‹ OdiliaChapitre 5 sur 22 · LE SECRET DE MAX · texte numérisé non relu

LE SECRET DE MAX

Le comte de Lichtenwald, aussitôt après son lever, était descendu dans te parterre, en habit du matin, pour respirer l’air pur et frais de la campagne. En ce moment, le vieux jardinier Simon était en train de donner des soins quotidiens au tilleul d’Odilia ; il bêchait la terre au pied de l’arbre, nettoyait avec une attention minutieuse lè tronc et lès branches, arrosait le gazon et les fleurs qui croissaient alentour. Lé zèle et l’ardeur qu’il mettait à cette besogne servirent de prétexte à Max pour interroger le vieillard , au sujet de cet arbre mystérieux. Simon connaissait

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le haut rang du jeune étranger, ri avait pu déjà recueillir à l’office certains bruits qui commençaient à circuler parmi les domestiques ; aussi se prêtait-il au désir du comte avec un empressement que favorisait du reste soli goût naturelpour le bavardagè.

« Il est vrai, monsieur, disait-il en J enlevant un imperceptible brin de mousse qui ayait échappé à ses précédentes investigations, c’est là -un arbre précieux, et tout 'le monde iei n’a pas la liberté d’en approcher. La nuit, les clefs de cette terrasse sont remises à Mlle Paula, de peur que quelque malfaiteur ne tente de le dégrader. Si l’un de mes garçpns osait toucher à ce tilleul hors de ma présence, il serait congédié 'sur-le-champ; mon fils luimême craindrait d’ÿ porter la main sans une permission expresse. Seul j’ai le droit de le tailler, de l’arroser, de le maintenir en bon état; et pour cela je reçois mille francs par année, en dehors de mes appointements. Si l’arbre venait à périr, je perdrais ce refenant-bon; aussi n’épargné-je pas mes peines I Par malheur, ajoutait-il en soupirant, il n’est pas aussi sain et aussi bien portant que je le voudrais.

— En effet, reprit le comte, il senjble languir; connaissez- vous la cause de ce dépérissement?

— Je la connais, monsieur, et le mal est sans remède, j’en ai peur. Ce sol manque de profondeur, les racines touchent le tuf, et comme la sève est insuffisante, l’arbre souffre de plus en pltis. Que voulezvous? quand on l’a planté en cef endroit,- ou ne savait pas de quelle importance il était.... Et pourtant, ajouta le bonhomme en branlant la tête, il se passa des choses alors qui auraient bien dû attirer l’attention sur lui t . ..

— Il e$t-vrai, mon ami. La plantation de cet arbre aurait été, dit-on, accompagnée de circonstances extraordinaires. ; • • '

— Oui, oui, très-extraordinaires, monsieur; on peut vous conter cela, à vous; oui il se passa des choses très-drôles, quand ce tilleul fut' planté à la place où vous le voyez, et je peux en. parler, puisque c’est moi qui l’ai planté.... Nous étions en hiyer, & la fin de décembre, et il avait gelé très-fort la journée précédente ; cependant, lorsque je commençai . à jeter de la terre sur les racines, le tonnerre gronda subi- • tement, le ciel s’ouvrit, et je vis l’arbre tout en feu. - 1 On n’entendit qu’un coüp, mais si violent que la terre trembla, et que je faillis être Tenversé. J’avouerai qu’il se trouvait en ce moment à côté de moi quelqu’un qui chantait du grimoire.... Mais urt honnête homme ne doit pas parler mal dé ceux dont il mange le pain. . . •

Max écoutait ces détails d’un air d’intérêt mêlé d’incrédulité.

« Ainsi donc, mon ami, reprit-il avec un léger accent de -moquerie, vous pensez qu’il y avait de la magie dans cette affaire ? - . . •

— Je ne pense rien, monsieur; à Dieu ne plaise que je pense quelque chosel... Si vous voulez avoir des explications, adressez-vous à ceux qui peuvent les donner;, quant à moi, je dis seulement que j’ai vu, et encore ne le dis-je pas à tout le monde , comme vous pouvez croire. Quant à la femme blanche qui se montre souvent la nuit sous le tilleul., au clair de la lune,, il est bien vrai que je l’ai vue dans différentes circonstances.

