LA FAMILLE DC SEHGEXT
; A l’entrée du village, elles rencontrèrent une vieille femme à laquelle Mlle Savinien donnait fréquemment l’aumône. On ne pouvait mieux tomber, car cette femme, commère à langue fourchue, était eu état de fournir des renseignements sur tous les habitants de Clairefont. Quand on lui eut demandé la demeure de Mme Gambier, elle cligna des yeux.
«Ah! vous voulez : parler, dit-elle en patois, de cette aveugle qui s’est établie ici avec son fils depuis tantôt six mois? Ce sont des gens orgueilleux qui ne fréquentent personne, et ils sont étrangers aux affaires du pays comme s’ils venaient seulement d'y arriver. La mère a des rentes; aussi, ma bonne demoiselle, gardez-vous de - lui faire la charité, quoiqu’elle soit aveugle.... vous pourrez beaucoup mieux employer votre argent, car il ne manque pas ici de gens réellement malheureux.
f — Des rentes? demanda Paula* cette Mme Gambier est donc dans l’aisance?
— Il le faut bien, car on voit toujours la mère et le fils bien vêtus, et ça vous a des manières.... Aussi,
croyez-moi, mademoiselle, ne leur donnez rien.... Est-ce qu’ils- ont besoin qu’on leur donne!
— Eh ! qui parle de donner? interrompit Odilia; je yous demande où ils demeurent,
— Vous allez doncchez l’aveugle? Je voudrais bien savoir..,.
— Eh bien, Mathurine, interrompit Paula, répondrez-vous à mademoiselle quand elle vous interroge ? » ,
Paula exigeait une obéissance absolue de tous ceux qui approchaient Odilia. Mathurine devint tout à coup souple et doucereuse :
i « Ne vous fâchez pas, ma bonne demoiselle, répliqua-t-elle; ce que j’en disais, c’était.,., pour dire. Mais il n’est pas difficile de trouver la demeure de Mme Gambier. Tenez, voyez-vous là -bas cette maison blanche toute seule au milieu des arbres? c’est là...'. Mon Dieu! je n’ai rien contre l’aveugle et contre son fils, moi! et si vous vous intéressez à eux.... »
Odilia ne lui laissa pas le temps d’achever : après avoir obtenu les renseignements dont elle avait besoin, elle glissa une pièce blanche dans la main de Mathurine, et se dirigea rapidement avec sa tante vers l’habitation indiquée. Mathurine les regardait s’éloigner en branlant la tète :
« Elles vont lui donner, murmurait-elle; tout est maintenant pour les nouveaux venus.... Que le diable les confonde ! »
La maison où demeuraient André et sa mère était certainement la plus petite du village, comme elle en était la plus propre èt la mieux tenue. Elle ne s’élevait pas au bord même du grand chemin, et l’on y
arrivait par un étroit sentier d’une vingtaine de pas de longueur, tracé entre deux haies d'aubépine.
' Elle était blanchie à la chaux, et une vigne encore munie de grappes vermeilles s’étalait en éventail sur la façade. La toiture, très-basse, verdie parla mousse, était surmontée de touffes fleuries de joubarbe etd’orpin. Laporte, toute grande ouverte, laissait entrer le soleil et l’air vivifiant d’une belle matinée. Quelques poules effrontées caquetaient devant la maison, sous la conduite d’un coq majestueux, et profitaient de l’occasion pour s’aventurer quelquefois au delà du seuil.
L’intérieur de ce modeste logis présentait le même aspect de propreté et de simplicité que l’extérieur. Les murs étaient blancs, les carreaux de brique reluisaient comme s’ils eussent été frottés- Le mobilier misérable, mais arrangé avec goût, consistait en un vieux lit de bois commun, une table, un vaisselier et quelques chaises de paille; ce lit appartenait à la mère, le fils couchant dans une pièce intérieure beaucoup moins confortable. Des filets, des cages dans lesquelles chantaient des linots et des chardonnerets, enfin des instruments de pêche, comblaient les vides que laissaient entre eux les gros meubles.
