RE PRET
Roland (Dessin à la plume).
À cette époque, Redon commence à n'être plus complètement un débutant inconnu. Aussi un de ses amis, l'architecte A. Carré, n’hésitet-il pas à lui confier la décoration d’une chapelle à Arras. Le jeune artiste, dont c’est la première composition d'envergure, accepte le travail, s'y met aussitôt et l'achève rapidement.
Nous sommes en 1870. C'est alors que « brusquement éclate un événement imprévu, non pas afférent seulement à l’artiste, mais d'effet puissant sur la société et le pays où il vit. dont le retentissement à vaste portée entraîne chacun et tous dans son orbe perturbatrice. Date qui fait dire, bien longtemps encore après : l'Année de la guerre, — comme d'une terrible hégire, dressée sanglante et ineffaçable (1) ».
Quelle était la situation de Redon au point de vue militaire, et dans quelle mesure prit-il part aux événements ?
À l’époque du second Empire, le service militaire obligatoire et égal pour tous n'existait point. Après le recensement et le tirage au sort des conscrits, se trouvait seulement appelé sous les armes le contingent reconnu nécessaire. Celui-ci était formé avec les numéros les plus bas. Les autres — quon appelait les bons numéros, demeuraient exonérés de tout service. Néanmoins les premiers avaient la faculté de se racheter, c'est-à-dire de trouver, moyennant une somme d'argent qui variait selon l'offre et la demande, un exempté qui voulût bien partir à leur place.
Dans les conditions de recrutement que nous venons d'exposer, Redon appelé au tirage avec sa classe, et favorisé d’un bon numéro (2), n avait eu par conséquent aucun service militaire à faire.
C'est le 19 juillet que l'Empire déclarait officiellement la guerre à la Prusse, dans des circonstances historiques sur lesquelles nous n'avons point à nous étendre ici. Au bout d’un mois la malheureuse France avait vu se consommer sa déchéance militaire et perdait sa suprématie
(DPAMNIENERS ER AD 27:
(2) Il était porté au recensement de la classe 1860 (2° Arrt de | tice d 1 deaux), tira au sort le 5 mars 1861 et eut le numéro 135, non compris à MAR Si
en Europe. Malgré d’héroïques efforts et de sanglants sacrifices, une série ininterrompue de revers dus à des négligences antérieures, à l'insuffisance du haut commandement et à une malchance obstinée, aboutissait à la catastrophe de Sedan (2 septembre). Celle-ci, après la reddition et la capture de Napoléon III, entraînait la chute de sa dynastie et du régime impérial. Le 4 septembre la République était proclamée, et ses représentants voulurent continuer la lutte. Gambetta surtout incarna cette résistance sans issue qui, si elle paraît insensée au regard de la froide logique, eut du moins ce suprême effet de nous relever devant le monde. Les souffrances, supportées jusqu’au delà de l'extrême limite, rendirent moralement à la France la grandeur, que lui faisaient perdre politiquement ses erreurs, sa légèreté et l'impéritie de celui à qui elle avait confié sa destinée.
Le nouveau gouvernement dit de Défense nationale, afin d'atteindre son but de combattre à outrance, dut faire état des forces totales du pays. Notamment (on avait appelé sous les drapeaux ce qui restait des réservistes, les anciens militaires au-dessous de trente-cinq ans, les jeunes gens de la classe de 1870, tous les gardes mobiles, et ceux qu'on nomma les mobilisés ou les vieux garçons, tous les gardes nationaux célibataires ou veufs sans enfants, au-dessous de quarante ans (1) ». Redon, à peine âgé de trente ans et non marié, se trouvait donc compris parmi les mobilisables, et fut effectivement appelé.
C'était pour la vie que menait l'artiste, avant tout intime et consacrée à de paisibles études, un complet bouleversement, moral aussi bien que matériel. On en retrouve le contre-coup, les nuances psychologiques et la noble acceptation dans les pages qu'il écrivit alors, seulement pour lui-même, sous forme d’abord de méditation et d'examen de conscience, puis comme journal de route.
Avant tout domine chez lui la haute appréciation du devoir à remplir — le Devoir, cette règle suprême qui décide sans appel pour un caractère véritable et une âme élevée. (« L'heure est impérative. J'exposerai mes jours pour l'honneur du grand nombre, j'avancerai avec confiance (2). » Redon avait, dès le début, ressenti profondément
(1) A. Cauquer. (Histoire générale du IV® siècle à nos Jours, par E. LAVISSE et A. RamBAUD), chap. XXI, La Guerre de 1870-1871. (La Défense nationale), p. 812.