LE REFUS
Le lendemain matin, à une heure encore peu avancée, Savinien était à travaillèr dans son' cabinet avec Blanchard, son secrétaire intime, quand un domestique vint lui demander un moment d’entretien de Ih part de Georges Vernon. .. ’
-• « Que diable me veut-il ? dit Savinien avec impatience en interroprvpant up travail commencé; le savez-vous, Blanchard ?• »
Le secrétaire, homme timide, qui’avait vieilli dans la dépendance et la contrainte, fit un léger sourire de dénégation.
« Ce n’est pas Georges que j’attendais ce matin, poursuivit le capitaliste; mais il n’importe, je ne peux . refuser de le recevoir.... Prévenez M. Vernon que je l’attends dans mon grand cabinet, continua-t-il en s’adressant au domestique, et, quand il sortira, vous irez prier M- le comte de Lichtenwald.de passer chez moi. »
La pièce où se tenait en ce moment Savinien quoique noire, sombre et nue, était en réalité son cabinet. Là se trouvaient ses registres, ses papiers et sa caisse, grande armoire de fer qui avait un aspect monumental; c’était là que, malgré la simplicité de • -l’ameublemenL le millionnaire se plaisait le mieux ; c’était de là qu’il dirigeait presque seul l’administration de son immense fortuné. Mais il avait un autre cabinet, pièce d’apparat, boisée en chêne, avec une bibliothèque vitrée et des bustes de grands hommes, où tout était propre, frotté, brillant. L’écritoira façon de Boule n’avait jamais contenu d’encre;. les cartons de maroquin doré ne renfermaient que des paperasses insignifiantes; les livres aux luxueuses reliures n’avaient jamais été ouverts. Cette pièce était destinée à recevoir les gens d ; importance, et ce fut là que Vernon trouva Savinien, drapé dans une robe de chambre de velours grenat, assis sur un ample fauteuil de cuir tout neuf, devant un bureau chef-d’œuvre de marqueterie. •
Le jeune fonctionnaire, bien qu’il se laissât difficilement intimider, ne put 'se défendre d’un certain embarras en abordant le père d’Odilia; celui-ci,, au
contraire, l'accueillit avec une affabilité réelle ou affectée. - -,
« Bonjour, Georges, dit-il en lui tendant la main ; vous voilù de bien bonne heure sur pied, pour un élégant de la ville ! J’aurais cru que cela convenait 'seulement à des travailleurs comme moi, et comme était ce brave Vernon, votre père.... Ah ! mort garçon, que.de fois avons-nous été surpris, lui et moi, par les lueurs du matin, après avoir passé la nuit à la be- ’ sogne, et cela pour que nos enfants fussent un jour plus heureux que nous ! »
Ces paroles affectueuses présentaient au conseiller une entrée en matière toute naturelle'. Aussi, après avoir pris place devant Savinien, se mit-il à rappeler longuement les anciens et bons rapports de son père avec le capitaliste, l’intimité constante qui avait existé entre les deux familles, les services récipro-
• ques qu’elles s’étaient rendus. Savinien l’écoutait curieusement, ne sachant trop où il voulait en venir; çomme Vernon hésitait dans son énumération, il lui dit d’un ton amical :
« Et parmi ces services, mon garçon, il ne faut pas oublier celui. que vous venez de me rendre, vous per-
• sonnellemeht, au sujet de cette maudite route.. Bien
que j’aie paru peut-être un peu froid dans cette affaire je n’en apprécie pas moins votre zèle et votre dévouement. » . - '
Georges recouvra toute son assurance. . .
« Ne me rendez pas trop lier, monsieur Savinien, répliqua-t-il; à la vérité, cette négociation présentait d’extrêmes difficultés ; j’ai dû faire intervenir les préfets, les conseils généraux, les députés influents; j’ai
moi-même eu recours au crédit de mes amis, de mes
protecteurs. Mais, encore une fois, il ne m’appartient pas de me glorifier de mon succès, d’autant moins que j’en ai reçu ma récompense hier en yoyant la joie et la reconnaissance de Mlle Odilia. ^
— : Odüial En effet, la chère enfant tremblait pourson tilleul, comme si j’aurais jamais souffert.... Vous l’avez trouvée plus gaie et mieux portante, qu’autrefois, n’est-il pas vrai, Georges? ajouta Savinien avec intérêt ;.oul, il me semble qu’elle n’a jamais été aussi forte et aussi fraîche,... Pauvre petite l sa santé nous donne souvent bien des inquiétudes!