— La femme blanche! répéta Max du même ton ;

mais quelle femme pourrait pénétrer la nuit dans ce jardin si bien clos et si bien gardé?

— Faut croire, monsieur, que celle-là ne s’inquiète pas des murs élevés ët des portes bien closes.'... Moquez-vous de moi si vous voulez, mais peut-être est-ce l’âme de feu’ madame, la mère de notre demoiselle ; et véritablement, une fois <[ue je regardais l’apparition par-dessus le mür du potager, il me sembla reconnaître la taille maigre, les traits pâles de la pauvre défunte.... Je ne suis pas plus poltron qu ! un autre, et j’aurais voulu m’assurer du.fait; mais je craignais de troubler le sommeil de Mlle Odilia, dont vous voyez d’ici la chambre. »

Et il désignait ùn appartement du rez-de-chaussée dont les fenêtres étaient garnies de solides persiennes. Un petit perron de pierre, dont chaque marche était ornée d’un vase de marbre rempli de fleurs, faisait communiquer cet appartement avec la terrasse.

Gomme Lichtehwald examinait avec intérêt cette portion du château, un domestique vint le prévenir que M. Savinien désirait lui parler. Le comte fit à Simon un petit signe amical, et accompagna le valet qui devait le conduire au cabinet de son maître.

Le jardinier les suivit un moment des yeux en hochant la tète :

« On a bien raison de dire , murmura-t-il quand ils eurent disparu, qu’il faut être toujours sur le quivive. Ce jeune grand seigneur aurait bien voulu me faire jaser; mais il n’est pas encore assez fin pour attraper un vieux renard tel que moi I »

Et il se remit à l’ouvrage en se félicitant de sa discrétion.

Autant Savinien avait été froid et dédaigneux en-

vers le conseiller de préfecture, autant il se montra empressé et cordial envers le comte de Lichtenwald. Après les compliipents d’usage,' il lui offrit le siège que Vernon venait de quitter, et lui dit :,v

« J’ai vu, monsieur le comte, par la lettre que vous m’avez remise hier de la part de Son Altesse, votre honoré père, que vous aviez plein pouvoir pour traiter avec moi certaines questions importantes. Ce sont là des matières bien délicates à discuter personnellement, et si je ne connaissais d’avance la haute raison, le tact parfait de M. Max de Lichtenwald....

— Eh! eh! monsieur Savinierr, répliqua Max en souriant, la confiance de mon père est bien un peu forcée. Je suis directement intéressé dans ces pourparlers, comme vous ne l’ignorez pas; et il est des points sur lesquels je ne saurais m’en rapporter absolument à mon père lui-même ou à M. le- baron Schwartz, son secrétaire, son confident.... son ministre, si vous voulez. Voilà pourquoi j’ai accepté avec tant d’empressement la gracieuse hospitalité que vous m’offriez.

— C’est un honneur dont je sens tout le prix.

— Eh bien ! donc, poursuivit le comte avec aisance,

pour commencer par l’intérêt le moins grave "à mes yeux, cet emprunt de trois millions affectés aux besoins de larprincipauté.... • ...

— Laissons cette bagatelle; .j’accepte toutes 'lés conditions qui m’ont été offertes par M. Schwartz au nom de Son Altesse. Les trois millions sont prêts, et Blanchard est en train de préparer les traites, qui vous seront remises aujourd’hui même.

— A merveille, répliqua Max.d’un ton gai; comme

cela nos monuments publics seront réparés , nos routes redeviendront praticables, et l’on habillera de neuf nos valets de ville, qui en ont grand besoin.... Mais vous ne me dites pas, mon cher.flnancier, quelles sûretés vous exigerez en nous prêtant une si grosse somme?.;. Faudra-t-il vous engager le produit des douanes ou bien....

— Des sûretés, monsieur le comte ? vous les croyez donc nécessaires?

— Eh bien! non, s’écria-Max avec entraînement, non, monsieur Savinien; vous en offrir serait une insulte de la part de celui qui aspire à devenir bientôt votre ami, votre.... gendre. » *

Et il tendit chaleureusement la main au capitaliste. Un éclair cle joie passa sur. les traits de Savinien;

' toutefois il ne se hâta pas de prendre la main qu’on lui présentait.