Des ornements particuliers attiraient l’attention du visiteur. C’était d’abord un petit trophée, composé d’un de ces fusils et d’un de ces sabres d’honneur que l’on donnait, vers la fin de la République, aux simples soldats, en récompense de leur bravoure.
Ces armes, d’une certaine richesse, étaient suspendues au manteau de la cheminée.
Puis, à l’endroit le plus apparent de la muraille, on avait attaché deux cadres de bois noir. Sous le
•verre de l’un se trouvait une croix de la Légion d’honneur, avec son ruban rouge flétri par un long usage ; l’autre contenait une espèce de pancarte sur laquelle étaient inscrits les états, de service d’un vieux soldat. Les divers objets étaient évidemment de saintes reliques pour les habitants de la maisonnette, et ils résumaient sans doute les joies d’un passé vivement regretté. " -
Au moment où la tante et la nièce franchirent le seuil de la chaumière, la maîtresse du logis, assise dans l’embrasure d’une fenêtre, filait de la laine avec activité. Mme Gambier, malgré son infirmité, ne paraissait pas très-âgée; elle avait tout au plus cinquante ans, et, sur son visage mélancolique, on pouvait encore reconnaître quelques traces de beauté. Ses yeux, comme il arrive dans certains cas de cécité, étaient clairs et sains en apparence ; leur fixité seule rappelait qu’ils ne .percevaient plus la lumière.
Du reste, sa physionomie était grave et pleine de douceur. Son costume, bien modeste pourtant, annonçait une condition supérieure à celle d’une simple paysanne, et ses manières, comme son langage, ne démentaient pas cette supposition. -
Au bruit que firent les deux dames en entrant, l’aveugle demanda sans se déranger :• .
« Est-ce toi, André? Tu reviens plus tôt que de coutume, mon enfant.... Au moins la chasse a-t-elle été bonne ce matin? »
Mais comme elle ne recevait pas de réponse, elle comprit son erreur, et reprit d’un ton différent : •
« Ce n’est pas André.... Qui donc est là? »
Odilia répondît enfin :
« Nous sommes les dames du château, madame Gambier ; en faisant une tournée dans le village, nous avons pris la liberté d’entrer chez vous:
— Il y a donc un château non loin d’ici? demanda l’aveugle. Mon Dieu! nous ne savons rien du pays que nous habitons.... mais entrez, mesdames, et veuilliez vous asseoir.... vous êtes les bienvenues chez moi. »
Elle s’était levée, et, malgré sa cécité, elle trouva facilement deux chaises de paille qu’elle offrit aux dames avec politesse, puis elle reprit sa place et parut attendre qu’on lui apprît l’objetde cette visite. Odilia examinait curieusement tout ce qui se trouvait autour d’elle; ce fut donc Paula qui reprit avec sa brusquerie accoutumée :
« Vous ne nous connaissez pas, madame, et pourtant votre fils ne s’est pas gêné pour établir une tendue aux rouges-gorges dans nos bois sans notre permission.
— Comment! ce M. Breton qui vend si cher à mon André le droit de poser des pièges là-bas, au bord de la rivière, n’est-il pas le propriétaire de la forêt?
— C’est un des gardes de M. Savinien, mon beaufrère.... un garde et rien de plus. Aussi tout à l’heure ma nièce, qui tient aux oiseaux de ses bois, a-t-elle été sur le point de donner des ordres pour faire expulser votre fils au plus vite, et pour lui intenter un procès en justice.
— L’expulser.... lui intenter un procès! répéta l’aveugle avec épouvante eh se tournant vers Odilia. Oh ! mademoiselle, vous dont la voix est si douce et annonce tant de bonté, vous ne voudriez pas causer un
tel chagrin à ce brave.et honnête enfant ! S’il est en faute, pardonnez-lui, mademoiselle, pardonnez-lui ; c’est sa pauvre mère qui vous en prie. »
Et elle joignait les mains. Odilia tourna la tète comme si Mme Gambier eût pu voir combien elle était émue. - • • . ^ • <
« Vous paraissez bien l’aimer, madame, dit-elle avec effort.