— La jeunesse, l’exercice, les soins éclairés de sa
famille achèveront de la guérir, j’en suis siir.... En attendant, c’est la plus belle, la plus gracieuse, la plus séduisante personne de la province., et M. de Lichtenwald,.qui la voyait, je crois, hier pour la première fois, pouvait à peine contenir son admiration dans de justes limites. • \
— Ah L ah ! M. de Lichtenwald l’a donc trouvée jolie? demanda le père, . évidemment flatté de ce renseignement; son admiration est méritoire, car cette sotte Paula, avec ses balivernes» d’un autre temps,...
— Le comte Max paraît être au-dessus, de sera- - *
blables préjugés, et, ma foi T il ne tiendrait peut-
être qu’à vous et . à -Mlle Odilia de voir un jour votre fille .princesse souveraine du Lichtenwald.»
Bien que Georges affectât le ton de la. plaisanterie,
Savinien tressaillit légèrement et fixa sur lui un re- • ' gard perçant comme pour pénétrer sa pensée.
« Vous ètesun étourdi,, mon pauvre Georges, répondit enfin le capitaliste en haussant les épaules ; mais est-ce donc pour me débiter de pareilles sottises
OÛIIJA.
qne vous venez me trouver à cette heure matinale quand je suis en affaires?
— Ainsi, monsieur Sàvinién, il n’est pas vrai que le comte Max aurait des projets,...
— Quoi ! demanda le millionnaire en attachant encore sur Georges un regard scrutateur, yous aurait-il dit quelque chose de ses projets? ' ' * ..
— Non, je l’avoue ; mais il m’a fait tant de questions singulières sur vous, sur votre famille....
— Encore une fois, vous rêvez, mon cher, répliqua Savinien avec humeur ;'et ce sont là des matières sur lesquelles vous devriez montrer plus de réserve.
— Mes craintes ne sont donc pas fondées? s’écria Georges; en ce cas, monsieur Savinien, vous nie débarrassez d’un grand poids et vous m’encouragez à m’expliquer avec une entière franchise. »
Malgré ce préambule, il s’arrêta, ne sachant trop comment aborder un sujet scabreux. De son côté, Sàvinien ne paraissait nullement disposé à l’aider; il avait pris un air grave et s’était campé carrément dans son fauteuil. Enfin pourtant, impatienté du silence de son hôte, il reprit avec sécheresse :
« De quoi s’agit-il, monsieur Vernon-?... Parlez. » Georges prit un grand parti. * t * . • .
« Monsieur Savinien, dit-il avec ce courage fébrile du joueur qui tente un coup décisif, la -prière que je vais vous adresser eût dû vous être présentée avec plus de solennité et dans d’autres circonstances ; mais je ne suis pas maîtredesévénements.... un sentiment irrésistible.... la violence de mon amour..... »
Il continua sur ce ton pendant quelques minutes, et finit par demander la main d’Odilia.
Savinien demeura impassible; son visage rouge et
sanguin ne trahit aucune impression. Il se dit seulement:
« Je pensé, monsieur Georges, qu’avantd’en venir à une pareille ouverture avec moi, vous vous êtes assuré du consentement de votre père? *
— Sans aupun doute, et il approuve mes désirs
depuis longtemps. • • .
— Je connais Vernon, et je vous crois sans peine; eh bien 1 jeune homme, puisque vous allez ainsi droit au fait, causons sans détour 4e votre proposition, et ce ne sera pas ma faute s’il reste entre nous des malentendus. »•
Georges, un peu inquiet de ce début, rapprocha son siège de celui du capitaliste.
« Je pourrais vous dire reprit Savinien après une courte pause, que l’extrême jeunesse de ma fille, la faiblesse de sa santé et certaines autres considérations que vous connaissez peut-être, m’empêchent de marier Odilia de si tôt; mais, avec le fils d’un vieil ami, un pareil langage manquerait de loyauté, car, en dépit de ces considérations, peut-être Odilia serait-elle mariée avant peu. Je suppose donc que vous soyez disposé à la prendre pour femme telle qu’elle est, et que vous ayez fait toutes vos réflexions à cet égard. Votre caractère et votre position me sont connus : jeune, beau garçon, instruit, spirituel, vous avez un bel avenir devant vous. Vous êtes bien posé dans le monde, vous avez de hautes relations ; vous deviendrez bientôt sous-préfet, préfet, que sais-je? Je ne conteste la légitimité d’aucune de vos espérances. Toutefois, il est un point sur lequel je suis moins éclairé : j’ignore le chiffre réel de votre fortune. » ,
De là part de tout autre que Savinien , Georges eût
été blessé de dette- demande à brûle-pourpoint; mais il, s’y attendait, et répondit humblement :
« Cette fortune n’est rien comparée à la vôtre; mon père pqssède environ quarante mille livres de rente, et vous savez que je suis fils unique. »
Savinien fit une petite grimace dédaigneuse.
