AQUARELLE
expressément : € La guerre, un moment où ma vision fut comme décuplée (). » Et encore : « La vie de soldat fut pour moi d'un grand repos elle a mis fin à une recherche inquiète. J'ai eu en ce moment D uce de mes dons naturels. Les moindres croquis ou griffonnements que j'avais
Cliché Vollard.
Fantôme.
laissés dans mes cartons prirent un sens à mes yeux. — Et c'est ma date
véritable du vouloir (2). »
Voilà donc dissipée la tourmente qui, saisissant brusquement
(1) Lett. d'Od. R. à A. M. (2 octobre 1898).
(2) Lett. d'Od. R. à Edm. P. (15 juin 1894.)
Redon, l'avait arraché à lui-même, à ses reploiements intimes et à ses rêveries sans but défini, pour le jeter dans une vie d'activité irtense et aussi de réflexions décisives.
De nouveau il vient séjourner à Paris, avec des retours intermittents au Médoc natal. Mais il n’est plus l'adolescent, ni même le jeune homme de naguère, il entre maintenant dans la plénitude virile, fortifiée encore par les études faites et les événements traversés. Déjà il a un passé vécu.
Et le voici qui reprend ses travaux. Dans le cercle de société qu'il fréquente, et qui va s’agrandissant, il commence à tenir une certaine place. Car c'est un point de commun que Redon eut, dans son existence extérieure, avec Delacroix. Comme le grand peintre qu'il admirait, 1l était né de bonne famille, et formé tôt aux usages de la société où, sans toutefois s’y absorber, il ne se déplaisait point. À cette époque on le voyait fréquenter le salon mondain, mais intellectuel aussi et artistique, de M" de Rayssac. Il rencontrait là Chenavard, Jeanmot, d’autres encore. Il échangeait avec ces esprits instruits et portés parfois aux théories, des conversations susceptibles de l'intéresser, de le faire réfléchir, même de l'inciter à la discussion...
Puis aussi, comme dès son enfance, et ce fut toujours ainsi jusqu'au bout de sa vie, la musique le passionnait. Il était l'assidu des grands concerts, prenant part aux manifestations d'un public spécial et d'élite qui applaudissait les œuvres d’une originalité neuve.
Mais la mort de son père survient. Il en résulte pour son existence un notable changement. Paris devient alors véritablement sa résidence principale et 1l y établit son domicile stable. La propriété de Peyrelebade restée indivise entre la mère et les enfants se trouvait confiée à l'aîné des fils : Ernest, pour une gérance, qui d’ailleurs fut peu heureuse. Redon y retournait bien, toutefois en des séjours espacés et moins longs, où ne revivait plus entière l'atmosphère de sa jeunesse.
Cependant, en même temps que s’achevait la formation de sa personnalité d'homme, il poursuivait son éducation professionnelle d'artiste. Mais en toute liberté. Si l’enseignement académique avait été pour lui un achoppement plutôt qu'une aide et une direction, il continuait à faire de longues stations dans les musées, demandant aux grands Maîtres — les seuls pour lui désormais, la lumière que ne lui avaient point dispensée les années de son stérile apprentissage.
Puis il produisait aussi, et cherchait à se présenter devant le public. Mais, sous ce rapport, la scission déjà consommée entre sa pensée et le
La Roue (Lithographie).
(Planche tirée de l'album Dans le Réve.)
monde dit officiel s'accentuait, par surplus, dans le domaine matériel. Ce fut la méconnaissance qu'il rencontra d'abord, aggravée bientôt
d’une hostilité voulue et persistante. Les quelques dessins ou gravures qu’il avait pu glisser timidement dans les sections spéciales moins encombrées, furent désormais refusés. Ainsi vers la solitude et l’indépendance, qui lui étaient chères déjà, se voyait-il rejeté définitivement, et brutalement même. S'il en résulta pour lui des heurts et des souffrances, ce fut incontestablement un grand bien, car ainsi put être sauve son entière originalité.
Ces difficultés rencontrées le poussèrent notamment à utiliser le procédé lithographique, où, très vite, il devait révéler une véritable maîtrise. Son premier album publié date de 1879. Il porte ce titre éminemment suggestif : Dans le Rêve.
Entre temps il accomplissait quelques voyages ou séjournait dans des contrées diverses. C’est ainsi qu'il parcourut (la Hollande. par vénération, comme en pèlerinage aux lieux saints où vécut Rembrandt (1) >». Puis il retournait à Uhart, dont les sites et la population basque qui l'avaient dès la première fois surpris et enchanté ne cessaient point de l’attirer. En 1877, il passait un été à Barbizon, tant fréquenté par les peintres de sa génération, et, comme eux, 1l faisait études et croquis agrestes dans cette belle forêt de Fontainebleau, alors plus sauvage et solitaire.
Cependant l’âge mûr approchait pour Redon. Malgré qu'il eût pris conscience de sa personnalité comme homme et comme artiste, l'indécision demeurée dans son esprit ne cessait point de le tourmenter. C'était comme une sorte de flottement l’'empêchant d'arrêter définitivement sa ligne directrice.
