forêt une tendue aux rougesgorges. L’endroit est bien choisi, et André prend beaucoup d’oisillons; or, vous comprenez, cela me désole que l’on détruise ces jolies et innocentes bêtes !
— Eh bien, dit Savinien, je donnerai ordre atlxgardes de saccager la tendue de ce petit drôle, et on l'enverra chasser ailleurs.
— Y pensez-vous, mon père? J’ai pris André sous ma protection ; il est mon ami. C’est que vous ne le connaissez pas! 11 est si franc, si hon.nète, si dévoué pour sa mère aveugle! D’ailleurs, j’ai fait un marché avec lui. Dès qu’un pauvre oiseau a été pris dans un de ses pièges, André accourt bien vile pour le dégager, et ' l’enferme dans une cage. Alors, j’arrive, moi ; je remets de l’argent à l’oiseleur, tant par chaque oiseau vivant qu’il me présente : puis j’ouvre la cage, et je rends la liberté à tous ces petits prisonniers, qui ne
se font pas tirer l’oreille pour s’envoler du plus profond du bois, et qui, j’imagine, deviennent assez sages pour ne plus se laisser prendre. Mais quand je reste à la maison, ils sont dans la gêne et dans le deuil; ils ne mangent pas, ils ne chantent pas, ils se blessent parfois contre lés barreaux des cages. Aussi vais-je chaque jour à la tendue, et aujourd’hui surtout je n’airrais eu garde d’y manquer. C!est le moment d’un
allemande comme dans la mythologie païenne, une dryade bu plutôt, une hamadryade, est une nymphe dont l’existence est attachée à celle d’un arbre, . -
passage d’oisillons, ce qu’André, dans son langage d’oiseleur, nomme la foule, et ce passage se compose de ces charmants oiseaux couleur d’azur, appelés gor^ ges-bleues. Rien de gracieux comme ces gorges-bleues qui ont le plus éclatant plumage, et avec cela un gazouillement d’une douceur inlinie. Or, savez-vous , - '
mon. père, combien j’ai délivré aujourd’hui de ces jolis voyageurs? Dix-huit! oui, dix-huit, tout autant, qui chantent sans doute maintenant mes louanges dans les sureaux et les aubépines du voisiûage. »
Çt la gentille enfant riait d’un rire qui avait luimême la douceur du chant d’un rossignol.
« Odilia ne vous dit pas, mon frère, ajouta Paula, qu’elle ne s’est pas montrée charitable pour les petits oiseaux des bois seulement.... Nous sommes aussi allées au village voir les enfants de Catherine Floquet, qui sont malades, et elle a vidé sa bourse dans les mains de Catherine.
— Je la reconnais bien là,, dit Savinien, elle donne toujours comme si l’argent n’avait rien coûté à gagner.... Enfin,, on .enverra encore quelques louis à Catheriné, et si Odilia^a besoin de remonter ses finances, qu’elle s’adresse à Blanchard. Je lui ouvre . un crédit illimité, pourvu qu’elle soit désormais bonne fille, et qu’elle ne fasse plus d’impolitesse à
nos hôtes .- . ’
— Ah! père, ditOdilia, d’un tonde reproche, je suis sûre que ces messieurs sont plus indulgents que vous !
— C’est bon, c’est bon, répliqua Savinien; malgré tout cela, je- prendrai des. mesures pour que pareille chose n’arrive plus.,... Mais, en vérité, ajouta- t-il d’un ton différent, nous causons là de bagatelles, comme si elles pouvaient fort intéresser nos amis.... Pardon-
nez-moi, monsieur le comte ; pardonnez-moi aussi, mon cher Georges ; Odilia est une enfant gâtée, et elle sait trop peut-être que nous nous plaisohs à écouter son bavardage. ». „ - . . • •
L’heure du dîner approchait, et les dames songèrent à regagner leur appartement pour changer de toilette. Comme l’on passait devant l’arbre natal, on entendit sortir de son maigre .feuillage le chant joyeux et Varié d’un petit oiseau. Odilia s’arrêta tout à coup.
