DE CE VOLUME
On. R., À S. M. — OpiLoN REpon. À Soi-Méême. Paris, H. Floury, 1922.
Lett. d'Od. R. à Edm. P. — Lettre d'Odilon Redon à Edmond Picard (15 juin 1894). Reproduite dans L'Art Moderne (Bruxelles), 25 août 1894.
Lett. d'Od. R. à A. M. = Lettre d'Odilon Redon à André Mellerio. Man. de R. — Manuscrits de Redon. .
À. M. Et. s. R.— ANDRÉ MELLERIO. Odilon Redon. Société pour l'Etude de la Gravure Française. Paris, 1913. Étude sur Redon.
À. M. Préf. d'Exp. Od. R. — ANDRÉ MELLERIO. Préface pour l'Exposition Odilon Redon (Galeries Durand-Ruel, 1894).
À. M. Gaz. d. B. À. — ANDRÉ MELLERIO. Odilon Redon. La Gazette des Beaux-Arts. Août-septembre 1920.
App. — Appendice du volume.
CBORÉONEREDON
ÉAOMMESET SA.VIE
Odilon Redon naquit à Bordeaux, le 20 avril 1840.
De ses origines, voici ce qu'il nous a fait connaître — et plus spécialement de son père : « Né dans les environs de la petite ville de Libourne, où quelques villages et maintes familles portent notre nom, il était parti jeune pour la Nouvelle-Orléans, au moment des guerres du Premier Empire, fils aîné d’une famille aisée, mais appauvrie par les duretés du temps. Son ambition était d'y acquérir de la fortune pour revenir au foyer natal afin d'y mettre une aisance atteinte ou qui n'y était plus. Il nous a confié bien des fois qu'il débarqua là-bas sans ressources et qu'il dût faire, pour parer aux besoins matériels immédiats, divers métiers d'expédient, que la chance toujours accompagnait. Après avoir exploré et défriché des forêts, 1l devint rapidement possesseur d’une fortune assez grande. Il fut colon, il eut des nègres (1). »
C'est alors qu'il épousa une créole de la Nouvelle-Orléans, dont la famille était d’origine française. Il devait en avoir cinq enfants, qui furent : Ernest, Odilon, Marie, Léo, Gaston.
Bertrand Redon, se trouvant à la tête d'une large aisance acquise par son intelligence et son travail, résolut de revenir se fixer, avec sa famille, dans son pays natal. « C'était — nous dit Redon — quelque cing ou six années après son mariage, moi déjà conçu et presque à naître, second fruit de son union. Les voyages sur mer étaient alors longs
(1) On. R., À S. M. p. 12. Voir : App. Note |.
et hasardeux.…. J'eusse aimé, par le hasard ou le destin, naître au milieu de ces flots. un lieu sans patrie sur un abîme (1). » |
Du chef de son ascendance maternelle et des circonstances précitées, ne faut-il pas voir chez Redon, bien qu'issu d'une bonne souche de vieille France, quelque mélange d'Outre-Atlantique? Et qui sait si
Coll R. B.,, Winterthur.
Paysage (Pastel).
l'artiste qui 1llustra Edgar Poe ne sera point revendiqué un jour par les Américains comme un peu leur.
À Bordeaux, Odilon vint au monde dans un logis que sa famille occupait 26, rue des Allées-d'Amour. Mais l'enfant était de complexion peu vigoureuse, et l'on crut même qu'on ne pourrait l’élever. Il fallut presque immédiatement l'envoyer, à peine âgé de deux jours, en nourrice à la campagne, dans les Landes. Quand il en revint, cette faiblesse native persista pendant toute la première partie de son enfance : « J'étais
(LD'ODUR ASS M; p.12
Petit Palais
Chine).
Études (Dessin à l'encre de
maladif et débile, entouré toujours de soins, on avait prescrit de m'éviter les fatigues cérébrales (1). »
L'atmosphère familiale, durant les séjours à Bordeaux et ceux passés longuement dans la propriété rurale de Peyrelebade, apparaît paisible, ordonnée, jouissant du confort matériel. Les arts y étaient cultivés, principalement la musique, où se distinguait déjà Ernest, le fils aîné. Pourtant, si Odilon ne connut pas les âpretés d’une condition pauvre, il ne trouvait point parmi les siens ces nuances de tendresse, ces appels à l'expansion qui l’eussent porté à se librement épanouur. Les natures sensibles ont des délicatesses raffinées, d’impondérables besoins, lesquels réclament davantage que les soins communs d'une affection ordinaire.
