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LA PREMIÈRE CONSCIENCE DU CHAOS (Fusain)
faire un disciple — ou à me dégoûter de l’art même. Il me surmena, fut sévère; ses corrections étaient véhémentes à tel point que son approche à mon chevalet éveillait chez mes camarades une émotion. Tout fut vain.
Il me préconisait d'enfermer dans un contour une forme que je voyais, moi, palpitante. Sous prétexte de simplification (et pourquoi ?), il me faisait fermer les yeux à la lumière et négliger la vision des substances. Je n'ai jamais pu m'y contraindre. Je ne sens que les ombres, les reliefs apparents ; tout contour étant sans nul doute une abstraction. L'enseignement qu'on me donna ne convenait pas à ma nature. Le professeur eut de mes dons naturels la plus obscure, la plus entière méconnaissance. [| ne me comprit en rien. Je voyais que ses yeux volontaires étaient clos devant ce que voyaient les miens. Deux mille ans d'évolution ou de transformation dans la manière de comprendre l'optique sont d'ailleurs peu de chose à côté de l'écart créé par nos deux âmes contraires. J'étais là, jeune, sensible et fatalement de mon temps, à écouter je ne sais quelle rhétorique issue on ne sait comment des œuvres d’un certain passé. Ce professeur dessinait avec force une pierre, un fût de colonne, une table, une chaise, un accessoire inanimé, un roc et toute la nature inorganique. L'élève ne voyait que l'expression, que l'expansion du sentiment triomphant des formes. Impossible lien entre eux deux, impossible union; soumission qui eût amené l'élève à être un saint, ce qui était impossible (1). »
Or, dans cette rébellion qu'on peut dire tout instinctive, rien qui soit, remarquons-le bien, prémédité ni consciemment voulu. Ce n'est pas à plaisir que l'élève résiste et se redresse. De sa part, aucun défi audacieux et insolent d’un orgueil anarchique : ( Peu d'artistes ont dû souffrir ce que j'ai vraiment souffert dans la suite, doucement, patiemment, sans révolte, pour me ranger, ainsi que les autres, dans la lignée ordinaire. Les envois au Salon qui suivirent cet enseignement, ou plutôt, cet égarement d'atelier, eurent, vous le pensez bien, le même sort que mes travaux d'élève. J'ai persévéré dans cette impasse
(1) On. R., À S. M. p. 22. — Voir sur l'enseignement professé par Gérome : App. Note 10.
a. 8 7 ue.
trop longtemps ; la conscience d’une conduite ne m'était pas encore venue (1). »
Cette faculté de se diriger lui vint petit à petit, grâce à la puissance d’un tempérament qu’on pouvait comprimer mais non réduire. Les propensions qui étaient vraiment siennes ne cessèrent Jamais, secrètement d’abord puis ouvertement, de s'affirmer et de s’accentuer. Car si Redon n'était point de parti-pris le contempteur de toute autorité, il lui semblait ne devoir en accepter aucune dépourvue de titre réel et légitime. Il possédait la force simple, toutefois très grande, des âmes qui, dans leur profondeur, sentent une foi ardente et invincible, capable, à un moment donné, de prononcer son : non possumus sans réplique. Non, en toute sincérité, il ne pouvait pas. Et un élan, supérieur même à son effort voulu d'application, l’'empêchait de s’annihiler! De plus en plus, abandonnant la route vulgaire et ingratement stérile, le voici qui s'engage dans sa voie véritable, davantage ardue certes, mais entièrement à lui. € On m'a fait, par cet éloignement où l'on m'a laissé, distinct des autres et indépendant... J'ai été amené à l'isolement où je suis par l'impossibilité absolue de faire autrement l'art que j'ai toujours fait. Je ne comprends rien à ce qu’on appelle des concessions ; on ne fait pas l’art qu'on veut (2). »
Plus tard, c'est nettement et très consciemment qu'il pourra résumer ainsi la genèse de sa personnalité : « En somme je me suis fait seul, comme Jai pu, et parce que Je ne trouvais pas, dans l’enseignement que jessayais de recevoir, mon vrai régime (3). »
Mais déjà quelques idées directrices, pour ainsi dire innées en lui, servent de phares éclairants à cet autodidactisme involontaire. Tout d'abord il a le sentiment de l'appel mystérieux d’en haut, qui enfante et justifie une vocation irrésistible : ( On ne sait point, on ne saura Jamais, ce qui fait que celui-ci devient un artiste, cet autre un financier, ou un fonctionnaire, bien que partis ensemble, auréolés des mêmes virtualités. C'est là un point insondable, irréductible. La fortune ou la pauvreté n'y sont pas un obstacle : on a son âme
(1) On. R,, 4 S. M. p. 24.