« Quarante mille francs de rente , répéta-t-il ; ce paüvre Vfernon, je le croyais plus à son aise ! »
H ajouta presque aussitôt : ' .
« Moi, monsieur Georges* je donne à ma fille une dot de dix millions , autrement dit cinq cent mille francs de rente, soit en propriété, soit en argent, et, après moi, elle aura le reste de ma fortune, qui est beaucoup plus considérable.... Tous voyez, mon brave garçon, qu’il y a loin de vous àQdilia.'»
Georges Vernon craignait bien un refus, mais il n’attendait pas un refus si dur et basé sur de tels motifs. ’ , '
« Monsieur Savinien, dit-il avec émotion, dans un* mariage il faut tenir compte de certains avantages autres que la fortune; il y a le talent, la probité, la considération publique.
— Bah! une grande fortune, qui n’a pas été mal acquise, supplée à tout cela et donne tout cela. Tenez, établissons par doitt t avoir le compte de vos espérances ; votre père possède, diteà-vous, quarante mille livres de rente; mais il n’est pas homme à se dépouiller de tout son bien pendant sa vie et à vous accorder annuellement plus d’une dizaine de mille francs sur son" revenu. Quant au reste de sa fortune, il peut vous le faire attendre vingt ans, trente ans, car Vernon a bon pied; bon œil, des habitudes de sobriété, et il n’-est pas comme moi menacé d’apo-
plexie ; on vit quatre-vingt-dix dns dans - Ce§ conditions-là. » « ' ’ .
Comraé Georges faiâait un gêsfe de malaise en écoutant ces calcula, Savinien réprît avec impatience : • ' • .
•>; Que diable! monsieur, il ne s’agit pas ici de sentiment; nous causons raison, et ü importe d’envisa- . ger la réalité çous toutes ses faces.... Je vous disais donc-que vous paraissiez destiné à végéter longtemps arvec djx mille livres de renie,, et c J est presque la misère. Or, en vous supposant arrivé, malgré votre jeunesse, aux plus hautes fondions administratives, en serez-vous bien plus avancé V D’abord une disgr.lce, une commotion politique pourraient vous enlever d’un moment à l’autre votre poste, et vous redeviendriez pauvre cjiaWe co'mme auparavant. Bien plus, pendant que vous exerceriez une Charge, vous seriez toujours un pauvre diable] car, si élevées que soient les fonctions-publiques, elles sopt fort modestement rétribuées, et quand le fonctionnaire ne joqit pas d’une fortune personnelle, il rencontre toujours sur soh chemin un boucher erpiéhi, Un charlatan retiré des affaires, qui l’écrase de son luxé et de son opulence,
, qui lutte, victorieusement d’influence avec lui, au grand détriment de l’autorité dont il est dépositaire. Voyez moi-même où j’en suis; et qu’est-ce que j’étais primitivement? Jene me soucié pas de crier la chose sur les toits, mais, vous le ; Savez, vous.... j’élars.tout bonnement un maître maçon qui avait épousé une bohémienne, marchande de faïence , et aujourd’hui j’ai tout le pays à -mes pieds; je fais la pluie et le beau . temps dans les deux ou trois départements voisins, et aucun fonctionnaire n’oserait résister à ma volonté. J>
-Georges risqua un signe de doute.
« Je n’ignore pas l’influence que vous-donne votre grande richesse, répliqua-t-il, mais il est, dans les hauteurs sociales, des personnages que cetteinfluence ne saurait atteindre.... - • .
