PROFIL DE JEUNE FILLE
(Sanguine)
cette poudre impalpable et brillante, qui semble ravie aux ailes diaprées des papillons.
Nous pouvons certainement attribuer, pour une bonne partie, cette tendance empreinte d'une activité joyeuse, à l'aisance matérielle enfin conquise, ainsi qu'à une quiétude morale succédant à de multiples et douloureuses épreuves. Cependant, à l’examiner de près, le phénomène apparaît plus intimement complexe. Redon en a suggéré une explication d'ordre physiologique, mais relevant aussi de la psychologie, qui serait intéressante à vérifer comme portée générale. Dans tous les cas, elle demeure valable pour lui-même d'après son témoignage exprès et conscient : ( Le noir prend surtout son exaltation et sa vie, l'avouerai-je? aux sources discrètes et profondes de la santé. Du bon régime et du repos, ou disons mieux, de la plénitude de la force physique dépend la sourde ardeur vitale que donnera le fusain. C'est dire qu'il apparaîtra :
dans sa pléine et meilleure beauté, au me ERA cœur même de notre carrière, courte lame ou longue. Il est un épuisant, plus tard, dans la vieillesse, quand la nourriture s’assimile moins. On pourra toujours, à ce terme, étaler de la matière noire sur une surface, mais le fusain reste charbon, le crayon du lithographe ne transmet rien; c'est en un mot que la matière reste à nos yeux ce qu'elle paraît, chose inerte et sans vie; tandis qu'à l'heure heureuse de l’effervescence et de la force propices, c’est la vitalité même d’un être qui jaillira d'elle, son énergie, son esprit, quelque chose de son âme, le reflet de sa sensibilité, un résidu de sa substance en quelque sorte (1). »
Et, notons-le, combien aussi les sujets auxquels s'attachera l'artiste
(D On R, 4 S: M. p. 119.
désormais, ne sont-ils point eux-mêmes complètement changés! Les monstres et la terreur qu'ils engendrent, la douleur des faces convulsées, ces effrayantes visions du chaos primordial et d’une création bouillonnante, tout cela s’évanouit comme un pénible et térébrant cauchemar à jamais disparu.
À présent, ses attirances vont, avec une préférence presque exclusive, à la femme, à l'enfance et aux fleurs. À ce qui, dans la nature et l'humanité, brille d'éclat et de fraîcheur, d’aube douce et de joie légère. Toutes les clartés jetant sur la trame obscure du monde comme un réseau doré, grâce auquel la vie peut devenir non seulement sup- 6 portable, mais encore douée d'attrait et de beauté.
La double affection pour la femme et l'enfant, Redon n'avait jamais cessé de la ressentir, même pendant l'époque de sa production austère et la plus angoissée (1).
Dans le courant de la vie 1] éprouvait pour ces êtres de faiblesse et de charme une sensibilité voilée de respect, et qui se témoignait par de délicats égards. Mais surtout sa prédilection était marquée envers la jeune fille, où l'ingénuité première se mêle à la naissante séduction féminine près de bientôt épanouir.
Rayonnement fugitif d'énigme virginale, qui toujours fit rêver les esprits élevés, et battre les cœurs animés d'une pure tendresse !
Quant aux fleurs, il lui était loisible de fréquemment en contempler les corolles éclatantes et variées, voire même de les faire naître et de scruter leur vie intime. En effet, après la perte si cruelle du Peyrelebade familial, 1l avait pu du moins se reconstituer un asile champêtre plus stable que les villégiatures annuelles en des lieux différents. C'était aux environs de Paris, non
Coll. de M° Redon, Dessin à l'encre violette.
(1) Voir : ANDRÉ MELLERIO, La Femme et l'Enfant dans l'œuvre d'Odilon Redon, L'Esiampe et l'Affiche, 15 février 1898.
loin deVersailles, dans le site paisible de la petite et pittoresque vallée de Jouy-en- Josas. À Bièvres, il disposait depuis 1909, d’une villa modeste, mais commode et avec un grand jardin, que la mort prématurée de sa belle-sœur Juliette Dodu, avait laissée vacante. À chaque retour de la belle saison, Redon et les siens venaient s’y établir pour un séjour plus ou moins prolongé. Au bout de la propriété, l’artiste avait fait construire un atelier où s'isoler, et, dans le recueillement de ce décor agreste et riant, rêver et travailler.
Cependant, la majeure partie de son temps, se passait au logis confortablement aménagé, qu 1l occupait maintenant dans une grande ävenue parisienne, large et bien aérée, d'un calme reposant (1). À défaut de son vieux et très aimé Luxembourg, 1l retrouvait au parc Monceau un coin de verdure discret et ombragé, où diriger souvent sa promenade méditative. Il y rencontrait encore des enfants, et aussi des oiseaux (2). Puis, de retour au logis, 1l se livrait à son labeur d'art, non point fardeau imposé, mais à son libre gré, et dans l’intime joie de produire. De bons amis le venaient voir fréquemment, l'entourant de respect et d'affection. Ce sont eux qui formaient également le cercle des quelques réunions mondaines, d'une élégance aimable et sans vain apparat, qu'il aimait, et où l’on goûtait fort son affabilité ainsi que l'intérêt et le
Coll. R. Bubler, Winterthur.
Fleurs dans un vase vert (Pastel).
(1) Ce fut la demeure définitive de Redon : 129, avenue de Wagram. (2) Voir une anecdote à cet égard: App. Note 8.
charme de sa conversation. Enfin, quand dans notre ville au ciel souvent brumeux, l'hiver se montrait avec persistance revêche et gris, l'artiste natif d’un pays ensoleillé, faisait une fugue vers le Midi, pour lui demander cette lumière et cette chaleur qui sont l'essence même de la vie.
Ce furent pour Redon quelques belles années — comme la revanche d'un longet dur destin, enfin lassé de son injustice. Au bout d'une existence avancée déjà, s'il n'avait plus lesillusions doucement rêveuses de sa jeunesse, 1l goûtait du moins le sentiment de force d’un idéal mûri, la pleine confiance de sa puissance artistique et morale.
D'autant qu'en lui résidait un esprit de penseur, meurtri souvent mais aussi élevé et complété par l'expérience de sa carrière humaine. Toujours son
« L'intelligence fut à moi ! Je devins le Bouddha... » âme «fut sincèrement et Plantha tirée FE Pb “4 Se Are) profondément spiritualiste.
Non toutefois qu'il ait cru
dévoir, pendant son existence, s’astreindre à l'observation stricte d’un dogme au rite exactement établi. Si l'intellectualité transcendante de la sagesse antique, mêlée de stoïcisme, ne paraît pas lavoir essentiellement retenu, il montra une incessante attirance pour la pitié miséricordieuse de l'Évangile, et la douceur mystiquement résignée du Bouddha (1).
(1) Ses fantaisies d'ostéologie eurent, il nous le dit textuellement, «un sentiment quasi chrétien pour assise ». Lett. d'Od. R. à Edm. P. (15 juin 1894) — Quant aux effigies du Bouddha, elles
sont nombreuses dans son œuvre.