(2) On. R. 4 S. M. p. 24.
(3) On.R. 4 S. M. p. 22.
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partout ; on dispose d'une matière partout. C'est affaire de conduite intérieure, hors des faiblesses de la vanité ou des égarements de l'orgueil. Il y a des artistes de génie dans la misère, il y en a d’autres dans l'opu-
Un étrange Jongleur (Lithographie).
(Planche tirée de l'Hommage à Goya.)
lence. La fin d’une destinée est en soi-même; elle suit des chemins cachés que le monde ne sait pas; ils sont remplis de fleurs ou
d'épines (1). »
(1) On. R, À S. M. p. 26.
Or, cet élu, à quelles marques le reconnaîtra-t-on, et en quoi sera- : til différent des autres ? « L'artiste est, au jour le jour, le réceptacle des choses ambiantes; il reçoit du dehors des sensations qu'il transforme par voie fatale, inexorable et tenace, selon soi seul. Il n'y a vraiment Fe que lorsqu'on a quelque chose à dire, par nécessité d’expansion (1). »
Et quand Redon aura vécu, œuvré aussi par lui-même, il pourra en toute vérité, se rendre ce témoignage : ( Je crois avoir eu le souci de la conduite de mes facultés; je me suis cherché avec conscience sous les éveils et la croissance de ma propre création, et dans le désir de la présenter parfaite, c'est-à-dire entière, autonome, ainsi qu'elle devait l'être pour elle-même (2). »
À ses tout premiers travaux, sous la direction de Gorin, le jeune artiste s'était livré beaucoup et avec un penchant intime, à des ébauches purement imaginatives. Mais, ses forces grandissant, 1l eut l'ambition d'atteindre aussi l'expression analytique et précise du monde objectif. De là une véritable lutte entre deux courants opposés dont il. ne devait que bien plus tard, dans son œuvre mûrie, opérer l'entière synthèse. Et ce lui fut un pénible dissentiment d’aspirations, tant 1l est difficile de s’équilibrer entre ces pôles extrêmes, lorsqu'on prétend tout ensemble s'appuyer fortement sur l’un et l’autre. Des essais alors tentés, du but poursuivi et lentement dégagé, le processus a été par Redon lui-même, exactement retracé.
(Qu'est-ce qui me rendit, au début, la production Léo et lafit si tardive? Serait-ce une optique ne concordant pas avec mes dons? Une sorte de conflit entre le cœur et la tête? je ne sais (3). » « … Avais-je un tempérament de dessinateur ou de peintre (4)? A quoi bon le chercher maintenant? Le discernement assez vain qu'a fait la pédagogie de ces deux modes importe assez peu. Cependant, par analyse, nous les distinguons. La pratique du dessin me vint plus tard, appelée par la volonté, lentement, presque douloureusement. J'entends ici, par dessin le
(1).On. R., À
(2) On. R., A p.
(3) On. R., À . M., p. 26.
(4) Nous devons tes que ceci fut écrit avant la dernière période de la vie de l'artiste, où ses qualités de peintre éclatèrent si vivement. |
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pouvoir de formuler objectivement la représentation des choses ou des personnes selon leur caractère en soi. J'yai toujours tendu à titre d’exercice, et parce qu'il est nécessaire d'évoluer dans l'élément le plus essentiel de l’art qu’on exerce; mais } obéissais aussi à l'incitation de la ligne seule — de même que je cédais au charme du clair-obscur. Je me suis encore efforcé de réaliser par le menu, avec la plus grande part de détails visibles, et avec relief, un morceau, un détail fragmentaire. C'était l'étude qui m'attirait le plus sans me préoccuper de son utilité.