— En est-il beaucoup? interrompit Savinien en
ricanant. Croyez-vous à ces beaux désintéressements, à ces probités austères dont on parle tant? Je sais le secret de certaines morgues farouches, et si j’ouvrais les cartons de ma correspondance, vous apprendriez peut-être des choses fort singulièrês au sujet des Caton et des Cincinnatus de votre connaissance. Un ministre, qui appréciait bien son époque, a dit à une réunion d’industriels et de propriétaires : « Enrichissez-vous- » Il avait raison; tout est là. Pour moi, je n’ai jamais formé uu désir dans la limite du possible sans que ce désir n’ait été promptement réalisé, grâce au contenu de ma caisse. Tenez, mon garçon, vous êtes bien fier de la charge que vous occupez malgré votre jeunesse ; vous êtes bien fier de yqs relations avec plusieurs/ personnages éminents, de ce crédit dont vous avez récemment fait usage en ma faveur ; mais pensez-vous que si je voulais ambitionner crédit, honneurs et dignités, je n’en obtiendrais pas aussi ma part? Je n’aurais qu’à souhaiter, moi parti d’où vous savez, pour avoir bientôt ma poitrine chamarrée de rubans, et, si j'y tenais beaucoup, tous les hauts fonctionnaires de cette province, la robe et l’épée, le frac brodé, et même la mitre, viendraient me saluer. •*, \ • . /
— Monsieur Savinien-, pourrait trouver quelques difficultés à réaliserde pareils souhaits.
— Vous croyez?! Morbleu! vdus me donneriez
envie d'en essayer, rien que pour' vous* convaincre d’erreur. ■> •
— Et quel moyen emploieriez-vous ? demanda Georges avec une espèce d’ironie.
— Toujours le même. .. j’ouvrirâis ma caisse.
— Et vous pensez qu’une corruption patenté, brutale, aurait chance de succès? Au premier mot de votre proposition, les hommes honorables dont il s’agit vous fermeraient la bouche, et peut-être....
— Ils m’intenteraient à grand bruit un procès. pour tentative de corruption, ajouta Savinien en riant; cela produirait un excellent effet dans la presse et leur donnerait une réputation d’intégrité vraiment incontestable.... Mais me croyez-vous assez niais, Georges Vennon, pour agir de cette manière? Je ne refuse pas de croire au désintéressement, bien qu’il soit.rare,et si j’étais assez maladroit pour faire à ces hauts fonctionnaires des propositions aussi crues, la plupart, sinon tous, me repousseraient avec indignation, j’en ai la certitude..,-. Mais écootez-moi : j’ai économisé l’année dernière huit cent mille francs sur mes revenus, et il -me reste sur les revenus des années précédentes une somme à peu près égale; j’ai l’intention d’employer cet argent en bonnes œuvres. Mon Dieu ! je n’y mets pas d’hypocrisie, et je con- , * viendrai franchement avec vous que mon mérite n’est pas grand, car je ne saurais comment employer ces fonds d’une autre manière ; ma fortune depuis longtemps me paraît suffisante, et je serais presque honteux de l’augmenter encore.... Eh bien! supposez que je donne demain cinq cent mille francs pour fonder un nouvel hospice au chef-lieu du département, cent mille francs aux yieux soldats mutilés établis dans la
province, cent mille francs aux couvents nécessiteux, aux petits séminaires du diocèse, et le reste à l’avenant, jusqu’à concurrence .de la somme disponible ; voyons, la main sur, la conscience, croyez-vous que le préfet du département, le général de la division militaire, l’évêque dudiocèse ne seraient pas dans la nécessité de me témoigner quelques égards personnels, surtout si mes bienfaits envers leurs, administrés ne devaient pas se borner là? De même le gouvernement regarderait-il beaucoup à un bout de ruban, en nœud ou en rosette , pour récompénser un- simple particulier qui, faisant à son pays de pareils présents, pourrait encore les renouveler chaque année?» • ,
Georges Yernon dut reconnaître que ces suppositions ne lui semblaient pas dénuées de vraisemblance.,, -
« Yous le voyez donc, bien, jeune homme , conclut Savinien triomphant; la richesse mèneàjout, et c’est la première cbndition que doit exiger un père de famille quand il veut établir son enfant.
— Mais réfléchissez, monsieur Savinien;- est-il besoin que votre gendre futur possède une grande fortune,, quand la vôtre est déjà si énorme ? Ne devrait-il pas suffire que l’heureux époux de MllerOdil.ia apportât dans le ménage une haute position en expectative, de belles espérances d’avenir, et.,..