«. Un moment, monsieur le comte , répliqua-t-il avec dignité; pas de surprise entre nous. Vous êtes jeune et passionné; avez-vous bien réfléchi? Vous connaissez ma fille seulement depuis quelques heures.

— Et ces quelques heures ont suffi pour m’inspirer une affection 1 qui ne cessera qii’avec moi ! s’écria Max. Mlle Odilia, du premier aspect est irrésistible... . J’ai voulu venir ainsi seul au prieuré, monsieur Savinien, afin de ne subir aucune influence étrangère, afin de n’écouter d’autre inspiration que celle de mon cœur. Si je ne m’étais senti une sympathie réelle pour Mlle Savinien, en dépit des avantages de l’union projetée, j’aurais cherché.ün, prétexte honorable pour. retirer sans bruit la parole engagée.... Mais jugez de ma joie, monsieur, quand je trouve dans la personne , qui m-’est destihée par les vœux

des déux familles, un prodige de grâce, de beauté, ' d’irrésistible séduction ! »

L’admiration de Max était sincère, et Savinien en paraissait ravi ; néanmoins, le capitaliste crut devoir se montrer d’autant plus .scrupuleux que le jeune homme se montrait plus enthousiaste.

« Il faut se défier d’une première impression, reprit^il; Odiljâ est un peu bizarre, malgré sa bonté angélique. Elle a l’humeur changeante comme le vent, et même, s’il. faut l’avouer, car nous sommes dans un moment où l’on doit tout dire, elle est sujette à cer- . tains accès d’exaltation.... à des espèces absences.... qui donnent toujours -à penser. »

Max cherchait à entrevoir la vérité derrière les réticences de Savinien.

« En effet, reprit-il, Mlle Odilia semble avoir des idées particulières sur différentes choses, et j’ai été frappé surtout de la bizarrerie de ses opinions relativement à l’arbre planté le jour de sa naissance.

— Oui, sa tante lui a fourré dans l’esprit je ne sais quelles superstitieuses croyances que je n’ose pas contrarier. Mais ce n’est pas seulement de cela qu’il s’agit. Je veux parler de certains moments où Cette pauvre enfant se montre tout à fait différente .d’ellemême.... A la vérité, Z***, un des premiers médecins de Paris, que j’ai fait venir ici il y a quelques mois, a été d’accord avec Delmas, notre médecin ordinaire, pour reconnaître que l’état de ma fille ne présentait rien de dangereux, et que ces accidents ne pouvaient manquer .de disparaître bientôt. Je me serais donc dispensé de vous en parler, si un scrupule exagéré peut-être....

— Je vous en remercie, monsieur Savinien, mais

nous devons avoir confiance entière dans l’opinion des hommes de science. Sans doute, en effet, les accidents dont il s’agit tiennent à une grande irritabilité des nerfs, à:,une exquise délicatesse d’organes ; à force de soins, de ménagements, de tendresse, nous parviendrons à guérir cette charmante enfant, et sa faiblesse me la rendra plus chère encore. *

On eût dit qu 'après cette explication, Savinien se sentait délivré d’un grand poids. Ses manières perdirent un reste de roideur qu’elles avaient conservé jusque-là, et il poursuivit d’un air plus ouvert :

« Il est encore un point, monsieur le comte, sur lequel je désire appeler votre attention. Vous appartenez à une des familles les plus anciennes et les plus illustres de l’Allemagne, à une famille exerçant depuis longtemps l’autorité souveraine, autorité que vous êtes vous-même destiné à exercer un jour; or, avez-vous réfléchi à notre origine modeste, et êtesvous certain que vous ne regretterez jamais votre choix ? Quant à moi, je n’ai pas cherché à vous tromper sur la condition obscure où je suis né, et Paula, hier encore, a pris soin de vous rappeler certains détails peu flatteurs pour la famille de feu ma femme ; mais comment imposer silence à Paula lorsqu’elle veut parler?

— Elle se taira pourtant, répliqua Max en souriant, ne fût-ce que par intérêt pour sa nièce, qu’elle aime avec tant d’abnégation. Quant à moi, monsieur Savinien, j’ai passé plusieurs années en France, et j’ai appris à surmonter certains préjugés étroits dé mon pays. Mon père ne se montre pas moins philosophe, et Schwartz, que vous avez vir, est malgré son titre de baron et ses formes cérémonieuses, un libre pen-

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seur de premier ordre. D’atyleufs, si vous y consentez, nous trouverons moyen de fermer la bouche aux plus intraitables et aux plus encroûtés patriciens de ; .