Ces fragments m'ont servi bien des fois depuis, à reconstituer des ensembles, et même à en imaginer.
C'est là le mystérieux chemin de l'effort, et du produit, dans l’acheminement d'une destinée. Il est quelquefois décisif et très déterminé chez les uns: il fut souvent troublé et inquiet chez moi; mais jamais Je ne perdis de vue une fin plus haute (1). » Et il affirme derechef, indiquant même la date précise de cette crise intérieure : ( Mon aptitude contemplative me rendit douloureux mes efforts vers une optique. A quel moment
Petite Madone (Eau-forte).
(1) On. R., 4 S. M. p. 24.
suis-je devenu objectif, c'est-à-dire assez regardeur des choses, assez voyant de la nature en soi, pour aller à mes fins et m'approprier des formes visibles? Ce fut vers 1865 (1).» Encore cette évolution obscure et longue ne se termina-t-elle qu'au bout de plusieurs années, et sous le coup d'événements dont nous avons indiqué tout le retentissement dans la vie de l'artiste : « Mon originalité. parut plus tard, après trente ans, c'est-à-dire après la guerre de 1870 (2). »
Mais tandis que Redon s’appliquait avec effort et persévérance à discerner ce qu'il sentait bouillonner en lui confusément, il ne demeurait point dans une oisiveté inactive. À défaut d'une direction vivante qu'il ne rencontrait pas chez ses contemporains, il en recherchait avidement une autre, plus élevée certes, mais difficile à saisir et à suivre, si bien doué que soit un artiste, quand il est jeune encore et isolé. C'est l'éducation qui émane des Maîtres du passé. Dans les musées, devenus pour le jeune disciple comme des sanctuaires, il se livrait à de longues contemplations ainsi qu'à des méditations réfléchies des chefs-d'œuvre, afin de pénétrer l'essence même de leur inspiration. De plus, il faisait avec attention et scrupule de soigneuses copies, afin de mieux analyser et comprendre toutes les ressources techniques du métier.
De ces gloires vénérées, il en est trois pour qui Redon éprouva toujours une admiration passionnée, presque un culte : « Léonard de Vinci, Rembrandt et Dürer. Grands génies qu’on peut creuser sans cesse plus avant sans en jamais trouver le fond!
€ Vinci fut dévoré de curiosités intellectuelles. Ses énigmatiques, mais cependant très réelles figures, d’un fini si soigné, demeurent fascinatrices. N’a-t-1l pas su mettre sur des lèvres demi-closes de femme, un sourire mystérieux et divin qui fit rêver tant de générations. Et ses personnages vivent dans le sfumato, sorte de pénombre subtile qui, tout ensemble, les révèle et les dissimule. — Esprit de penseur avant tout, ce Vinci qui fut à la fois — et savant et artiste.
(Rembrandt! Chez le maître hollandais, quelle profonde humanité se mêle au mystérieux de l'ambiance! Lui aussi réfléchit et médite, mais
(1) On. R.
é MS p.25:
(2) Lett, d'O
AS, d. R. à Edm. P. (15 juin 1894).
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avec quelle émotion grave, tandis que joue une lueur blonde à travers les opacités des sombres logis d'Amsterdam. Combien apparaît magiquement sublimisateur ce rayon de soleil, qui fait reluire jusqu'à des détritus comme transmués en pierres précieuses. Car si les sujets furent simples, pris tout à côté de l'artiste, parfois même dans l’humble vulgarité, 1ls revêtent l'empreinte magnifiante d’un sentiment biblique et essentiellement chrétien. C’est là ce qui donne une vie palpitante au clairobscur où se déroulent en péripéties infiniment nuancées les oppositions de la lumière et de l'ombre. Ainsi luttent ensemble dans un duel inéluctable et éternel, le Bien et le Mal, la Science et l’Ignorance, le Beau et la Laideur. Comme on révère le haut pontife d’une religion suprême, Redon s'incline devant le grand artiste...