Âlors se produisit l'événement qui devait solidifier son existence : le mariage. Epreuve toujours grave, davantage ardue et redoutable pour un artiste, tant sa carrière réclame de spécial ménagement. Le sort se trouve jeté qui, selon l'occurrence, peut rendre l'avenir meilleur ou plus néfaste !
Mais pour une nature comme celle de Redon, un double écueil se présentait. S'il rencontrait un caractère pareil au sien, il risquait d'augmenter encore ses tendances rêveuses, et de sombrer dans l’inaction du non-réalisé. Par contre, un être tout différent et de plus d'énergie
(1) Lett. d'Od. R. à Edm. P. (15 juin 1894)
de plomb).
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it de Mme O. Redon (Dess
Portra
matérielle ne chercherait-il pas, méconnaissant son idéalisme, à le pousser aux besognes lucratives ou vers de vains honneurs.
Or, par une chance difficile à espérer, cette exceptionnelle réunion de qualités opposées, Redon, pour son bonheur, la rencontra. Chez Mme de Rayssac, où il fréquentait beaucoup, il avait remarqué une
< “fl | # / { ERA Le à Coll. de Mme Redon.
Études (Dessins à l'encre violette).
jeune fille venue de l'Ile Bourbon avec sa mère et sa sœur. Elle se nommait Camille Falte (1). Nature d'élite, mêlant au respect de l’art et de l'intellectualité, un caractère enjoué, une sensibilité affectueuse, en même temps qu'un sens net et pratique de la vie.
C'est elle que Redon, après l'avoir distinguée et appréciée, épousait, à Paris, le 12° mai 1880. Il écrira plus tard, lui rendant un plein et conscient témoignage : ( J'ai trouvé dans M€ Redon, comme un fil sacré, la parque de vie, qui m'a fait passer sans mourir les heures les
(1) Voir les renseignements concernant la famille Falte : App. Note 5.
plus tragiques. Je crois que le oui que j'ai prononcé le Jour de notre mariage, fut l'expression de la certitude la plus entière et sans mélange que Jai ressentie. (1) »
Nous avons tenté jadis d'esquisser l'atmosphère nouvelle et bienfaisante dont fut enveloppé l'artiste : « Certes, au milieu d'épreuves diverses et répétées, on peut dire que Redon n'a cessé de trouver joie et réconfort dans la compagne de sa vie. Celle-ci, créole, originaire de l'Ile Bourbon (2), n'avait conservé du lieu de sa naissance qu’un souvenir de ciel ardent et de beaux sites. Elle gardait aussi certaines habitudes nutritives, tel ce fameux kari, composé d'un riz relevé de piment aigu et coloré de jaune safran.
Mais elle n'avait point l'apathique nonchalance des blanches affadies sous le ciel tropical. Au contraire déployant une activité continue, elle se montrait dans son intérieur, organisatrice logique et vive. De plus elle accomplissait au dehors maintes courses et démarches chez les marchands et les imprimeurs, se défendant avec lucidité et énergie parmi les âpres questions pécuniaires. Elle s'efforçait d'épargner à son mani les obstacles extérieurs qui, pour les natures extrêmement sensitives et renfermées, constituent parfois d'insurmontables pierres d'achoppement. Ainsi l'artiste, délivré des pertes de temps, comme des contacts ennuyeux
Cliché H. De Bois.
Portrait de Jeune Femme.
(1) Lett. d'Od. R. à À. M. (Peyrelebade, 2 octobre 1898).
(2) A la Possession, commune de Saint-Paul (Réunion).
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et des soucis opprimants, pouvait s’absorber tout entier, calme et méditativement laborieux, dans sa sphère supérieure (1). »
Puis ce fut la paternité. À cet égard, Redon a laissé dans ses manuscrits des pages d’une analyse lucide et infiniment tendre. Elles ne sont point seulement l'écho de sentiments personnels, mais une expression de portée plus générale. C'est l’Hosannah de l'homme qui voit se continuer la race dont il est issu, la fierté, comme aussi l'impression de devoir que ressent l'être puissant et vigoureux envers celui faible et débile, auquel il a donné la vie.
« Après des journées d’appréhension infinie, d'inquiétudes et de troubles incessants (car je n'avais jamais vu naître autour de moi...) novice enfin de cette angoisse, je vis naître. mon fils Jean. — Je l'aimai d'emblée, à la minute même de sa vie que je sentais fragile. — Qu il était
peu de chose et humain. Et dans mon cœur quelle pitié! — Je crois pouvoir dire que tout l'amour paternel dépend de cet instant suprême où nous est révélée une vie en sa condition la plus pitoyable. C'est vraiment, durant plusieurs jours et des mois, l'infime faiblesse... — Ce fut une joie. Une joie forte et saine et vraie. Une secousse ressentie aux entrailles, comme si ma force lasse et usée eut repris nouvel essor.
La conscience de cet être qui va être, cet attachement subit et nécessaire me domina entière-
4 Coll. Gobin. / / Saint-Sébastien (Pastel). ment. Le dévouement spontané
qui naît au cœur à une telle heure est une chose subie, une loi de nécessité. On ne peut pas laisser éteindre la vie; et tout en le nouveau-né appelle secours... — Ce premier mois. de Jean me donna le souci calme et toujours
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présent de son souffle. La maison tout entière me semblait emplie d'un mystère. Puis le premier sourire... (1) »
Hélas ! cette joie pure et si profonde, donnée pour un temps bien court, lui réservait une cruelle épreuve. Ce petit être, tellement chéri, et sur lequel s'illusionnaient déjà tant d’espérances, fut enlevé, n'ayant que quelques mois à peine.