' mon pays. - . ' : ’ - ; ■

— Comment cela, monsieur Max?

— Notre famille possède quelque - part un vieux donjon en ruines qui donner son .propriétaire le titre dé noble, et mon père obtiendra de l’empereur d’Autriche, qu’en .recevant l’investitufe de ce domaine vous soyez nommé comte de' l’empire...; Oh ! ne remerciez pas; le manoir ne vaut certainement par les frais que vous ferez pouf en déloger les corbeaux ^?t les chouettes ; et le titre de comte sera suffisamment payé par les énormes frais de chancellerie que le fisc autrichien réclamera de vous, sans aucun doute. Du reste, le nom de votre fief ne sera pas trop bourré de 10 et de sch, ce qui le rendrait difficile, à prononcer pour les bouches françaises et pour la vôtre en particulier ; vous vous appellerez comte d'Orcmbofirg.. .

Et aux yeux de tous nos bons Allemands-, j’épouserai la tille du comte Savinien d’Orembourg,,.. Que dîtesvous de cel arrangement? » '

En dépit de lui-nlôme, Savipien devint rouge de plaisir et d’orgueil. Son indifférence pour les ho-n- ~ neurs était pins apparente que réelle,. et s’il ne les avait jamais sollicités,, c’étai-t moins par mépris que par crainte de ne pas les obtenir. Il répondit d’unè voix émue : * * ’• 'y- ' - ’•

* Vous me comblez, monsieur Max; je suis un • homme simple et tout uni.... Si pourtant l’on tenait à cette' condition, il me faudrait bien l’accepter. »

Max, à son tour, feignit de prendre pour réelle la résignation du capitaliste. . .. . ..

ÀG" . -

ODIIjTA.

' « C’est lp monde qui l’exige, répliqua-t-il ; puisque,

• nous entrons dans votre famille, il faut bien que vous' entriez dans la nôtre, et, si vous nous apportez la richesse! il est juste que nous vous apportions autre chose.... Pour ce qui regarde Mlle Paula, ajouta-t-il avec gaieté, j’espère que, malgré ses allures indépendantes, elfe se résignera de même à quelques- sacrifices. On la fera nommer chanoinessè dans un certain chapitre où nous avons du crédit, et où Pon fermera volontiers les y.eux sur certaines irrégularités.... Mon . père compte charger de cette petite négociation son . secrétaire, le baron Schwartz, qui a imaginé ce plan, et qui s’entend merveilleusement à mener ces sortes d’affaires. »

Savinien, qui avait été forcé de se contenir quand il s’agissait de sa propre élévation, profita de l’occasion pour partir d’un éclat de rire saccadé, nerveux, irrésistible.

« Paula chanoinessel disait-il; je la verrais avec une croix d’or sur son épaule pointue !... En vérité, je ne peux m’empêcher de rire en songeant à la contenance qu’elle aurait dans une assemblée de gens de qualité.... Elle si roide, si farouche!.,. Pardon, cher comte, mais. cette. idée me semble si plaisante.. 1. »

Et il riait toujours. Max qui, malgré son amour très-réel pour Odilia, avait bien un petit grain de scepticisme et de malice, finit par l’imiter. Savinieir, toutefois, parvint à dominer cette gaieté fiévreuse : ■" Y*

« Encore une fois pardon, reprit-il ; je suis honteux de m’être ainsi oublié ; mais vous avez une manière si amusante de présenter les choses! et puis cette imago de Paula métamorphosée en chanoinesse...»

Enfin, n’en parlons plus, et l’on accédera, s’il est pos- - sible, à vos désirs. . . ; . -,

• } — Merci, mon ami..:, mon père, reprit Max avec satisfaction. Ainsi, nous nous entendons, , et je peux écrire aujourd'hui même au Lichtenwald pour annoncer l'heufeux résultat de cet entretien?