« La trilogie se complète par un homme au tempérament concentré, ayant parfois de puissantes envolées : Albrecht Dürer. L'œuvre célèbre : la Mélancolie. C'est une figure de femme assise, et gravement rêveuse, tandis qu'autour d'elle sont amoncelés des objets nombreux et disparates, d'un dessin précis et incisif comme le ciselé d’une armure. On y retrouve ce mélange d'esprit bien allemand où voisinent une réalité terre-à-terre et la songerie éthérée. Puis, c'est l'intérêt profond porté à ce mystère final de la mort souveraine, cachée mais toujours présente sous l'aspect des choses les plus banales et familières (1). »
Ajoutons qu'à côté des anciens, un maître lui aussi parmi les modernes eut le privilège d'émouvoir profondément Redon et de contribuer à sa formation : c’est Delacroix. ( Ame toute de mouvement et de fougue, dont la passion allait jusqu'à la fièvre. Cependant très connaisseur et soucieux des ressources techniques de l’art, demeurant: ordonné même dans les plus grands élans de son imagination. Esprit très largement compréhensif et qui, dans son Journal, apparaît à tous points de vue comme une des personnalités éminentes du siècle (2). »
Enfin, il est un artiste dont l'exemple et la conversation influèrent certainement sur Redon — c’est Bresdin. Nous avons vu comment se nouèrent entre eux d’intimes relations, qui furent principalement fréquentes à Bordeaux, entre 1863 et 1870.
(VA M, Ets R, p.35 à 51.
CA ME EL sk. p.31.
« Bresdin me dit une fois, sur un ton d'autorité douce : ( Voyez ce (tuyau de cheminée, que vous dit-il? Il me raconte à moi une légende. « Si vous avez la force de le bien observer et de le comprendre, 1ma- « ginez le sujet le plus étrange, le plus bizarre, s'il est basé et s'il «reste dans les limites de ce simple pan de mur, votre rêve sera € vivant. L'art est là. » Bresdin me tenait ce propos en 1864. J'en note la date parce que ce n'est pas ainsi qu’on enseignait en ce moment-là.
« Je me déclare heureux aujourd’hui d’avoir entendu jeune, d'un artiste très original et entier que j'aimais et admirais, ces paroles peu subversives que je comprenais si bien, et qui confirmaient ce que Je pressentais moi-même. Elles donnent, sous une forme apparemment bien simple, les préliminaires du haut enseignement. Elles ouvrent la vue du peintre sur les deux mondes de la vie, sur deux réalités qu'il est impossible de séparer sans amoindrir notre art et le priver de ce qu'il peut donner de noble et de suprême. — Les artistes de ma génération, pour la plupart, ont assurément regardé le tuyau de cheminée. Et ils n'ont vu que lui. Tout ce qui peut s'ajouter au pan de mur par le mirage de notre propre essence, ils ne l'ont pas donné (1). »
Puis c'était la manière d'inculquer de tels conseils, non pédante et formaliste, mais si libre et vivante : (Le naturel de ses propos donnait de bons avis qu'on recueillait sans les fatigues d’un enseignement grave. Tout prenait avec lui une forme légère pour vous amener à réfléchir et souvent même avec un sourire. C'était un véritable humour (2). »
Or que préconisait encore Bresdin? (Il ne comprenait et n’aimait pas l’art académique. Il s’indignait qu’un certain maître eût parlé de probité à propos du dessin (3).» «La couleur, c’est la vie même, disait-il, elle anéantit la ligne sous son rayonnement. » Et l’on sentait que ses convictions sur ce point ne relevaient que de lui seul, et du culte qu'il portait à l'invention naturelle, instinctive (4).
De semblables souvenirs amènent Redon, très naturellement, à exposer ses idées sur ce que doit être une éducation artistique vrai-
(4) On. R;, A SM, p.26 (2) On.R, AS. M, p. 129,
(3) Redon fait ici allusion au mot que l'on cite souvent de la part d’Ingres : « Le dessin, c'est la probité de l’art. »
(4) On R: A SMS pa
Collection Sainsère.