Et c'est seulement plusieurs années après, qu’un autre fils étant venu — et qui vécut, compléta la trilogie sainte de la famille. Existence normale et vraie de l’homme, si quelque mysticisme supérieur ne le réclame, l’accaparant tout entier. Cette nouvelle paternité fut d’abord anxieuse, combien remplie de soins répétés, tant le passé faisait encore peser de crainte. Jusqu'au jour où, dépassant l’âge de son aîné disparu, le second enfant se montra de croissance vigoureuse. Îl porta le nom d’Ari (2).
Cependant, après son mariage, Redon commença de déployer une activité plus prononcée. Cet effort résultait en partie de la quiétude morale de sa vie enfin établie, mais également des nécessités matérielles provenant de ses charges Des Esseintes (Lithographie). familiales.
Puisque le monde académique le repoussait, sa résolution était prise. De même que sa personnalité avait dû se former seule, c’est seule aussi qu'il voulut la produire devant le public. À cet égard les circonstances ambiantes devenaient plus propices. Pareille tentative
(1) Man. de R.
(2) Ari-Robert, né en 1889.
n’avait-elle pas été accomplie, et avec succès, par des artistes de talent qu’un ostracisme injustifié contraignait à présenter leurs œuvres en dehors des manifestations officielles. |
Alors, coup sur coup, Redon fit deux expositions particulières : la première dans les salles de la Wie Moderne, en 1881, la seconde au journal Le Gaulois, en 1882. C'étaient avant tout des dessins, et notamment des fusains. Ces manifestations suscitèrent immédiatement une attention mêlée de controverses. Chez une grande partie du public ce fut une surprise faite d'incompréhension et d’hostilité, tant les œuvres contemplées, échappant à la banalité courante, présentaient une spéciale originalité. Par contre elles valurent à l'artiste, parmi des esprits intelligents et notoires, une sympathie admirative qui combattit pour lui.
Au rang de ces clairvoyants et courageux défenseurs, proclamant en Redon une véritable et très personnelle inspiration, 1l faut citer tout d'abord : J.-K. Huysmans et Emile Hennequin. Le long article que ce dernier consacra alors à Redon est certainement la première étude développée où son art soit saisi compréhensivement dans ses traits essentiels : « Cet artiste, plus original, plus nouveau, d'un talent plus saisissant que nous ne l'espérions. M. Odilon Redon doit être considéré désormais comme un de nos maîtres... — Cette œuvre est bizarre ; elle touche au grandiose, au délicat, au subtil, au pervers, au séraphique... — Seul de tous nos artistes, peintres, littérateurs et musiciens, 1] nous paraît avoir atteint cette originalité absolue qui aujourd'hui, dans notre monde si vieux, est aussi le mérite absolu. Assurément M. Odilon Redon n’est fait ni pour plaire aux masses, ni pour peindre l'actualité... I] recherche ardemment en art... des beautés inconnues, l'étrangeté, la création, le rêve; des moyens d'expression neufs, précieux, saisissants (1). »
Cependant, malgré tant d'impressions contradictoires, peut-être même à cause de leur opposition si tranchée, résultait envers Redon un éveil de curiosité. Il se trouvait très discuté certes, mais commençait à être connu. En outre, non seulement il produisait de nouveaux dessins,
(1) Emie HENNEQUIN, Odilon Redon. Dans la Revue Littéraire et Artistique, numéro du 4 mars 1882. Au sujet de cet écrivain, voir : App. Note 6.
— ne : ., ais ses publications lithographiques se continuant (1) diffusaient
par la multiplicité des épreuves, plus abondamment son nom
“ Gloire et louange à toi, Satan. ” (Planche tirée de Les Fleurs du Mal.)
Puis un pays qui, souventes fois, salua dès la première heure les manifestations neuves de l’art français : la Belgique, l'accueillait effica-
(1) Après Dans le Réve, qui date de 1879, parurent d'autres albums : À Edgar Poe (1882): Les Origines (1883), témoignant d'une préoccupation scientifique; Hommage à Goya (1885); La Nuit (1886). — Aussi des pièces séparées : le beau Profil de Lumière (1886), et en 1887 : Jeune fille,
Christ, Araignée.
cement. Ce n'était pas assez de lui ouvrir avec honneur, à Bruxelles, l'entrée des Expositions des XX, restreintes et très sélectionnées (1). Voici que des poètes et des littérateurs se disputaient à l'envi le privilège recherché d’un frontispice de lui pour leurs œuvres (2), plus encore, un ensemble d'illustrations (3). Même l’un d'eux, Jules Destrée, publiait le premier Catalogue de ses lithographies (4). Enfin un éditeur réputé : Deman, lui commandait des suites entières consacrées à Flaubert et à Baudelaire (5). On peut dire qu’en Belgique, puis aussi en Hollande (surtout par la constante action du vieil et fidèle ami Bonger), la notoriété de Redon fut alors établie plus largement qu'elle ne l'était encore en France.