— Si je l’aime! n’est-il pas mon bonheur et ma joie depuis que j’ai perdu son excellent père? Que ferais-je sans lui dans ce monde? Si je n’avais pas mon André pour m’aimer, me défendre, me consoler, je n’aurais plus le courage de vivre, et je prierais Dieu de me rappeler à lui. » .
La conversation ainsi établie continua sur le ton de la confiance, et la veuve finit par conter aux visiteuses sa petite histoire. Cette histoire était simple et touchante. .Le père d’André, comme on l’a deviné, était un brave soldat que le défaut d’éducation avait empêché de dépasser le grade de sergent. Après les désastres de 1814 et de 1815., Gambier fut chargé d’un emploi subalterne dans une des places fortes de la frontière, et pendant plusieurs années sa famille, composée de sa femme et de son fils, mena une existence doucç èt tranquille. Pendant que le sergent vaquait aux devoirs peu compliqués de sa charge, Mme Gambier, qui était habile couturière, réalisait de son côté de jolis profits, et l’aisance régnait dans le ménage. .
André avait appris h lire et à écrire dans les écoles des régiments. Des officiers que l’on envoyait en gar- ' nison dans cette place éloignée lui avaient en outre donné quelques leçons d’un enseignement supérieur,
et il se disposait à embrasser la carrière militaire avec plus de chances de succès que son père.
Des événements funestes renversèrent cette félicité et ces espérances. D’abord MmeGambier, dont la vue avait toujours été faible, devint un jour tout à fait aveugle et il lui fallut renoncer à l’industrie lucrative qu’elle exerçait : puis le sergent mourut des suites d’une anciennehlessure qui s’était rouverte; sa veuve et son fils furent obligés de quitter le fort où ils avaient passé des jours si heureux! Ne sachant où aller s’établir, ils s’étaient décidés presque au hasard pour le village de Glairefont, où, comme nous l’avons vu, après plusieurs mois de séjour, ils avaient encore si peu de connaissances.
Odilia écoutait attentivement ces détails et elle ne se lassait pas de questionner l’aveugle, qui répondait avec une complaisance extrême.
« Vous avez pourtant une pension du gouvernement, ma bonne? demaiida Paula toujours positive; on nous a dit que vous étiez rentière.
— Rentière, oui , madame, répliqua l’aveugle qui ne s’effrayait déjà plus de la voix un peu dure de la tante Paula; le ministre de la guerre me paye une pension de cent cinquante francs, et c’est un grand soulagement pour nous, car André, malgré le mal qu’il se donne, ne pourrait seul suffire à nos besoins; et moi je ne gagne pas beaucoup avec mon rouet!
— Cent cinquante francs? répéta Odilia; pauvre femme! vous devez passer de cruels moments.
— Nous ne nous sommes jamais plaints, et nous île devons rien à personne.
— C’est que peut-être personne ne vous a voulu prêter, dit la tante Paula en riant; mais voyons! vou-
lez-vous que nous vous prêtions, nous autres?... ma nièce est riche à millions, et vous rendrez à votre convenance.
— Je n’accepte et n’emprunte jamais, répliqua la bonne femme froidement; je suis la veuve d’un soldat, et mon fils, pas plus que moi, ne consentirait.... Mérci toutefois , mesdames , ajouta-t-elle aussitôt d’un ton différent; je suis pénétrée de reconnaissance pour vos excellentes intentions; mais, puisque vous daignez vous intéresser à nous, je vous prie de veillér à ce que mon André ne soit pas obligé d’enlever sa tendue avant la fin de la saison. Cette tendue est notre principale ressource, et nous avons donné une somme très-forte pour nous à M. Breton, le garde.
Si les bénéfices de la chasse venaient à nous manquer, nous serions bien embarrassés pour vivre pendant l’hiver qui s’approche. » «
Odilia prit la main de Mme Gambier et la serra dans les siennes. : " -
« llassurez-vous, madame, dit-elle en se levant; nous ne voudrions pas vous faire ce chagrin et cette injustice.... Mais allons, tante Paula, il est temps de rentrer.... Vous, madame, nous vous reverrons, je l’espère; et si vous ne voulez pas de nous comme protectrices, vous nous recevrez du moins comme amies. »
L’aveugle la remercia de ces paroles affectueuses avec autant de convenance que de cordialité, et l’on se sépara. . * *
En retournant au prieuré, Paula dit à sa nièce-:
« Comme cela, petite, tu ne tiens plus à ce que l’on détruise la tendue d'André?