PORTRAIT DE M. ©. SAINSÈRE (Dessin)
ment féconde : « Hélas, comme ce que j'écoutais auprès de lui contrastait avec ce qu'on entendait dans les écoles ! Quel enseignement avons-nous reçu ?.… Est-1l possible, au cours de la tournée que fait le professeur à l'atelier, parmi les élèves devant le modèle, est-il possible de donner à chacun la bonne parole, la fertile parole, celle qui ensemencera chaque front selon sa loi particulière? Non, difficilement. En tout élève, en tout enfant, n'y a-t-il pas un mystère, le mystère surprenant de ce qui va être? Et le professeur aura-t-il le tact assez docile, la perspicacité assez fine et divinatrice pour mettre en floraison fertile les premiers bégaiements de son élève?
«Celui qui professe, après tout, ne veut que continuer l'action des maitres, mais, hélas! et même seulement pour la transmettre, il n’a pas leurs procurations. Il se les octroie bien comme il peut, tant bien que mal, comme le grammairien, par l'analyse de belles œuvres du passé que le temps a consacrées, mais il n’acquiert là qu’une expérience abstraite, toute en formules, où 1l manque l'autorité prenante de l'amour. Or il faut aimer pour croire, et il faut croire pour agir : le meilleur enseignement sera donc reçu de celui seul qui aura déjà touché l'apprenti d'une sorte de révélation créatrice, issue de la beauté de ses propres œuvres.
(Il n'en est pas ainsi aujourd'hui (1). »
C'est ainsi pourtant qu'il en fut jadis, et — nous émettons ce souhait — qu'il peut en être de nouveau dans l'avenir. Pour ce qui touche Redon, il est loisible de dire que l’enseignement qu'il indique comme seul profitable, il le reçut, sinon d’une façon suivie et complète, au moins partiellement. Et cela par deux fois : la première, à ses débuts avec Gorin ; la seconde, quand plus âgé déjà il en pouvait mieux profiter encore, de la part de Bresdin.
Mais cette instruction, en quelque sorte limitée à la sphère d’un métier spécial, n’est point tout ce qui contribue à former la personnalité entière d’un artiste. Il éprouve des curiosités, subit des attractions,
(1) On. R., À S. M. p. 129.
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ressent des jouissances dans des domaines différents, et celles-ci peuvent influer plus ou moins directement sur son œuvre.
Or, ce furent pour Redon, nous semble-t-il : la Nature, la Musique, la Science et la Littérature.
Au premier plan, il faut mettre la Nature. C’est elle qui l'accueillit dès son entrée dans la vie, à laquelle il revint sans cesse, et jusqu'au bout de son existence. Sublime spectacle où les lois fondamentales de la cosmogonie se révèlent, sous des apparences infiniment variées ! Dès son début le jeune artiste la reproduisait amoureusement de son pinceau novice, puis il en fit le décor imposant où surgissent les êtres de sa conception fantastique, et elle fleurira encore, merveilleusement épanouie, dans la dernière période de peinture. Il ne la comprenait pas impassible et détachée de nous, mais tout humaine et mêlée à nos sentiments les plus profonds. S'il la connut et l'étudia — ses dessins et ses croquis le témoignent, jusqu’en ses intimes et menus détails, c’2st surtout dans ses grandes lignes qu'il voulut la retenir et prétendit la rendre. Horizons sans fin, onde fluide, ciels aux nuages colorés, ondoyants comme notre âme, robustesse vivante de l'arbre, solidité de la roche impénétrable ! Mais surtout l'émouvait le rythme périodique du Jour et de la nuit, opposant éternellement l'ombre et la lumière. À ce trésor de spectacles contemplés ont contribué tous les pays qu'il a connus, stablement ou en rapide passage. Ainsi demeurent dans son souvenir, les landes et les bois du Médoc natal, les sites hautains et neigeux des Pyrénées, la grève mélancolique de Bretagne, et ces paysages fins et nuancés de l'Ile-de-France. Ce qu'ont vu ses yeux est passé en son âme, pour s'exprimer enfin dans son œuvre.
