‹ Odilon RedonChapitre 11 sur 88 · AT · texte numérisé non relu

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les défaites du pays. En outre, le régime impérial, pour lequel la jeunesse d'alors dont il faisait partie ne professait guère d'estime, venait de sombrer dans la tourmente. Il ne restait donc plus que la Patrie — et il l’aimait d’une passion admirative : © Tes malheurs, pauvre France, comme tes succès, ont quelque chose d’extraordinaire. L'Europe est inquiète, il semble que tout s'arrête, comme obscurci par la pénombre où tu passes (1). » C’est qu'il la considère comme un flambeau du monde, et (on ne peut pas tuer la lumière (2) ».

Cependant si Redon est franchement patriote, il ne témoigne point de chauvinisme puérilement démonstratif. Surtout il n'éprouve aucun penchant démesuré, comme certains de ses jeunes compagnons d'armes, pour la gloriole du panache et des grades, sans comprendre la lourde et sérieuse responsabilité qu'ils imposent. Ce qu'il veut, c'est servir modestement dans le rang à côté des humbles, du paysan et de l'ouvrier, qui donnent leur sang simplement et sans ambition : ( Après de mûres réflexions ou plutôt sans réflexion, spontanément. aisément, Je me mets dans les rangs des soldats. — Je n’ai point de génie militaire. Je ne crois pas non plus être sur le champ de l’action à la hauteur de tout ce que demande mon espérance. Je reste simple soldat, je pars simple soldat, je reviendrai, s'il plaît à Dieu, simple et humble soldat (3). » Il pourra dire dans toute la sincérité de sa conscience : ( Je pars aujourd'hui le cœur bien léger et l'âme souverainement attendrie (4).»

Puis au fond de lui-même s'évaille cette attirance, instinctive pour tout esprit jeune, vers le mystère de l'inconnu. « … Quelque chose me pousse d'ailleurs, la confuse curiosité de voir la bataille; le danger stimule l’âme, allons-y. Je verrai du pays. (5) » Et, ce qui marque bien son caractère de penseur, il songe qu'il va explorer encore de (nouveaux points de la conscience humaine (6) ». À peine un murmure lui échappera-t-1l, car son abnégation est entière, mais elle doit revêtir parfois une forme particulièrement pénible à son extrême sensibilité : € Mes compagnons d'armes sont d’un entrain et d'une exubérance de

(1) Man. de R.

(G) Man. de R. (6) Man. de R.

tempérament sans mesure : ils chantent, ils rient.… Au milieu de tant de bruit, je me sens ahuri, fatigué. Cela n’est pas de la lourdeur, de la rudesse de la tâche. Ce qui m'écrase et m'abîme est de ne point avoir une heure, un instant, où je puisse me recueillir (1). » Ainsi le sacrifice consenti, le même en apparence et pour tous égal, devient-il à certains, du fait de leur nature, davantage ardu et aussi, dirons-nous, plus méritoire.

Donc Redon est appelé, sommairement équipé, et à peine exercé il est désigné pour aller en avant. Le voici (sous l’uniforme, sac au dos. une vie matérielle énergiquement menée, forcé d'obéir avec passivité à des ordres péremptoires, dont on ignore souvent la portée. Il faut avoir faim, marcher, souffrir, supporter le contact d'êtres inférieurs, même brutaux, qui parfois se revêtent d'héroïsme (2)».

Le corps auquel il appartenait fut presque immé-

diatement engagé dans la lutte (3) : « Ah! la journée

du 20 ou 22 décembre, où “ Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, ja . ‘ : couvre de baisers. ” (Lithographie).

Je me sulis battu pres de (Planche tirée de La Tentation de Saint-Antoine.)

Tours, à Monnaie (ou 2 Monay). Je l'ai dite tout entière avec toute ma curiosité et mon exaltation en une ou deux lettres écrites à mon frère Ernest Redon. Ce

CRAUM. Ek s. KR. p. 28.

(3) L'insuffisance des documents qui restent sur cette période de la vie de Redon, ss nous a pas permis d'identifier exactement les opérations militaires auxquelles il prit part. Sans doute, celles de la 2° Armée de la Loire, dont le général Chanzy avait reçu le commandement en chef au commencement de décembre, et qui manœuvra dans la région d'Orléans, Tours et Le Mans.

sont des impressions sur le vif, écrites sur le coin d’une table de cantine, au ralliement quelques jours après : récit de deux Journées, que je voudrais bien relire (1). » Pour lui quel souvenir inoubliable ! Et la raison en est sans doute que ( dans certaines heures, telles celles du combat, il est possible qu'il se produise un afflux nerveux décuplant la personnalité, lui révélant une énergie et des ressorts qu'elle ne connaissait point en elle-même. Ou bien est-ce encore qu'un voile se déchire devant les yeux offrant soudain, dans le frisson de la mort qui plane, des aspects nouveaux donnant leur signification véritable et très haute aux gestes humains (2) ». Redon sortit de la mêlée sans blessure, mais dans un tel état d’affaiblissement physique qu'il dût être évacué (3).

Après une assez longue convalescence passée d'abord à Cherbourg, puis à Niort, il était renvoyé le 3 mars de cette ville pour rejoindre son dépôt à Bordeaux (4). Pendant que sa santé se remettait tant bien que mal, ne lui permettant plus une participation active, il faisait des démarches pour rester encore de quelque utilité, en entrant dans un service auxiliaire. Mais la paix de Francfort survenait (10 mai 1871) terminant tristement cette guerre désastreuse.

Nous avons insisté avec quelques détails sur cette période de la vie de Redon, car elle eut en lui un grand retentissement. Certainement (plus que tout autre l'artiste fortement imaginatif qu'il était se trouvaitil apte à vibrer de façon complète sous des émotions si diverses. Peutêtre sur le moment n'a«t-1l pas analysé le détail de ses sentiments, lorsqu il était ardent acteur du drame joué. Mais la transformation secrète et profonde opérée en lui, il put s’en rendre compte postérieurement. Dans sa voie une ligne de démarcation s'était tracée, au delà de laquelle il se trouvait. changé, comme élevé au-dessus de lui-même (5) ». D'ailleurs il en eut parfaitement conscience et à maintes fois le constate

(1) Lettre d'Odilon Redon à André Mellerio (Peyrelebade, 2 octobre 1898). | Combien il est à regretter que la correspondance si intéressante de Redon à ce moment, ait disparu, lors de la mort de son frère Ernest, sans que l'on ait pu savoir ce qu'elle était devenue. C)PASNIPRE TES MRREED 27:

6) Un certificat médical de l'autorité militaire, en date du 21 février 1871, mentionne : € affaiblissement général, suite de fièvre ». (4) Sur la feuille de route qui lui fut alors délivrée, Redon est qualifié : « Soldat de la garde mobilisée de la Gironde ».

(5) AM, Ets. R,, p.28.

COLLEC. A. PARENT

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