— Périssent plutôt tous les oiseaux de la terre!
s’écria Odilia ; et pourtant, ajouta-t-élle aussitôt, ces innocentes petites bêtes.... Mon Dieu! quel parti prendre? » ,
Et elle fut pensive pendant le reste de la journée.
Le lendemairyn&tin, dès l’aube du jour, Mlle Savinien et la complaisante Paula trottaient encore dans les longues avenues de la forêt, et elles atteignirent bientôt l’endroit où André avait établi ses pièges.
Le désastre de la veille était en partie réparé; on avait remis en place la plupart des régibauds, mais ils n’étaient ni bandés ui amorcés, comme si le jeune oiseleur eût attendu une autorisation pour exercer de nouveau son industrie. Les dames le trouvèrent à l’entrée d’une cabane de branchages qu’il s’était construite pour se cacher pendant la pipée. *
A demi couché sur le gazon, il était plongé dans une profonde rêverie, et ce fui seulement quand Odilia et sa tante s’arrêtèrent devant la hutte qu’il les aperçut; il tressaillit et se leva d’un bond; puis il demeura iinmohile, les yeux baissés.
Paula lui dit bonjour avec son sans-gêne ordinaire ; quant à Odilia, elle prit un ton de protection, peut-être afin de dissimuler une émotion profonde.
« Monsieur André, dit-elle, nous avons vu votre mère, et nous savons que vous êtes un brave garçon.... aussi ne tiendra-t-il qu’à vous que nous demeurions amis ! »
El elle s’assit sur un banc de gazon encore humide de rosée, malgré les observations do la tante Paula qui, ne pouvant rien obtenir d’elle, finit par l’imiter.
« D’abord, reprit Odilia, Breton vous restituera l’argent que vous lui avez donné pour obtenir le droit d’établir ici une tendue. Je lui ai fait de vifs rëpro-
ches, car il a outrepassé ses pouvoirs, et si mon père avait connaissance d'une pareille exaction, le garde serait certainement congédié; cet argent vôus sera rendu aujourd’hui même. »
Cette nouvelle^parut causer à André beaucoup de joie. - • - -
* Merci, mademoiselle, s’écria-t-il avec chaleur.
— Comme vous aimez l’argent, jeune homme! dit .
Pauîa d’un air de reproche.
— Ce n’est pas cela, madame, répondit André en rougissant ; mais j’étais fort inquiet de savoir comment j’achèterais l’hiver, prochain à ma pauvre mèrë ’ des vêtements plus chauds que ceux qu’elle porte....
D’autre part, s’il faut absolument détruire ma ten- .
- due..;. • •* • - ; \ -, -
. -*« Vous ne la détruirez pas, monsieur André,' dit Odilia, si vous yôulez accepter mes conditions. ' ‘ — Quelles sont-elles, je vous prie?
— Écoutez-moi : vous continuerez vos chasses comme par le passé; seulement vous vous efforcerez f de prendre les oiseaux vivants, et, pour cela, vous ferez plus souvent qu’autrefois vos tournées, vos rcvcrchécs, comme vous dites. Ces oiseaux seront placés dans une cage, et vous ne les vendrez qu’à moi, à moi seule, vous entendez? Chaque jour je viendrai . . ici et je prendrai livraison des prisonniers, que je vous payerai à un prix raisonnable. Cela vous con» vient-il? ‘ - ' .
— Je comprends, dit André; mademoiselle a une volière qu’elle veut peupler avec le produit de mes chasses. ■
- Peut-être ai-je unfe volière, peut-être n’en ai ; je . . pas; ceci n’est pas votre affaire. J’achète vos oiseaux • ;
comme le premier venu pourrait les achetée. Seulement, je vous les achèterai vivants et j’en disposerai à ma fantaisie..,. Eh bien! est-ce entendu? Il n’y a rien là, ce me semble, qui doive. blesser votre fierté.