Et l'influence était si forte, qu’elle agissait même physiologiquement. En effet, Redon émet, à propos de l'artiste en général, cette remarque certainement émanée de son expérience particulière : ( Je dirai même que les saisons agissent sur lui ; elles activent ou amortissent sa sève : tel effort, tel essai tenté hors de ces influences, que les tâtonnements et l'expérience lui révèlent, sont infructueux pour lui, s'il les néglige (1). »
Cette Nature, il l’aima tant, y trouva un tel réconfort, que parfois
(D) On.R. 4 S. M. p. 24.
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il lui vint le souhait de se livrer à elle tout entier et sans partage. Non point en l’abimement intense du Nirvana rêvé sous l'opprimante fécondité tropicale, mais au sein de la vie calme et laborieuse de nos climats plus pondérés :
(Quel baume eut jamais Sur MOI, Sur mon esprit et même sur mes peines, une action plus subite, plus bienfaisante que l'herbe verte, ou le contact de tout autre élément inconscient. Quitter la ville, aller aux champs, approcher d'un village en sa tranquillité rusti.
que, c'est là toujours que j'ai senti les secousses d'un petit battement de cœur qui m'ont rendu grave, et que, recueilli subitement dans un retour Christ (Lithographie).
sur moi-même, Jai balbutié, distrait, que la vérité de la vie était de vivre là, peut-être (1)...» Mais, dès les jeunes années de Redon, une autre attirance fut puissante également sur lui : la Musique : « Je suis né sur une onde sonore. Pas un souvenir de la première enfance qui ne se mêle à un chant musical, à une musique de qualité. — Plus tard, adolescent, j'entendis les œuvres alors peu connues de Berlioz, Schumann, Chopin. La maison de famille en était remplie. Elle imprima assurément à mon âme un pli (2).»
(1) Lett. d'Od. R. à Edm. P. (15 juin 1894).
(2) Dte.
On peut dire plus encore, un véritable sillon tracé au profond de luimême. Car la musique ne lui apporte pas seulement les joies, délectables déjà, du dilettante, elle avive et affine sa sensibilité, enfin elle constitue pour lui une incitation féconde et sans cesse renouvelée à produire dans l’art plastique, son domaine personnel.
À ses premières admirations ressenties pour des maîtres classiques et romantiques, Redon demeura fidèle toute sa vie, avec une prédilection pour Beethoven. Par la suite, sans doute, il se montra sympathique envers d’autres écoles, notamment celle de Bayreuth, mais toutefois, paraît-il, ( sans s’abandonner avec une très profonde émotion au torrentueux courant wagnérien. Cependant, certains personnages du génial dramaturge lyrique l’intéressèrent vivement : ainsi Parsifal et Brünnhilde. Durant de longues années Redon fut un habitué des grands concerts. Il s’y trouvait en contact avec d'excellents amateurs, dont 1l partagea la lutte en faveur d’admirations audacieuses. Puis 1l eut pour ami, le fréquentant souvent et familièrement, un musicien sérieux dont la fatale mort accidentelle fut si prématurée : Ernest Chausson (1). » Nous avons dit que son frère aîné fut un compositeur : bien doué. Enfin l'amour de l'artiste pour la musique s’étendait même en amicale affection aux virtuoses qui nous la font vivre par une belle exécution. C'est ainsi que l’on voyait chez lui dans l'intimité, principalement en la dernière période de sa vie : le violoniste Parent, le pianiste Vinès et le guitariste Llobet.
Mais Redon doit plus encore à l’Art céleste (tel est le titre d’une estampe où 1l représente un auditeur religieusement absorbé en les sons entendus). Car pénétrant dans leur mystère son but et ses moyens, il a pu concevoir le projet, en apparence non possible, de rivaliser avec son emprise vague mais si puissante sur les âmes...
En ce qui concerne le penchant pour la Science, on peut dire que, sous ce rapport, l'artiste suivait bien l’un des courants généraux qui ont caractérisé son époque : (« Redon semble profondément frappé de cette vision du Cosmos et de l'Humanité, telle que le xIX® siècle l’a évoquée. Grande et inquiétante en sa vérité découverte, que sans cesse la science
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