— C’est un gorge-bleueJ s’écria-t-elle en battant des mains, sans douteun demes prisonniers.... Voyez, voyez, c’est bien un gorge-bleue !» .
Et elle désignait le petit oiseau, qui. chantait toujours en sautillant, sans paraître alarmé dé la pré- * çence de tant de monde : il avait à peu près la taille du rouge-gorge, mais le plastron jaune qui orne la poitrine de celui-ci était remplacé par une magnifique tache bleue. • . -
« Tante Paulà, demanda la jeune fille, n’est-ce pas un signe heureux que cette innocente bête, qui peutêtre me doit la vie, soit ainsi vertue se poser etchan- ‘ ter dans mon tilleul? . . .
— .Dieu le veuille! chère enfant, répondit Paula avec un soupir; car les signes funestes nous poursùivenfdepuis bien longtemps! » * -
Et l’on passa, tandis que le gorge-bleue, continuait son délicieux ramage.
Lé reste de la journée s’écoula sans incident reiharquable. Le soir, au salon, on chanta, on dessina, on fit de la musique. Odilia se montra un peu réservée; cependant elle donna les preuves d’une éducation parfaite ; et ses grâces, sa naïveté, son exquise délicatesse ravirent les deuxjeunes gens. Malheureu-
sement sa faible santé ne loi permettait pas les longues veilles, et elle dut se retirer de bonne heure avec la tante Paula. Max ët Yerhon, réduits à la compagnie de l’institutrice et de Savinien, ne tardèrent pas *à manifesterde désir de se retirer aussi, pn prétextant -la fatigue du voyage, et le maître du logis, qui avait . déjà bâillé plusieurs fois, n’essaya ,pas dè les retenir.
Au moment de se séparer, Savinien ditâ JJ.de Lichtenwald : • .
« Je n’ai pas voulu vous parler d’affaires le jour même de votre arrivée, monsieur le comte; demain .matin, si vous en avez le loisir, venez me trouver dans mon cabinet et nous causerons. »
Georges, qui avait entendu cette invitation, fronça le sourcil.: mais Aucune' autre parole plus significativp ne fut échangée entre Max et son hôte, et les deux
* jeunes gens<, après- avoir pris congé, se retirèrent. • -
Comme ils devaient loger l’un et l’autre à l’extrémité du château, ils se mirent en marche, précédés de deux domestiques portant dés flambeaux, à tra-
• vers de vastes escaliers et de longues galeries. Lichtenwald était rêveur et gardait le silence'; Yernon fredonnait distraitement un air qu’il avait entendu chanter à Odilia. Tout à coup il prit le bras de Max* et il lui dit à demi-voix :
« Eh bieni cher comte, comment trouvez-vous
Mlle Savinien ? / ’ ' ' ■ '
— Tlavissante, divine, enchanteresse!' répliqua Lichtenwald, répondant plutôt à 'sa pènsée qli’à la question de Georges. r ' •
— A la bonne heure ; ainsi Vous n’avez remarqué dans cette charmante enfant rien qui vous choque ou vous surprenne? " > /’•'.•
76 ODItJA.
— Rien ; et cependant elle diffère tant des autres
femmes que je me demande s’il n’y a pas en elle quelque. chose d’une nature supérieure à l’espèce humaine. . . • , - •
— Elle vous a dit elle-même qu’elle était une dryade, répliqua Vernon avec un léger accent de persiflage, et les anciens' ne regardaient -ils pas lesdryades comme des divinités?. Je ne veux pas troubler une admiration que je partage; toutefois, cher comte, ne vous enflammez pas trop, c’est un conpeil d’ami que je vous donne.
— Que voulez-vous dire, monsieur Vernon? répliqua Max en s’arrêtant tout à coup avec une impatience mal déguisée; depuis notre Arrivée ici vous me parlez par énigmes, et je désire -savoir./.-.
— Bonsoir, monsieur de Lichtenwald, » répliqua Vernon en doublant le pas et en saluant avec ironie.