— Je n’y vois rien, en effet, mademoiselle; il me sera facile d’employer, au lieu de t;es Tégibauds qui prennent les oiseaux par le cou, d’aqtres pièges qui les prendront par les pattes. Je pourrai ainsi faire de nombreux prisonniers, et je promets de vous en remplir plusieurs grandes cages chaque jour pendant la saison des passages. ' •
— A la bonne heure! s’écria Mlle Savinien èn bat-
tant des mains avec une joie d’enfant; cela concilie tout. J’étais sûre que cette combinaison réussirait! Savez-vous que j’ai passé une partie de la nuit à l’imaginer? Oui, vraiment ; je n’en dormais pas; tante Paula peut le dire. ’
— Et moi, mademoiselle, j’étais bien désolé aussi de votre chagrin, de votre colère contre moi ... Jusqu’ici, je n’avais pas cru être si coupable. »
Les difficultés étant ainsi aplanies, on stipula le prix de chaque espèce d’oiseau qu’André devait livrer vivant à Mlle Savinien.
Un léger débat surgit à ce sujet; Odilia proposait un prix fort élevé; tuais l’oiseleur, dont la susceptibilité semblait éveillée, insistait pour qu’on abaissât le tarif. Enün, on tomba d’accord sur ce point important, et André se mit en devoir immédiatement d’installer la nouvelle tendue. 1-
Aussi, dès le lendemain, Je marché commença-t-il à recevoir son exécution. Odilia, toujours escortée de sa tante, vint à l’heure de la chasse, et acquit une bonne quantité d’oiseaux, rouges-gorges, fauvettes,
rossignols, pinsons, qu’elle paya sur-le-champ d’après le tarif convenu. Puis elle ouvrit la porte de la cage, et prit un plaisir extrême à voir les prisonniers, se poussant et se culbutant, s’envoler à tire-d’aile et disparaître derrière le feuillage. André demeurait stupéfait; mais qu’avait-il à dire? Mlle Savinien était dans son droit. • • • .
« Yoilà ma volière, à moi!j> s’écriait-elle toute joyeuse en montrant la campagne.
. A partir de ce jour, cette scène se répéta chaque matin ou chaque soir. Odilia n’eût manqué pour rien au monde de se trouver dans la forêt aux heures de la pipée. Elle n’avait pas de plus grand plaisir que d’accompagner André quand il faisait la reverchêe, et de dégager de ses propres mains les oiseaux captifs. Souvent même elle faisait la reverchêe toute seule, quand l’oiseleur était absent ou quand la lante Paula le retenait à causer devant la cabane; mais André n’était pas satisfait de cet arrangement, et il préférait accompagner fa belle chasseresse. Il en donnait pour raison quion le trichait, c’est-à-dire qu’on lui payait des oiseaux qu’on n’avait pas pris; aussi suivait-il Odilia comme son ombre, jet ils allaient innocemment côte à côte dans les allées fleuries et les carrefours 'herbeux de la forêt. - . -
Bientôt une sorte d’intimité régna entre les deux jeunes gens. On n’observait pas toujours le silence de rigueur en parcourant la tendue; Odilia ne se lassait pas d’interroger, et André de répondre. Il s’agissait ordinairement dans leurs entretiens, des mœurs des oiseaux, des fleurs sauvages ou des beaux insectes que l’on trouvait dans le bois, des épisodes gais ou tragiques de la chasse.
Souvent aussi Odilia- apportait un livre et André faisait la lecture à mi-voix devant la cabane de feuillage, en attendant quele gibier vînt se prendre. André n’avait plus ces manières un peu sauvages des premiers jours ; maintenant jl se montrait franc, ouvert, parfois môme disposé à l’enjouement, malgré les soucis de sa position précaire. Son caractère semblait joindre l’énergie du sergent défunt à la douceur affectueuse de sa mère aveugle. Son intelligence était vive, et il possédait plus de connaissances qu’on n’aurait pu se l’imaginer en songeant combien les moyens de s’instruire -lui manquaient. Du reste, il s’abandonnait avec d’autant plus de franchise à ses impressions en présence d’Odilia, . qu’il avait seulement une idée vague de la distance énorme existant entre eux. . '
Pendant ces longues heures passées côte à côte, André Gambier n’eut jamais occasion de .remarquer cette bizarrerie de paroles et d’actions dont d’autres personnes avaient été frappées chez Odilia. Avec lui, la jeune fille était pleine de naturel, calme, naïve, quoique souvent un peu rêveuse; une seule, fois elle eut l’occasion de se montrer à lui, pendant quelques minutes seulement, sous ce jour nouveau.