Ce n'est point que, dans son pays d’origine, l'artiste n'eut rencontré déjà, nous l'avons vu, des sincères et ardents admirateurs. À ces esprits d'élite se joignaient graduellement des amateurs convaincus, heureux de posséder les œuvres, et dont plusieurs devenaient, par surcroît, d'amicales relations pour leur auteur. Il lui arrivait même de figurer — oh ! bien modestement toujours et seulement avec quelques estampes, au Salon des Artistes Français en 1885, 1886 et 1888. En somme l'avenir pour Redon TND E TE hesraphte) paraissait s’éclairer d'espérance !
(1) Dès 1886, et les années qui suivirent.
(2) Pour : EMILE VERHAEREN, Les Soirs (1888), Les Débâcles (1889) et Les Flambeaux noirs (1890). — Enmonp Picarp, El Moghreb-el-Aksa (1889). — Ywan GiLkiN, La Damnation de l' Artiste (1889). — Juces DesrRée, Les Chimères (1889).
(G) Epmonp Picarn, Le Juré, monodrame en cinq actes. Sept interprétations originales par OpiLon REDON et deux portraits, Bruxelles, Veuve Monnom, M.D.CCC.LXxxvI.
(4) Juzes DESTRÉE, L'Œuvre lithographique de Odilon Redon (Catalogue descriptif), Bruxelles, Edmond Deman, M.D.ccc.xc.I.
(5) Tentation de Saint-Antoine, Première série, texte de GUSTAvE FLAUBERT. Dix lithographies et un frontispice par OpiLon REDoN, Bruxelles, Deman, 1888.
CHARLES BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal. Interprétations par OpiLoN REDON (neuf dessins, dont une couverture-frontispice et un cul-de-lampe), Bruxelles, Deman (1890). (Tirage par le procédé sur cuivre d'Evely).
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, Or, c’est vers cette époque environ que nous connûmes l'artiste. On nous pardonnera d évoquer 1CI un souvenir personnel, qui demeurera toujours gravé — et pour tant de motifs, au fond même de notre
mémoire.
En janvier 1889, s'ouvrait chez Durand-Ruel, rue Laffitte, la première Exposition des Peintres- Graveurs. Visiteur assidu des galeries, nous nous rendimes à cette manifestation qui promettait d’être intéressante. À peine entré, nos regards tombèrent sur une lithographie portant ce titre : La Fleur du Marécage(l), et qu'entouraient quelques autres estampes du même graveur : Odilon Redon. Bien que, par goût et comme écrivain d'art, nous fussions assez renselgné, le nom nous était complètement inconnu.
D'emblée nous demeurâmes frappé et conquis, tant par la perfection technique que l'imprévu et intense effet qui se dégageait de ces œuvres.
Nous pûmes en acquérir facilement, car les prix
« Ensuite paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps de poisson.» (Lithographie). (Planche tirée de La Tentation de Saint-Antoine.)
étaient alors véritablement infimes.
Mais, nous voulumes plus encore. Remué profondément dans notre
(1) La Fleur du Marécage, une tête humaine et triste. Planche II de l'Hommage à Goya.
émotion esthétique, incité en outre par tant de nouveauté originale, nous voulûmes connaître l'artiste lui-même. Cependant un doute inquiet nous faisait hésiter. N’allions-nous pas au-devant d’une déception, et rencontrant un caractère fantasque, des goûts hétéroclites, ne regretterionsnous point, en face de l’auteur, de n'être point demeuré à la jouissance seule et si complètement passionnante de ses œuvres ?
«Combien de gens se sont forgé de sa personne l'idée la plus cauchemardesque et, ajoutons tout de suite, la plus erronée. Volontiers ils lui présument l'aspect de ses monstrueuses créations. Au moral l'artiste leur semblerait, pour le moins, devoir être un maniaque quelque peu délirant. Quant aux occupations capables de lui complaire, on envisage le spiritisme et l’occultisme, sinon la magie tout à fait noire. Enfin cet évocateur de larves et de terrifiantes apparitions est soupçonné vivre dans quelque pandémonium fantastique.
(Or, en prenant l'absolu contre-pied de ces hypothèses. on aura la très exacte vérité. En effet, Redon, né ainsi qu'élevé, bourgeoisement, comme nous l'avons indiqué, a toujours mené l'existence la plus réglée. Son esprit droit et scrupuleux, ne peut entrevoir les moindres manques de délicatesse dans cette mêlée des intérêts — où les pires choses, hélas! sont quotidiennes, sans éprouver une stupeur pleine d'indignation. D'une pudeur extrême d'affection, il s'est caché pour rendre à des amis de délicats services. (1) »
Tel est l'essai de portrait que nous pûmes tracer, quand d’amicales relations nous eurent permis de connaître amplement celui qui en était le sujet. Ajoutons ce complément : « Redon ne fut jamais — et c’est un fait déroutant pour les curieux passagers, l’homme de l'interview à tout venant, non plus qu'un caractère à fleur d’être, facilement saisissable. S'il apparaît de prime aspect un homme doux et de relations polies, aux manières simples, 1l cache un fond plus complexe, un esprit cultivé et une extrême ténacité en art. Sa conversation, sa gaîté même, qui est franche, demandent pour s'épanouir la bonne et chaude intimité. Là seulement, il se redresse, comme dans une légitime et consciente fierté de lui-même: il s'abandonne à parler, émet ses inspirations, s'épanche en un mot, avec une entière sincérité.