— Pourquoi non, mon cher Max? En attendant, afin d’éviter toute erreur, je vous prie.de rappeler au . prince les conditions du contrat qui. ont déjà été débattues avec M. Schwartz. Ma tille aura dix millions de dot, et après mpi.tout le reste de ma fortune, sauf cent cinquante mille livres de' rente dont je me ré- • serve de disposer selon mon gré...:. Vous m’avez bien - compris, n’est-ce pas? . v . .

— Oui, oui, mais de grâce, épargnez- moi ces détails.... et laissez-moi plutôt m’acquitter d’une commission que j’allais oublier. ®

Max tira de sa poche un petit écrin qu’il remit au capitaliste. -

« Qu’est ceci ? demanda Savinien en retournant la boîte avec curiosité. •

— Un objet que mon père m’avait chargé de vous remettre comme gage de sa reconnaissance pour le service émiDent que vous avez rendu ^ la principauté."... Cet ornement fera bien sur un habit noir, et il vous deviendra indispensable quand vous serez comte d’Orembourg.... Mais en temps et lieu, nous .trouverons encore aussi bien et peut-être mieux. »

Savinien ouvrit la boîte, d’une main tremblante;, • elle contenait une plaque en diamants et un brevet qui lui conférait le titre de commandeur de l’ordre de Saint-Charles, dont le prince de Lichtenwald était le grand maître. • . ... , .

ODIL1A.

Pour ]e coup, les larmes lui vinrent aux yeux/

•< Merci., monsieur ie comté, dit-il en serrant la main de Max ; encore une fois, je suis un homme tout uni, et je ne mérite pas de tels honneurs..;. Je suis confus, pénétré.... . : •'

— Bah ! il n’y a pas de quoi, interrompit lecomte. Maïs, monsieur Savinien, ajouta-t-il d’un ton plus ■ sérieux, nous formons là de beaux projets, et nous ne savons pas encore si celle qu’ils intéressent le ' plus voudra bien les ratifier.... Pensez-vous que Mlle Odilia puisse m’aimer uri peu quand elle me connaîtra mieux?

— Je suis sùr...; c’est-à-dire, j’espère.... Gomment n’aimerait-elle pas un bon et beau jeune homme pour lequel son père éprouve tant d’estime et tant d’affection ?

— lin pareil cas, les pères et les jeunes filles ne voient pas toujours du même ceil. Je tremble que .Mlle Savinien ne conçoive contre moi de fâcheux préjugés. La tante Paula ne paraît pas disposée en ma faveur, à cause de cette malencontreuse sévérité de feu mon aïeul le prince de Sigismond...: Aussi,pourquoi diable! ajouta-t-il üvecuu dépit comique, le vénérable Sigismond n’avait-il pas prévu ï'e progrès des lumières et les éventualités de l’avenir?

Peut-être dans ces paroles, prononcées d’un ton de plaisanterie, y avait-il un fond d’amertume et de protestation aristocratique, à l’insu, même de celui fjui parlait. Mais Savinien ne's’en aperçut pas.

« Ne craignez rien de Paula, répliqua-t-il ; je saurai la mater quand il eu sera besoin; et d’ailleurs sa croix de chanoinesse effacera sans doute les méfaits du défunt prince de Sigismond.... L’important

est que nia fille, ayant toujours vécu dans une retraite absolue, n’a encore aucun amour dans le cœur, j’en suis certain. La faiblesse de sa santé, son caractère un peu sauvage n’ont pas permis jusqu’ici de la présenter au petit nombre de personnes qui viennent au château ; et c’est à cause de cela qu’on, parle de moi dans le pays comme d’un' père ridicule et jaloux, tenant sa fille sous clefs..,. Vous avez pu voir déjà ce qu’il en est.

— Êtes-vous bien sûr, en effet, que Mlle Odilia.... Vous avez dû pourtant remarquer l’accueil bienveillant et empressé qu’elle fit hier à M. Georges Vernon ? Le Conseiller de préfecture est pour elle un compagnon d’enfance; il a de l’esprit, d’excellentes manières....