L’oiseleur, en disposant le terrain pour agrandir sa tendue et en élaguant des branches parasites, avait coupé un tout jeune chêne encorè adhérent par sa base au gland dont il était sorti. A la vue de l’arbuste mort et gisant sur la mousse, Odilia rougit de colère, puis fondit en larmes.
« Méchant! méchant! disait-elle; que vous avait fait cette humble plante pour que vous la traitiez ain3i ?» -
André tout surpris répondit que c’était nn sauva- ' ge'on inutile, et que loin de le blâmer* d’en avoir débarrassé lé sol, on devait lui en savoir gré.
Mais cette explication ne satisfît nullement Mlle Savinien.
« Un sauvageon! répliqua-t-elle en sanglotant toujours, qu’importe! ne. fût-il pas devenu un arbre?... Je suis un arbre aussi, moi; et peut-être me traiteriez-vous de môme !»
André la regardait, bouche béante, et il ne trouvait rien à dire. Au bput de quelques instants Odilia parut s’apaiser, mais elle demeura silencieuse et sombre pendant le reste de la journée. Toutefois, le lendemain, elle revint à la tendue avec sa gaieté ordinaire, et le jeune homme, ne pouvant s’expliquer la boutade de la veille, finit par n’y plus penser.
On se souvient qu’il n’avait jamais mis le pied au prieuré, et que, ne fréquentant pas les habitants du voisinage, il n’avaitpu recueillir aucune information bien précise sur les maîtres du château. Aussi, voyant Mlle Savinien près de lui, dans ce bois solitaire, rire, causer, partager ses occupations et ses plaisirs, s’habituâit-il à la considérer comme une compagne, une amie, presque une sœur. ; .< -
Peut-être Paula aurait-elle dû s’inquiéter davantage de l’intimité naissante entre sa nièce et André Gambier; mais Paula, nature franche, inculte, et, comme on dit, tout d'une pièce, ne s’étonnait nullement que la riche héritière recherchât la compagnie du petit oiseleur, puisqu’elle y trouvait plaisir.
Ses instincts égalitaires, continuellement froissés par les hautes visées de Savinien, lui faisaient voir
sans peine la liaison de sa nièce avec un pauvre enfant réduit pour vivre à exercer une misérable industrie; elje s’imaginait préseryer ainsi Odilia du sot orgueil des parvenus. D’ailleurs, depuis le commencement de ces visites journalières dans la forêt, il lui semblait qu’Odilia, dont la santé chancelante lui causait tant d’alarmes, n’avait jamais été aussi fraîche, aussi bien portante, aussi joyeuse; l’esprit de la jeune fille paraissait de même plus posé, son humeur plus égale qu’autrefois. De pareilles raisons étaient péremptoires aux yeux de la tante Paula, et elle n’eût Voulu pour rien au monde priver cette créature chérie d’une distraction qui. avait de si heureuses conséquences.
Quinze jours se passèrent donc ainsi, et nous avons vu avec quel empressement, au bout de ce temps, la tante et la nièce rendaient encore leur visite quotidienne à André; mais le matin même du jour où nous sommes parvenus, les choses avaient subitement changé de face.
Comme le jeune oiseleur arrivait dès l’aurore à la tendue, il avait été tout surpris d’y rencontrer, au lieu d’Odilia et de la bohémienne, deux gardes en '' livrée, le fusil sous le bras. Ces deux hommes, parmi lesquels se trouvait Breton, le garde-chef, avaient déjà bouleversé la cabane de feuillage et les bancs de gazon, arraché et brisé une partie des pièges, et ils se disposaient à saccager le reste.