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€ L'homme se rend sympathique, il attire vers sa personne par une raison claire et une âme généreuse. On s'intéresse à ses jugements très appuyés, aussi bien qu'on aime son enthousiasme inébranlable pour les maîtres anciens. [l retient fortement dans son orbe par l'amitié, en même temps solide et affectueuse, qu'il témoigne pour les intimes que le temps a triés et groupés autour de lui. Les gens férus d’artificiel et de singularité outrancière, ont passé vite chez lui, et se sont écoulés d'eux-mêmes. Par contre sont demeurés attachés invinciblement à sa personnalité saine et empreinte de noblesse, ceux-là qui l'ont véritablement recherchée et pénétrée. Esprits loyaux et convaincus, qui graduellement ont formé un noyau de fidèles, passionnés de l’homme comme de l'artiste. En même temps qu'ils recueillaient les fruits d’une conversation intellectuellement esthétique, très précise au point de vue technique, ils ont éprouvé le réconfort qui vient d’un haut caractère entrevu, sans petitesse ni compromission, planant dans une atmosphère pure (1). »
Que, sans doute, on sera curieux de connaître physiquement l'homme, ainsi que le cadre dans lequel il apparaissait. À cet égard, nous donnerons trois ou quatre brèves descriptions émanant, à quelques années d'intervalle, d'amis différents.
« Odilon Redon habite rue de Rennes, au premier étage, au fond d'une cour silencieuse. L'atelier, éclairé par deux larges fenêtres, est une pièce carrée dont les rideaux et les meubles verts tranchent sur les tentures brunes. Grand, mince, l'artiste travaille à son chevalet ou devant sa table de lithographe. Des yeux couleur tabac d'Espagne et légèrement divergents, éclairent sa face oblongue, terminée par une barbe en pointe d’un brun roussâtre. Ayant coutume de vivre seul et méditatif.…. (2) » « Je trouvai un homme d’une trentaine d'années (3), haut, mince, pâle, d’une figure intellectuelle et un peu ascétique qui me parut s'exprimer avec le calme, le choix des mots, la justesse d'un esprit
solide et subtil (4). »
(INA MNMEE. 3, Rp. 29 et 50.
(2) Triouer (Emile Hennequin). (Au bout de la lorgnette), OpiLoN REboN. Le Gaulois,
2 mars 1882.
(3) Redon en avait exactement près de quarante-deux, étant né en avril 1840. Sans doute,
il paraissait alors plus jeune que son âge. 4 (4) Emi HENNEQUIN. (Beaux-Arts), ODiLoN REDON, Revue Littéraire et Artistique, 4 mars 1882.
Et plus tard, en Belgique, on le représentait comme (ne se dis- ” tinguant du premier venu que par l'énergie d'un visage placide qu'anime un regard implacablement décidé. — La bonhomie, la bienveillance d'Odilon Redon, sa vie laborieuse partagée entre son art, sa femme et son fils, tantôt dans le rustique asile d’une maisonnette plantée à l’orée de la forêt de Fontainebleau, tantôt et durant la grande partie de l'année, en ce solitaire appartement de la rive gauche d'où l'artiste ne sort guère que pour faire une promenade méditative — presque une oraison | — sous les ombrages du Luxembourg, étranger au Paris qui bout à ses pieds, confiné dans son rêve... (1) »
Enfin : (un homme d'une cinquantaine d'années, le front largement découvert, les cheveux grisonnants, d'apparence placide. Le parler lent ne rappelle en rien la vivacité du Midi bordelais d'où 1l est issu, une grande, très grande modestie, beaucoup d’indulgence. Parfois seulement une flamme l'anime, n'augmentant qu’à peine la vibration de sa voix, quand il parle d'une œuvre de maïître ou de la belle épreuve sur Chine mirifique, pas celui du commerce, le vrai, presque introuvable. — C'est Odilon Redon. En son appartement du 40 de la rue d’Assas, une petite pièce lui sert d'atelier. Un gros bébé blond et rose, à la tête forte, aux cheveux frisottants, y roule perpétuellement, bouleversant les cartons, cachant la clef de la bibliothèque. — Voilà l’homme, paisible et paternel, très doux... (2) »
C'est peu de temps après que nous eûmes fait la connaissance, bientôt affectueusement intime, de Redon, et lorsque luisaient pour lui quelques légitimes espérances, que commença la période sans doute la plus douloureuse de sa vie. Elle devait durer plusieurs années. On eût dit que les épreuves venues de côtés et dans les genres les plus divers, s’unissaient véritablement pour l’accabler. Tout esprit un peu superstitieux n'aurait pu s'empêcher d’être frappé en voyant s’abattre, et sur un homme qui certes ne le méritait point, un tel ensemble continu de souffrances.
