LES ESTAMPES
N'est-ce point par l’estampe que Redon s’est fait connaître d'abord, et a commencé vraiment de se répandre parmi le public? Elle constitue dans l’ensemble de sa production, et surtout pendant la maturité de son âge, toute une floraison éminemment expressive de l'artiste, tant au point de vue de l'originalité d'inspiration, que du parfait usage des procédés employés. On peut donc dire que si elle ne représente point la totalité de son art, elle en contient au moins les caractéristiques essentielles.
Nous considérerons l’estampe chez Redon, successivement selon ses deux modes matériels : la Gravure et les Lithographies.
& I. La Gravure.
C'est avec Bresdin — et par lui, que Redon encore jeune fut initié à la gravure.
Certes, le vieux maître était passionnément curieux et subtilement connaisseur de la technique sur cuivre, qu'il pratiquait assidûment. Non seulement il en avait approfondi les ressources, mais il savait les utiliser de manière très personnelle. Expert en les cuisines (c'est le terme d'argot du métier) fort compliquées des mordants, il déployait également une habile dextérité dans les tours de main du tirage qu'il effectuait lui-même. Il mculquait encore à son disciple, et lui démontrait par l'exemple, cérque Rembrandt prouva sl magistralement — à savoir qu'en une simple planche de métal taillée directement ou creusée à l'acide, on peut enfermer tout un monde de pensées et des trésors de sensibilité. De lui émanait (le goût en même temps que la science des initurations méticuleuses et richement expressives (1) ».
Redon se dit alors — :il signe même expressément : Elève de Bresdin (2). Mais, bien que jeune encore, malgré qu'admirateur et affectueux ami du maître, il laisse déjà percer, presque inconsciemment peut-on croire, sa propre personnalité. Prenez en effet une gravure de Bresdin, et mettez-la à côté du Gué, essai bien modeste du débutant, tout de suite le contraste frappera. C'est que « le faire de l'élève encore qu'incertain et gauche, revêt néanmoins plus de force et d'ampleur que les raffinements parfois trop poussés de son maïître(3)». En effet, Bresdin (Cest un graveur d'esprit vraiment curieux, mais dont le travail minutieux se complaît surtout en le fouillis des accessoires. Cependant ses compositions fantaisistes : villes irréelles, forêts grandioses aux ciels tourmentés, lointains naïfs et premiers plans pullulant de bizarres bestioles, cette imagination vagabonde put inciter le jeune artiste à se libérer d'une trop exacte reproduction de l'ambiance réelle (4) ». C'est là, semble-t-il, l'élément essentiel et fécond que s’assimilera surtout Redon.
Assurément l'originalité de ce dernier, pour naissante à peine qu'elle fût alors, existait déjà irréductiblement. Même si son sujet voisine un de ceux qu'a traités Bresdin — et alors plus encore peut-
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(2) C'est la formule respectueuse qu'il incise dans le cuivre, au bas d'une de ses premières gravures : Le Gué (1865).
(3) À. M. Gaz. des B.-A., p. 146.
(AMENER ER pp 7:
être, apparaît la différence fondamentale qui les sépare. C'est à la simplicité que vise Redon, au grand effet large, à l'opposition vigoureuse du clair-obscur. Il agence sa composition nettement et avec clarté, sobrement aussi, sans s'arrêter ni se compliquer à un monde touffu, si séduisants qu'en soient les détails.
D'ailleurs, cette incursion dans le domaine de la gravure est limitée en grande partie aux années de relations intimes entretenues avec Bresdin. Redon y reviendra au cours de sa carrière d'art, mais de façon toujours restreinte, et qui compte peu, du moins numériquement, dans l’ensemble de son œuvre (1). C’est qu’une autre technique de l'estampe devait l’attirer plus tard, où se trouverait le mode adéquat, tout ensemble fort et souple, qui convenait le mieux à son inspiration.
& I. Les Lithographies.
« Les hthographies forment la plus abondante part dans la production de Redon. Ce sont elles qui, se dispersant nombreuses — près de 200 planches tirées à 25 ou 50 exemplaires, quelquefois 100 et audessus (2), ont contribué le plus à répandre son nom et son art, lui suscitant par degré la curiosité étonnée, l’attirance involontaire, et enfin la compréhension admirative. On ne sait s’il faut louer davantage l'extraordinaire fécondité d'inspiration ou bien la perfection si originale, avec laquelle fut employé le procédé graphique. Sous ce dernier rapport, ceux-là mêmes que la conception surprend et déconcerte ne peuvent s’empêcher de rendre, en parfaite sincérité, un hommage au maître litho-
(1) Notons cependant un fait curieux. Vers la fin de sa vie, en 1914, à Bièvres, pendant les premières angoisses de la guerre, Redon voulut se remettre à la gravure. L'austérité du noir et blanc lui semblait-elle convenir aux terribles circonstances alors traversées ? Il commença un cuivre qui, non entièrement terminé, était assez poussé pour qu'on essayât, après sa mort, d'en tirer des épreuves. Ce ne fut d'ailleurs possible qu'à très petit nombre. En voici le sujet : Dans l'obscure profondeur d'un temple dont on devine le vitrail lumineux, s’avance un personnage indéterminé, d’une expression étrange et saisissante. R
(2) Ce dernier chiffre, d’ailleurs, est rare. Les bornes où se limite d'ordinaire le tirage ont permis de lui assurer le maximum de soins et une belle homogénéité.