Certes il vénérait son père, 1l l’aimait aussi, mais avec un respect craintif, et en quelque sorte distant : (Il m'apparaissait comme un être impérieux, indépendant de caractère et même dur, devant qui j'ai toujours tremblé. Bien qu'aujourd'hui à lointaine et confuse distance, et avec tout ce qui reste de lui dans mes yeux, je vois bien au fond des siens qui, facilement, s’humectaient aussi de larmes, une sensibilité miséricordieuse et douce que ne réprimaient guère les dehors de sa fermeté. — Il était grand, droit et fier, avec beaucoup de distinction native (2). »
Dans une lettre écrite douloureusement après la mort de ce père qui, dans le fond, porta toujours une prédilection secrète envers Odilon, celui-ci déplorera cette sorte de malentendu indéfinissable. Ne fut-ce point pour deux âmes tendres par nature, mais d’une pudeur effarouchée, se masquant chez l’un de dureté extérieure, et d’une retenue froide chez l'autre, l'obstacle à communier en pleine sympathie ?
Par surplus, sa mère, ayant un peu de la frivolité de goûts propre souvent aux créoles, ne possédait ni valeur intellectuelle, ni caractère ferme. D'ailleurs, l'attrait de son sentiment la portait davantage vers
Ernest qui, plus tard, lorsqu'elle fut devenue veuve, continua de vivre à ses côtés.
A4 D : Mme Redon.
LA COURONNI ( Pastel)
Peut-être Léo et Marie auraient-ils pu entretenir avec Odilon d affectueuses relations, étant d’une nature mieux rapprochée de lasienne, mais tous deux, malheureusement, moururent relativement Jeunes.
: Entre son frère Gaston, le dernier-né de la famille et lui, il n exiSta Jamais aucun lien de sympathie. En outre, tous deux menèrent
Coll, A, Parent,
Troupeau dans le Médoc (Peinture).
leur vie en des milieux bien différents et même hostiles : l’un revêtu des honneurs officiels, l’autre dans le monde des artistes libres.
Enfin il y avait aussi à Peyrelebade « un vieil oncle, régisseur alors du domaine, et dont la physionomie débonnaire aux yeux bleus tient grande place dans les souvenirs de mon enfance (1) ».
Mais ce fut la Nature qui, dès le premier éveil de Redon, le saisit et le domina pleinement, le marquant d'une ineffaçable empreinte : « Je fus porté en nourrice à la campagne, dans un lieu qui eut sur mon enfance
(1) On. R., À S. M. p. 15.
me et ma jeunesse, et même sur ma vie, beaucoup d'influence. C'était alors bien désert et bien sauvage; les lieux ont changé; Je vous parle de ce qui fut. On y allait alors en diligence et même en voiture à bœufs, locomotion monotone, d’une lenteur paisible et engourdissante. Mais l'esprit libre, les yeux dispos, on s’allongeait sur les bancs du char pour ne plus voir que le déroulement du paysage, doucement, délicieusement, à peine remué sur place, en état fixe de suggestive contemplation.
Ci de Mt Redon.
Études {Dessin à la mine de plomb).
€ On traversait ainsi sans bruit, ni les surexcitations d'un voyage d'aujourd'hui, et même sans fatigue, la route longue et triste qui s’allonge indéfiniment de Bordeaux à Lesparre, droite et seule, coupant des landes sans fin de sa ligne uniforme et haute de beaux peupliers. La vue s'y étend jusqu'à l'horizon, par-delà des genets, ainsi que sur un océan de terre : un infini... |
(Dans la région dont je vous parle, située entre les vignes du Médoc et la mer, on y est seul. L'océan, qui couvrait autrefois ces espaces
Collection M.-A blond,
PAPILLON B ( Peinture)
déserts, a laissé dans l’aridité de leurs sables un souffle d'abandon, d'abstraction. De loin en loin, un groupe de quelques pins, faisant entendre un continuel bruissement de tristesse, entoure et désigne un hameau ou quelque parc pour des moutons. C’est une sorte d'oasis autour de laquelle de tranquilles bergers dessinent, avec de hautes échasses, leur étrange silhouette sur le ciel. Ces petits villages n'ont point d’églises.
Partout l'humanité qu on y trouve semble s'anéantir, éteinte et dissoute, chacun les yeux navrés, dans l'abandon de soi-même et du lieu.
« C'est à travers ces ARRETE ES arides plaines que j'ai Titan (Dessin à la mine de plomb). passé la première fois | enfant, avant l'éveil de ma conscience, presque en deçà de ma vie, J'avais deux jours.
€ Je les ai traversées bien des fois depuis : les bœufs furent remplacés par des chevaux, ceux-ci par le fer dur sur les voies et les engins du monde moderne — je ne récrimine pas. Il reste toujours là l'esprit de l'espace et des lieux déserts, et le bruissement harmonieux des pins sous le vent du large, et les bruyères, et le silence et l'admirable éclat de la lumière dans le clair azur.