— Mais alors, répliqua le capitaliste en souriant , il est préférable encore qu’un gendre apporte une position toute faite, des espérances toutes réalisées, et peut-être ai-je déjà trouvé quelqu’un dans ces conditions-là^.. Enfin , n’en parlons plus , monsieur Georges, ajouta-t-il d’un ton différent; je regrette
vivement de Vous affliger, mais mon parti est pris, et si mes raisons pour ne pas accéder à votre désir vous . semblent mal fondées, répétez-les à votre père, qui les comprendra, lui,... En attendant, je vous serai obligé de ne plus revenir sur ce sujet’. » :
Il s’était levé comme pour donner congé à son im terlocuteur*
« Monsieur Savinien, dit le pauvre Vernôn atterré, vous êtes bien cruel, envers le fils de votre ancien - associé ; mais si mes souffrances ne vous touchent, pas, peut-être votre fille elle-même m’accordera-t-elle quelques regrets; » •*
Le capitaliste, jusqu’à ce morbent, n’avait montré ' qu’une froide et railleuse indifférence ; mais l’insinuation de Georges l’agita violemment.
« Que voulez- vous dire, monsieur? Est-ce que ma.fille vous aurait donné, à penser...,
— Elle ne m’a rien donné. à penser, monsieur Savinien, et, de mon côté, je p’ai jamais osé lui adresser de questions précises,; mais je suis pour elle un ami d’enfance, et elle m’a toujours témoigné des égards, une affection qu’elle ne montrait à personne. Hier encore vous avez vu avec quel élan, quel enthousiasme elle me remerciait poqr le service que j’avais eu le bonheur de vous rendre! ....
— N’est-çe que cela? dit Savinien en recouvrant . sa tranquillité. Odîlia^est d’ordinaire très- vive dans ses manifestations, et vous cpncluez de cette action puérile que la chère petite, vous prendrait volontiers pour mari?... Vous allez un peu vite ea besogne, mon •cher. D’ailleurs,, vous n’ignorez pas que ma Allé a l’esprit un peu faible, et qu’elle est complètement incapable de faire un choix ejle-même* Aussi, -croyez-
moi, brisons là, et qu’il ne soit plus question de tout ceci. » •
Georges à son tour se leva.
« Allons ! dit-il avec accablement, j’essayerais vainement de lutter contre un- parti pris. Sans doute, malgré votre discrétion sur ce point, M. de Lichtehwald a des chances d’être mieux écouté. ...
— Eh! morbleu 1 quand cela serait? s’écria Savinien, qui commençait à perdre patience; je suis meilleur juge que personne peut-être de ce qui me con- . vient et de ce qui convient àjna iille! *
Georges allait répondre, mais il se mordit les lèvres et baissa les yeux. Il y eut un moment de silence embarrassé.
« Monsieur Vernon, dit enfin le capitaliste, j’espère qu’après cette pénible explication vous comprendrez combien votre présence ici aurait d’inconvénients et pour vous et pour moi ; je vous conseille donc de quitter la maison le plus tôt possible.
— Quoi! monsieur, vous me chassez! s’écria Georges, rouge de honte et de colère.
■— Vous chasser! fi donc! seulement, il est bon que vous retourniez à la ville jusqu’à ce que vous soyez devenu plus raisonnable. Vos occupations, votre noble et légitime désir de parvenir, ne tarderont pas à vous distraire, à vous< calmer, et alors on sera heureux de vous recevoir ici comme autrefois. »
Ces paroles étaient bienveillantes, mais elles ne laissaient aucun jour à l’espérance.
« Il suffit, monsieur, dit Vernon en se préparant à sortir; je quitterai le château ce matin. On doit m’amener mon cheval, qüi était -resté hier au Tourne- Bride; il ne saurait tarder maintenant.
— Ne vous pressez pas, mon garçon, prenez votre temps, répliqua Savinien ; malgré tout, nous demeurerons bons amis, n’est- ce pas !... Je vous verrai avant votre départ, pour vous serrer la main.... Ah çà! poursuivit-il d’un ton plus ferme, jusque-là pas un mot à Odilia ou à personne; vous m’entendez, Georges ? Pas d’imprudence, car nous nous brouillerions tout à fait, je vous en avertis. »
' Yernon salua' précipitamment et sortit comme un fou. .
Dans une pièce voisine, il rencontra Mme Surville, l’institutrice, qui parut l’observer avec beaucoup de curiosité; mais il ne lui parla pas, et il se hâta de regagner sa chambre, où il s’enferma.