A la vue de ce désastre qui le ruinait, André s’arrêta comme s’il n’eût pu d’abord en croire ses yeux; mais bientôt il poussa un cri menaçant, et, laissant tomber les cages vides qu’il tenait à la main, il courut sur les dévastateurs • ' . • .
« Coquins! scélérats! disait-il d’une voix que l’indignation rendait trémblante, qui vous a permis....
C’est une action infâme, et si vous ne vous retirez à
l’instant môme....
— Doucement, mon petit, répliqua Breton en ricanant, ne vous emportez pas. Nous agissons par l’ordre exprès de M, Sâvinien, le maître de la forêt. Ainsi donc, tenez-vous tranquille et n’espérez pas nous faire peur; j’en ai bien vu d’autres, allez! »
Breton était en effet un homme de taille colossale et dans la force de l’âge, qui s’était plus d’une fois mesuré contre les braconniers ; mais André montra plus de surprise que de crainte.
« Vous avez reçu de M. Sâvinien un pareil ordre? s’écria-t-il; c’est impossible. On dit qu’il adore sa fille, et Mlle Odilia était encore ici hier avec sa tante. Ces dames s’intéressent beaucoup à ma tendue , car elle leur appartient autant qu’à moi-môme, et elles seront fort irritées de votre brutalité, soyez-en sûr. »
Breton conservait rancune à André pour les reproches que le jeune oiseleur lui avait attirés peu de jours auparavant de la part d’Odilia, et aussi pour la restitution d’argent qu’on lui avait imposée à son . - grand regret.
« Bon ! répliqua-t-il avec ironie, croyez-vous qu’on me donnera le fouet? J’ai un ordre clair et précis du maître lui-même, cette fois. Ainsi donc, assez bavardé, et aidez-nous à enlever ces engins^., ou ne nous aidez pas.... Pierre et moi, nous en viendrons ' bien à bout.... Allons, Pierre, ajouta-t-il en s’adressant à son compagnon, finissons vite. »
Ils recommencèrent à mettre les pièges hors de
service et à les briser. Cette dévastation navrait le pauvre André ; cependant il répétait avec constance :
« Non, non, cela est impossible! Odilia m’a dit que son père était bon; il n’a pu vouloir nous priver, ma mère et moi, de notre unique ressource I »
Le garde semblait jouir du désespoir du pauvre enfant, il reprit comme à regret ;
« Ah! vous m’y faites penser..,. Notre maître est bon, comme vous dites ; aussi sachant que vous êtes malheureux, il vous envoie ceci en vous engageant à tendre vos régibauds ailleurs que dans ses bois. » ' . -
Il lira de sa poche plusieurs pièces d’or et voulut les mettre dans la main d’André; mais André x-ecula vivement. . >. '
« Odilia ne sait pas cela, s’écria-t-il, dites, Odilia le sait-elle? . ' . :
— Mlle Odilia n’était pas présente quand on m’a chargé de cette commission, mais qu’importe?... Allons! prenez.... le maître entend que vous buviez à sa santé.
— Je ne bois jamais, dit André avec colère.
— Vous n’en voulez pas?... Pierre, vous êtes témoiu que ce jeune homme ne veut pas de l’argent dont monsieur m’a chargé pour lui..;. Je le rendrai donc A qui de droit. »
Et les pièces retombèrent dans le, gousset de l’honnête garde.
L’oiseleur paraissait en proie à de mortelles angoisses. ' - . ~ ’ - ,
« Comment apprendre, balbulia-t-il enfin, si Odilia connaît ces procédés violents et si elle les approuve?...
^ Je vais au château.
*' ODILM.
— Allez-y, » dit Brçton insouciamment.
André faillit s’élancer sur lui pour l’étrangler, mais „ il se contint. , , . ^
« Il faut que je sache la vérité, répéta-4-il; je la saurai.... dussé-je en mourir ! »
Et il se mit ,à courir dans la direction du prieuré, poursuivi par les rires moqueurs des deux gardes.
C’était peu d’instants après, en arrivant à la grille du château, qu’André avait été renversé par le cheval de Georges Vernon.