« Sur la lisière de cette lande, longeant le beau fleuve, s’allonge, étroit et resserré de vignes, le Médoc, avec ses résidences nettes, ses chemins étroits, son luxe de culture traditionnelle... (1) » :
Tel est, esquissé en large fresque, le fond'du décor général. Mais
(1) On. R., AS. M. p. 12 et suiv.
eu
un site plus restreint se trouvait davantage connu et aimé : Peyrelebade (1). Si longtemps la propriété familiale des Redon, encore leur foyer central après la mort du père, et jusqu'au jour où la vente en devint forcée après des circonstances douloureuses. ( Un ancien domaine entouré de vignes et de terres incultes, avec de grands arbres, des genêts toujours, des bruyères tout près du château. On ne voyait au delà du seuil que des terrains vagues garnis de ronces, de fougères, et des restes de larges allées plantées d’ormeaux et de chênes, routes abandonnées, à demi-sauvages, qu’on réservait autrefois pour le service de tout domaine : un reste de solennelle grandeur, décor naturel, sans convention et sans lignes, taillé sans pénurie à larges coupes, en plein bois ou forêt vierge peut-être, à travers des terres qu'on ne mesurait pas (2). »
C'est là que l'enfant, chétif de naissance, isolé moralement parmi les siens, pousse, moins dru sans doute, mais aussi spontanément que les sauvageons issus du sol fruste. « Les sensations reçues et dont 1l me reste un souvenir lointain sont celles de mes jeux avec les petits enfants de la maison, au milieu desquels on me laissait fort libre. Période confuse d'où la mémoire me sert assez mal, et qui ne refléterait d'ailleurs ici que peu de chose, sinon les ébats éternels de l'enfance, loin des contraintes de la ville et de ses gênes (3). »
Peut-être un tempérament plus robuste fut ainsi devenu énergique, brutal même. Il n'en est rien pour une nature sensitive que rebutent les mouvements violents, et qu'effraye le premier apprentissage commencé déjà de la lutte rude pour la vie. « J'étais tranquille, point batailleur, inhabile aux entreprises de vagabondage par les champs où les autres me conduisaient. J'étais plutôt confiné dans les cours ou le jardin, et occupé de jeux paisibles (4). »
Combien il importe de regarder et scruter de près ces impressions de la prime enfance. Et qu'il est heureux que Redon nous ait conservé et si bien décrit les siennes! C'est qu’elles sont essentiellement révélatrices d’une personnalité, source même de sa genèse. Or, cette
(1) La propriété de Peyrelebade était située à peu de distance de Listrac (Gironde). Le nom signifie : Pierre levée, — sans doute en raison de quelque souvenir mégalithique.
(2) On. R., 4 S. M. p. 14.
G) On. R, 4 S. M. p. 15.
(4) On. R., 4 S. M. p. 15.
ETS à
Coll, de Domecy.
La Souffrance (Pastel).
émotion devant la lumière, cette attirance aussi pour les coins obscurs, suggestifs de la rêverie où se complaît une âme reployée en sa vie intérieure, ne sont-ce pas les éléments, tant spirituels que matériels, qui plus tard aideront l'artiste à constituer son œuvre ?
Dans cette période se place un épisode imprévu et formant contraste. Vers l'âge de sept ans, Odilon se trouve amené à Paris, et y fait un séjour de plusieurs mois. Là encore ce n'était point la mère qui s'occupait de l'enfant, mais une vieille bonne aimante et pleine de soins. Elle l’'emmenait en de longues promenades à travers la grande ville. Mais — et le fait était assez inattendu, elle le conduisit même dans les Musées. C'est là qu'il put contempler pour la première fois des œuvres plastiques, et qu plus est les chefs-d'œuvre des maitres. Peut-être alors, dans l'éveil de puissances latentes et insoupçonnées, s'est murmuré confusément aux profondeurs de cette âme encore inconsciente, le fatidique : {« Anch'io ET son pittore ! »
(Petit Palais.) Cependant, au retour dans le Médoc,
Dessin (Encre de Chine). quelques années se continuent dans l'ambiance et les conditions que nous avons décrites.
