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LAS RME

toiles exaltées et passionnées de Delacroix. En ce temps-là, il y avait en province des expositions ouvertes à des envois nombreux des grands artistes. C'est ainsi que je pus voir à Bordeaux des œuvres de Millet Corot, Delacroix, les débuts de Gustave Moreau. Mon professeur parlait devant elles en poète qu'il était, et ma ferveur en redoublait. Je dois à mon enseignement libre beaucoup des premières poussées de

Étude de centaures (Dessin à la mine de plomb).

mon esprit, les meilleures sans doute, les plus fraîches, les plus décisives ; et je crois bien qu'elles valurent pour moi beaucoup mieux que l’enseignement d'une école d'Etat (1). »

Telle était la substance de cette initiation intelligente, et par cela même féconde, dont les principes demeurèrent indélébiles dans le souvenir de l'élève devenu homme et à son tour artiste. ( Je ne me suis guère départi, depuis, des influences de ce premier maître romantique et enthousiaste, pour qui l'expression était tout, et l'effet une attirance

ou subterfuge d'art indispensable. C'est avec lui que j'ai connu la loi essentielle de création: j'entends la loi de constitution, ses mesures, ses rythmes, cet organisme d'art qui ne peut être appris par règles ni formules, mais qui se transmet et se communique par la communion du maître à l'élève ensemble au travail. Le bon démon me prit ainsi. Quand ce sens me fut révélé, j'eus hâte de me laisser aller à la joie de m'épancher en des esquisses. Et c'était vraiment par un effort de raison, de devoir, presque de vertu, quand il fallait me mettre objectivement à l'étude; je préférais tenter la représentation des choses imaginaires qui me hantaient et où j'échouais infructueusement au début. J'en fis cependant beaucoup : paysages, batailles, évocations d'êtres épars dans des plaines rocheuses, tout un monde de désespérance, noires fumées du romantisme qui m'embrumaient encore.

« Je fis aussi des dessins d’après des estampes, ceux-c1 avec un réel plaisir (1). »

Et ce travail plein d'enthousiasme s’accomplissait dans un cadre autrement seyant que la sombre géhenne de ses études classiques si mornes et peu fructueuses. C’est allègrement qu'il se dirigeait vers l’ « atelier entouré à profusion des fleurs d’un jardin hors ville, dans le silence de la solitude, et sous le jour d’une large baie donnant lumière à la lisière d’un petit bois (2) ».

Ce premier maître se nommait Gorin. Il ne fut point notable à son époque, et n'a guère laissé de souvenir. À Paris, où il avait tenté la fortune, elle ne dut pas lui être propice, car il avait abandonné sans esprit de retour la capitale (et ses fatigues après quelques déboires (3) ». Puis retiré définitivement à Bordeaux, il partageait son temps entre l'enseignement et un labeur sans éclat. Redon, lors de ses séjours dans cette ville, ne manquait jamais d'aller voir son ancien professeur, auquel l’attachait une reconnaissance mêlée d’estime et d'affection.

Ce fut certainement pour le jeune artiste futur une bienfaisance du destin d'avoir rencontré à ses débuts un pareil guide. Entre quinze et dix-huit ans, à l'heure décisive de l'existence, où s’éveille la person-

(1) OR, AS,:Mp. 16:

(2) On.R., AS. M. p. 19 (3) On. R. AS. M, p. 19

.» (Lithographie.)

« L'œil, comme un ballon bizarre, se dirige vers l'infini (Planche tirée de l'album À Edgar Poe.)

nalité, il put de la sorte acquérir quelques bases solides. Et sur celles-ci viendra s'appuyer son effort, lorsque plus tard, s'évadant d'un stérile enseignement officiel, il poursuivra, solitaire et incertain, l’achèvement de son entière formation.

Ainsi que nous l'avons vu, si la famille de Redon ne mit point d'opposition à sa carrière d'artiste, elle avait imposé tout au moins un but précis, qui lui paraissait susceptible de résultats profitables : il devait être architecte. De là pour le jeune homme, lorsqu'il vint à Paris, la nécessité d’un enseignement spécial, qu'il suivit d’ailleurs réguhèrement. ( À dix-sept ans j’entrepris, avec peu de foi et seulement au gré de mes parents, l'étude de l'architecture. J'ai travaillé journellement chez un architecte de talent, quelque temps aussi chez Lebas (1). J'ai fait beaucoup de géométrie descriptive, des masses d'épures, toute une préparation en vue de l'Ecole dite des Beaux-Arts, où j'ai échoué dans les examens oraux (2).» Entre temps, quelques tentatives aussi (de sculpture durant une année à Bordeaux, dans l'atelier particulier du professeur de la ville. J'ai touché là cette matière exquise, douce et souple qu'est la terre glaise, en m'essayant à des copies de morceaux antiques (3) ».

Alors succéda une période pénible de son apprentissage d'artiste. Ce fut l'essai loyal mais douloureusement infructueux, de se conformer aux méthodes qu'imposait la pédagogie officielle. «… A l'atelier X. (4), je fs un grand effort dans l'application à rendre des formes: ces efforts furent vains, inutiles, sans portée ultérieure pour moi... J'étais mû, en allant à l'Académie, par le désir sincère de me ranger à la suite des autres peintres, élève comme ils l'avaient été et attendant des autres l’approbation et la justice. Je comptais sans la formule d'art qui devait me conduire, et j'oubliais aussi mon propre tempérament. Je fus torturé par le professeur. Soit qu'il reconnût la sincérité de ma disposition sérieuse à l'étude, soit qu'il vit un sujet timide de bonne volonté, il cherchait visiblement à m'inculquer sa propre manière de voir et à

(1) Lepas (Hippolyte), architecte français, né à Paris (1782-1867). (CROD AREAS AUD 22)

(3):On7R.; 45 Mip22,

(4) C'était l'atelier du peintre Gérome.

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