— Mais pas tant, pas tant, répliqua Savinien avec humeur; c’est un petit ambitieux, et Odilia l’a toujours regardé comme sans importance. Il fait sonner bien haut le léger service qu’il nous rend; mais j’aurais, obtenu sans lui le môme résultat.... Du reste, ajouta Savinien d’un ton sec, ce beau muguet-là ne nous gênera plus : je viens de lui don- ner son sac, et, ce matin sans doute, il nous débarrassera de sa présence. »

Max de Lichtenwald était trop généreux pour souhaiter l’humiliation môme d’un rival. Aussi exprimat-il avec une certaine chaleur le désir de n’être pour rien dans la disgrâce de Georges. ,

« Ayez l’esprit en repos à cet égard, dit le millionnaire ; il ne peut y avoir une brouille sérieuse entre moi et les Vernon. Nous redeviendrons bientôt les meilleurs amis du monde : mais il n’est pas mal de tenir ce présomptueux un peu à distance. D’ailleurs,

vous ôtes étranger à tout ceci, et nos démêlés' passagers ne doivent pas vous occuper. »

Rassuré sur ce point, Max, après de nouvelles protestations de reconnaissance, prit affectueusement congé de son futur beau-père, et il regagna sa chambre pour vaquer aux soins de sa toilette en attendant l'heure du déjeuner.

A peine était-il sorti, qu’une porte cachée dans un panneau de la boiserié tourna sur ses gonds et donna passage à Mihè Sùrville. La porte se referma- sans bruit, ét l’institutrice, glissant sur l’épais tapis qui couvrait le plancher, put arriver jusqu’à Savinien sans avoir été entendue. Savinien était en train d’examiner avec une complaisance puérile l’effet de la plaque de diamants sur sa robe de chambre de velours et il tressaillit en se voyant surpris. Toutefois, dès qu’il eut reconnu Mme Surville, il continua de se livrer à sa naïve occupation. .

« Ah 1 c’est vous, ma chère, lui dit-il d’un ton distrait; voyez donc, que pensez 1 - vous de ce joujou-là?... Il est à nioi, bien à moi, et j’ai le droit de le porter. .Je suis commandeur de l’ordre de saint.... je ne sais plus de quel saint, mais n’importe î Me voilà dans les honneurs ; sans compter queje vais être comte de l’empire, comte de.... Blandebourre, d'Orrebourrc.... je ne me souviens plus. Mais je seraheomte, je serai commandeur, entendez-vous?

— Alors tout est convenu avec M*. de Lichtenwald?, demanda Mme Surville. '

— Tout, ma chère, et le mariage aura lieu maintenant quand nous voudrons. J’étais inquiet, car bien de petits détails auraient pu offusquer notre jeune gentilhomme; mais il aime déjà Odilia et rien ne

saurait plus lui déplaire. On parle- de la morgue de ces princes allemands ; ma foi! certains parvenus se croiraient obligés d’épiloguer plus scrupuleusement ~ les paroles et les choses. .

— Mlle Savinien a des avantages qui doivent rendre les épouseurs indulgents pour ses défauts, si elle en a, répliqua l’institutrice avec quelque malice; cependant vous avez tout dît, sans doute?

— Tout, absolument tout, ma chère : le comte ne pourra se plaindre plus tard de n’avoif pas été averti. Gomme ça, ma fille sera princesse souveraine, moi, je serai comte de l’empire et commandeur de saint....' de quel saint a-t-il parlé?..: Mais que je suis étourdi! je vais le voir sur le brevet. »

Il s’empressa de déployer le parchemin: Par malheur le texte était en allemand, et Savinien ne put en déchiffrer un mot. Mme Surville, qui savait l’allemand, ne songea pas à lui venir en aide.

« Mais êtes-vous bien sûr, demanda-t-elle, que la tante Paula, dont vous connaissez le carac-* tère intraitable", ne désapprouvera pas ees arrangements? '

— Allons donc l je suis maître de ma fille, peutêtre.... Quant à Paula, nous la ferons chânoinesse, c’est entendu. ■ - - ;

— Prenez garde, monsieur, de rencontrer des obstacles auxquels vous ne vous attendez pas. Lorsque vous serez en présence de Paula, vous- n’aurez plus la même assurance , sans compter que Mlle Qdilia elle-même ne manque pas de décision 1 .

— Encore une'fois, ma chère, je suis maîtrjj chez moi, répliqua Savinien avec impatience; je parlerai . à ma soeur, je parlerai à ma tille, et nous verrons

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