Mais la première enfance s'achève, et voici qu'il faut songer à éduquer le sauvageon. Afin de ménager sa faible constitution physique, on avait attendu et l’on s'y prit assez tardivement. Pour l'enfant jusqu'alors développé en pleine liberté, la contrainte des études et de la géhenne scolaire parut une torture véritable, dont il garda le plus pénible souvenir : ( Je fus mistard à l'école, à onze ans, Je crois. Cette période est la plus triste et la plus lamentable de ma Jeunesse. Externe cependant ; mais je ne me vois que tardif aux classes, travaillant avec un effort qui m'attristait. Que de larmes j'ai versées sur des livres d’ennui que l’on me prescrivait d'apprendre mot à mot. Je crois pouvoir dire que de onze à dixhuit ans, Je n'ai ressenti que de la rancœur d’études. Elles furent
inégales, sans suite, sans méthode, faites dans deux pensions de Bordeaux (1). »
n présumera quels fruits devait produire une éducation ainsi donnée et reçue. De fait, nous pouvons le noter ici, l'esprit grec et latin n'a contribué en rien à la formation intellectuelle de Redon. Soit dans les écrits émanés de lui, comme au cours des fréquents entretiens que nous eûmes ensemble, il ne nous souvient pas qu il ait fait une citation des auteurs de l'antiquité classique, ni même allusion à leurs œuvres.
Comme événement à cette époque se place la première communion de l'enfant.
Plus tard il en a remémoré les influences ressenties.
Elles paraissent bien avoir été plus d'ordre esthétique et sensible, que profondément morales ou mystiques.
«La grande émotion est à l'heure de ma première communion, sous les voûtes de Saint- Seurin, les chants m'exaltaient... Je fus le visiteur radieux des églises, le dimanche, ou bien je m'approchais au dehors des absides, sous l’attirance irrésistible des chants divins. J'allais de préférence dans les quartiers pauvres de la banlieue où les temples sont populeux, la piété plus naturelle et vraie. Ce sont-là des
Etude Cliché Vollard.
(1) On. R., À S. M, p. 16.
heures dont je me souviens comme ayant ressenti une vie à son comble, haute et suprême, inouiïe. Etait-ce par l’art ? Etait-ce de communion avec le peuple que j'aimais 2. [es chants sacrés me révèlent entièrement alors un infini sans mélange, découvert comme un absolu réel, le contact même de l'au delà (1). »
Cependant au cours des années de ce travail infructueux des classes, Odilon montre déjà un don natif, et qui ne tardera pas à se développer. Le dessin l’attire et il y réussit. Tout d'abord par des manifestations spontanées et bien rudimentaires, suffisantes cependant pour éveiller l'attention de son entourage, et engager à le pousser dans cette voie. Au sein des ténèbres scolaires, c'est le rayon qui luit et déjà éclaire une voie d'avenir. ( Je ne revivais et n'étais heureux que les Jours de sortie durant lesquels je m'occupais.. (2) » On lui avait fait prendre des leçons particulières. « J'ai gardé un souvenir tendre et pieux de mon premier maître et des heures ferventes d'étude et de douceur passées en son atelier. entouré à profusion des fleurs d'un jardin hors ville, dans le silence de la solitude, et sous le jour d'une large baie donnant lumière à la lisière d’un petit bois (3). » Puis te Lo c'était, vers sa quinzième année,
Eve (Peinture). cette heure aurorale et confuse
de l'éveil ardent de notre être,
moment décisif où se dévoilent nos facultés, où s’orientent nos
inspirations, et peut-être notre destinée. « La divine adolescence », ansi quil l'exprime si bien.
R,, A SM}. 16 eP17 (2) On. R. 4 S. M. p. l6.
RAS M p#19
Cependant, l'éducation scolaire sommairement faite et hâtivement menée, a pris fin. Maintenant l'enfant n'est plus, et le Jeune homme doit se préoccuper d'une carrière.
Le choix lui en était pour ainsi dire naturellement imposé déjà : Odilon sera artiste. Dans sa famille, s’il ne trouve point un assentiment spontané, car d’autres projets avaient été formés à son égard, du moins ne rencontre-t-il pas de veto péremptoire, ni même d'obstruction. Le père, doué lui-même d'une personnalité forte, avait en quelque sorte le respect A la vieillesse (Lithographie). de celle de ses enfants. Et Glanche/fbie de in Lai Nuit) ce n'est point là chose si commune ! Il ne se contenta donc pas d’un acquiescement de tolérance, mais accorda encore de subvenir aux frais matériels que devait entrainer pour un temps assez long, la profession choisie.
Alors, pendant une douzaine d'années, va se poursuivre pour Redon une vie que l’on peut dire véritablement en partie double, tantôt en sa région native, et tantôt à Paris. Nous eûmes l’occasion jadis, analysant l'existence rurale et celle des grandes villes, de proposer cette remarque : «Peut-être, à notre époque, seul apparaîtra fondamentalement complet, l'homme qui comprend et goûte ces deux modes de vivre en ce qu'ils ont chacun de caractéristique et d’essentiel. Pour celui-là, résulte une complexité qui le rend supérieur à l'individualité homogène... mais bornée à la compréhension d'une seule de ces existences. Et certainement l'inspiration créatrice de l'esprit que nous étudions 1ct, se