D'abord l'hostilité du monde officiel se manifestait entièrement.
(1) Extrait d'un article paru dans : l'Art Moderne (Bruxelles), 2 mars 1890. (2) A. M. (André Mellerio), Les Artistes à l'atelier, OpiLon RepoN, L'Art dans les Deux Mondes, 4 juillet 1891.
Araignée (Lithographie).
Bien compréhensible d'ailleurs, car dans cette sphère spéciale, on n'est pas seulement troublé par une originalité neuve, mais on s'offusque également de rencontrer une personne fière, manquant de souplesse obséquieuse. Puis, il faut le dire, le succès comporte à sa suite des avantages matériels, auxquels beaucoup de rivaux avides tiennent avant tout, et dont ils se considèrent comme frustrés. Cet ostracisme avait revêtu une forme, peut-être la plus pénible pour un artiste, non le doute et la discussion, mais le silence obscur et voulu sur ses œuvres.
En outre, l'incompréhension qui régnait dans le public et chez la majeure partie des critiques, s'était faite agressive. Les dépréciations aveugles et les plaisanteries sans pitié se multipliaient. Redon était à tel point méconnu que les ouvriers typographes, de simples manœuvres de métier, se refusaient parfois à sa direction et prétendaient lui imposer, en matière de technique, leurs vues routinières et bornées.
Or, si persévérant et certain de lui-même que soit un homme, si plein d’ardente foi en ses inspirations que demeure un réel artiste, une telle atmosphère de contradiction ne laisse point à la longue, d'’exercer sur lui une influence déprimante. La lassitude vient de l'effort perpétuellement tendu dans une lutte de tous les instants et qui paraît sans Issue.
Puis, qui ne sait aussi qu'une âme haute, susceptible d'entreprendre et de soutenir de grandes envolées, s’épuise péniblement aux obstacles mesquins ? Les mille coups menus mais chaque jour répétés, viennent à bout de celui que n'aurait point abattu un revers terrible de la destinée.
D'autre côté, après la situation sans soucis matériels de sa jeunesse, puis ensuite l'aisance même provenant de l'héritage paternel : (voici que des revers pécuniaires avaient surgi... Il en résultait une diminution de la position extérieure... en même temps que la nécessité de pourvoir immédiatement par soi-même à la vie quotidienne. Toutes épreuves plus péniblement ressenties, quand elles succèdent à la possession depuis la naissance d’une situation indépendante et aisée. D'autant plus qu'une honnêteté très stricte, des habitudes de ponctuelle existence n'auraient pu s’accommoder du laisser-aller.… de la bohême (1) ».
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Ce qui rendait cette gêne davantage douloureuse, c’est qu'elle provenait pour majeure partie de difficultés en famille. La propriété de Peyrelebade, plantée beaucoup en vignes et déjà diminuée de valeur à cause du phylloxéra, s'était trouvée, après la mort du père, inconsidérément gérée, pour ne pas dire plus, par le frère aîné, qui en avait assumé la charge. Bien des illusions furent enlevées à l’âme confiante de Redon. Le coup suprême vint le frapper, lorsqu'on dût, après ce quil qualifia très énergiquement de « putréfaction d’un indivis familial (1) », procéder à la licitation forcée du domaine, pour faire face, et encore insuffisamment, à une situation obérée. Peyrelebade ! le lieu sacré d'enfance, si plein de chers souvenirs, le seul asile où se retremper, chaque année, au sein d’une nature solitaire et paciñante, contre les irritantes âpretés de la lutte artistique! Peyrelebade passé en des mains étrangères, c'était un lien du cœur, combien puissant et salutaire, qui se brisait irrémédiablement !
Nous avons vu qu'après la mort d’un enfant à peine apparu, un autre était venu, plein de vitalité. Source de joie sans doute, mais aussi d'inquiétudes journalières, souvent exagérées même. Ceux-là, qui ont eu l'atroce chagrin de perdre leur premier-né, connaissent seuls ce qu'on peut ressentir d’angoisses, tant que le petit être qui suit n'a pas grandi, et pris un développement avancé. C'est qu'ils savent par expérience, que cette aube de vie si rayonnante d'avenir et d'espérance peut s’éteindre brusquement. Or cela, les autres parents, malgré les difficultés éprouvées, n'arrivent même point à se l'imaginer, tant c'est chose qui paraît contre nature. — Et puis, pour les Redon, c'était un fils unique !
Nous devions faire connaître et pénétrer dans leur tréfond tant d'éléments divers se rencontrant ( pour meurtrir infiniment la sensibilité si délicate de Redon (2) ». Car ces épreuves n'affectèrent pas seulement son existence d'homme, mais eurent aussi leur répercussion sur son art. En effet, pendant cette fatale période, sa presque totale production fut consacrée, quasi symboliquement, à l'austère blanc et noir de l’estampe. Tout, moralement et matériellement, l'y poussait
(1) Man. de R.
(2) À. M. Peur KR D: 53
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— on pourrait dire presque forcément. Pourquoi faut-il que nos . . . : . ,. . . ,
Jouissances esthétiques, comme aussi l'inspiration profonde d'un artiste aient trop souvent comme cause initiale, le ferment de sa
douleur ?
Cependant, même au cours de cette longue et sombre oppression,
quelques lueurs ne cessèrent point de briller pour Redon, lui apportant = LA L . .
au moins un peu de ce réconfort que donne l'espoir en des jours
meilleurs.
Tout d'abord, ses lithographies commençaient à se répandre, diffusant son nom et sa réputation. Ses dessins, les fusains surtout, peu
Coll. M.-A. Leblond Portrait de M. Marius Leblond (Sanguine).
à peu sortaient de ses cartons, acquis par des marchands ou des collectionneurs. Aux amis anciens venaient sen Joindre de nouveaux, formant un groupe de fidèles qui entouraient Redon de leur admiration affectueusement dévouée. C’étaient
alors chez lui :
J.-K. Huysmans, déjà préoccupé d’une conversion
qui devait l’absor-
ber tout entier:
Stéphane Mallarmé, chef reconnu de l’abstrus Sym-
bolisme, par ailleurs d'une conversation si limpide et pleine de charme; Ernest} Chausson, musicien d'un talent sérieux, et qu'enleva trop tôt une mort accidentelle : Ambroise Vollard, alors à ses
débuts dans le commerce des tableaux; le peintre Schuffenecker : MM. Maurice Fabre, Fayet, Charles Destrée, Alain d'Assay, Robert de Domecy, Antoine de La Rochefoucauld, de Gonet, René Philippon — puis nous-même. Aussi, une femme de cœur ardent et d'intelligence cultivée, d'origine russe, M”° Hblstein. Parfois on se retrouvait à Jour fixe, en d’intimes et cordiales réunions où, tout en prenant une tasse de thé, on agitait, en de longues causeries, d'inté-
ressantes I <a ns questions un d'art. :
Plus tard ce MU fut encore l'entière Portrait de M. Ary Leblond (Sangçuine).
pléiade des jeunes artistes formant le Mouvement Idéaliste : Sérusier, Maurice Denis, Pierre Bonnard, Ed. Vuillard, K.-X. Roussel, Ranson. Alors venaient aussi : deux littérateurs, les frères Marius et Ary Leblond; le pianiste Vines: Parent, violoniste réputé; le D' Sabouraud; O. Sainsère ; Arthur Fontaine; le peintre Lerolle, etc.
Cependant, en 1894, un coup réel avait été porté. Profitant de la libérale hospitalité dont MM. Durand-Ruel furent toujours coutumiers envers les peintres audacieux et novateurs, Redon avait fait (du 29 mars au 14 avril), dans leurs Galeries de la rue Laffitte, une exposition importante. C'était la première qui présenta un ensemble de son œuvre déjà ample et fécond. L'artiste, comme dans toute tentative de ce genre, risquait une forte partie. Sa personnalité en ressortit
affirmée et son talent abondamment démontré. Malgré une hostilité qui, dans le gros public, ne désarmait point : ( la curiosité. fut vive,
Coll, Sabouraud.
Portrait de M. le D" Sabouraud (Sanguine).
mais empreinte cette fois chez plusieurs, critiques ou amateurs, d'intérêt et même de sympathie (1) ».
Ainsi le courant si âpre devenait moins difficile à surmonter.
Devant la force inhérente à toute originahté vraie, aussi par la persistance calme mais inébranlable de l'artiste, les obstacles, lentement il est vrai, nen arrivalent pas moins à se graduellement aplanir.
On peut dire que cest dans les environs de 1900 que s'inaugura pour Redon, et à tous points de vue, une ère véritablement nouvelle.
La période de l’estampe, dont les débuts datent de 1879, se clôture d'une manière générale en 1899. En effet les œuvres de ce genre qui suivirent —- et encore sont-elles en petit nombre, forment une série
à part de portraits.
À la grande exhibition mondiale de l'Exposition universelle une consécration quasi-officielle échoit bien légitimement à l'artiste. En effet, il est représenté à la Centennale de l'Art Français par trois
(1) A. M, Gaz. des B.-A., p. 140.
œuvres : d'abord Profil de Lumière ; puis une pièce extraite de l'album intitulé : Hommage à Goya, et une autre enfin de l'Hommage à Flaubert. N'avait-il pas d’ailleurs figuré déjà à l'Exposition générale de la lithographie en 1891, ainsi qu'à l'Exposition du Centenaire de la lithographie en 1893 ?
La notoriété comme aussi la situation pécuniaire de Redon s'amélioraient sensiblement, et ne cessaient de progresser. Même un témoignage honorifique en marquait extérieurement le degré, imposant au gros public sinon la compréhension, au moins un peu plus de retenue dans ses manifestations d'ironie acerbe. En 1903, à la suite d’une participation à l'Exposition artistique d'Hanoï e
(Indo-Chine), Re-
don était fait cheva- ARTE x. LR COLA Para EE ler de la Légion Portrait de M. A. Parent (Sanguine). d honneur.
Puis c'était l'Etat qui, au cours de 1904, lui achetait, pour le Musée du Luxembourg, une peinture : Les Yeux clos.
En outre de jeunes artistes, novateurs eux aussi, venaient à lui, respectueux de son caractère et admirateurs de son talent. L'expression des sentiments qui les animaient demeure dans un tableau de Maurice Denis : L'Hommage à Cézanne, où Redon occupe une place
de premier plan.
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Les amateurs, tant en France qu’à l'étranger, se multipliaient. Tandis que des marchands de plus en plus nombreux et importants (1) s'occupaient de l'artiste, achetant ses œuvres. Il pouvait légitimement en hausser les prix. Ainsi lui devenait-il loisible d'assurer aux siens une existence suffisante, qui bientôt confinait même à l’aisance. Enfin il sortait de son isolement des dernières années et, comme autrefois, fréquentait le monde. Non point celui frivole et dissipé, dont 1l fut toujours contempteur, mais une société choisie, dont les réunions de bon ton s'animaient encore de la présence d'artistes, de littérateurs et de musiciens. C'était la vieille tradition française avec tout ce qu'elle comporte de manières affinées, d'agrément de conversation, et aussi d'intelligence sans prétention.
Du changement accompli sous tant de rapports, il existait un signe matériel que Redon faisait remarquer en souriant, car 1l le considérait comme quasi-symbolique. Il avait dû quitter la paisible rive gauche dont il était, depuis ses débuts à Paris, l'hôte fidèle et fervent, pour établir ses pénates plus aisées dans un quartier avoisinant l'Arc de Triomphe. Il se rapprochait ainsi du centre effervescent d'activité, où l'appelaient davantage ses affaires, ainsi que des relations plus étendues. Ce ne fut pas toutefois sans une émotion sensible mêlée de regret intime qu'il accomplit cette sorte d'émigration. Il lui semblait se séparer sans retour des souvenirs de sa jeunesse rêveuse, comme aussi des longues années de travail et de lutte, presque toute une vie déjà passée.
Alors, grâce à l’appoint de sa nouvelle position, il put revoir sa région girondine, en passant quelques saisons à Royan et à Saint-Georges de Didonne. Il ne se lassait point d'y contempler l'immense Océan, évocateur des hautes pensées. Combien il l'avait aimé déjà, pendant un séjour à Morgat, sur la baie de Douarnenez en (la douce et mélancolique Bretagne (2) », pays des landes et des grèves où l’on dirait que € dans l'air celtique, il s'est accumulé un long dépôt de l’âme humaine, pleme de jours et de temps, comme un esprit des choses, de légende aussi (3)». Jadis encore, après son mariage, il était retourné auprès de la
(1) Voir la désignation de ces marchands à l’App. Note 7. (2) Lettre d Op. R. à Edm. P. (15 juin 1894). GHOD ARS AESENTE ED NIS:
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forêt de Fontainebleau, non plus à Barbizon, mais à Samois, proche de la Seine. Il y voisinait avec son ami Stéphane Mallarmé, villégiaturant à Valvins, où le poète se montrait féru de sport nautique. La fille de ce dernier, Geneviève (qu’on appelait familièrement Vève), fut choisie comme marraine, l'avocat belge Picard étant le parrain, lorsqu'on baptisa le jeune Ari.
Coll. M.-A. Leblond, | La Mer à Morgat (Peinture).
Entre temps, Redon faisait aussi quelques voyages. l Li Et en Belgique et en Hollande, pays qui l'entourèrent toujours d'une respectueuse admiration, où de fidèles amitiés l’accueillaient, lui et les siens, d'une hospitalité cordiale. Puis c'était encore Robert de Domecy qui l'emmenait en sa compagnie, visiter le Nord de l'Italie. Redon pouvait contempler à Milan la sublime Cène de Léonard de Vina, goûter le charme si particulièrement extraordinaire de Venise, et, dans Florence, atmosphère de lumière et d'art, pénétrer l'âme même de la Renaissance. Plus tard, en un nouveau voyage, il traversa la région
OS 0e.
des beaux lacs, clairs miroirs où se reflètent les hautes cimes des
Alpes.
Ainsi pour lui la vie devenait meilleure.
C'est alors, sous l'influence de ces conditions nouvelles et bienfaisantes, que se produisit en l’homme âgé déjà qu'était Redon, un inattendu et curieux rajeunissement. On eut dit comme l'épanouissement tardif d’une nature longtemps comprimée par l'hostilité de forces adverses, et qui, enfin libérée, pouvait vivre et œuvrer en toute facilité et Joie.
Voici que, soudainement presque, sa production en noir, prépondérante depuis tant d'années, prenait fin. Et de façon si absolue que, lorsqu'’en 1913 nous établissions de concert avec lui le Catalogue de ses estampes, nous pouvions lui tenir, misérieusement mi-plaisantant, ce propos qui l'amusait, mais dont il reconnaissait la justesse : (Nous avons connu jadis, vous et moi, un Redon graveur. Il n'est plus et repose. sans
Re Wintert e Rose (Peinture).
doute sous une pierre lithographique. »
Maintenant la couleur, la séduisante couleur, qui l'avait attiré déjà à ses débuts, mais alors restrictivement pratiquée, le ressaisissait, l’exaltait, le dominait entièrement. Et pour surplus, il voulait, ne se contentant point seulement de la matière huileuse, manier aussi le pastel,
Collection de Domecy.