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EART : DE. REDON
Nous avons montré en sa genèse la formation artistique de Redon, comme aussi les influences qui ont pu agir sur sa personnalité. Nous nous sommes ensuite livré à une analyse détaillée des diverses parties de son œuvre. C'est maintenant seulement que nous pouvons tenter un essai de synthèse. Quel est dans son essence même l’art de Redon, quelles en sont les caractéristiques, quel est enfin le but poursuivi? Et comme corollaire, nous chercherons à définir les émotions ressenties au contact de son inspiration, ainsi que la nature de l'admiration qu'on en peut éprouver.
L'art de Redon : « Cette seule dénomination éveille tout un monde! — Dès le premier choc on est désorienté, emporté, aussi comme hypnotisé. C'est qu'on ne trouve pas là les ressources d’un talent plus ou moins expressif, mais bien la singularité complète, l'étrangeté bouleversante du non-vu, sorte de rafale formée on ne sait où ni comment, et nous courbant sur son passage, qu'on le veuille ou qu'on lui résiste. Cette émotion spontanée, tous la ressentent et s’en rendent compte. Les uns la proclament laudativement, admirant la main qui terrasse, tandis que les autres protestent, se rebellent même contre cette destruction de leurs habitudes courantes. En sorte que par leur indignation et leurs critiques les plus emportées, ils rendent encore un involontaire témoignage au tempérament de l'artiste.
« Que si l’on veut aller plus loin que cette prime impression, puissante mais vague. ce travail que peu d'ennemis, ou même d'amis de l'œuvre ne tentent d'ordinaire, demeure cependant indispensable pour en posséder la compréhension, Odilon Redon n'est point facile à pénétrer en ses replis secrets. Il faut à cet effet apporter un esprit sérieux de
recherche, en même temps qu'une âme capable d'éprouver, au moins à quelque degré, le frisson qu'a subi l'artiste. Nous ajouterons une contemplation suffisamment longue et réfléchie de l'œuvre... (1) »
Avant tout, quel but s’est proposé l'artiste, instinctivement d'abord, puis à mesure de son avance dans la vie et de son mûrissement intellectuel, avec une clairvoyance consciente et des moyens perfectionnés, sans cesse plus adéquats? Nous avons de lui-même sur ce sujet des déclarations multiples et explicites, de nature à nous éclairer.
€ J'ai fait un art selon moi seul. Je lai fait avec les yeux ouverts sur les merveilles du monde visible, et quoi qu’on en ait pu dire, avec le souci constant d’obéir aux lois du naturel et de la vie. — Je l'ai fait aussi avec l'amour de quelques maîtres qui m'ont induit au culte de la beauté. Je crois avoir cédé docilement aux lois secrètes qui m'ont conduit à façonner tant bien que mal, comme j'ai pu et selon mon rêve, des choses où je me suis mis tout entier (2).» — «Laissez-moi vous dire. que nulle forme plastique, j'entends perçue objectivement, pour elle-même, sous les lois de l'ombre et de la lumière, par les moyens conventionnels du modelé, ne saurait être trouvée en mes ouvrages. Tout au plus ai-je tenté souvent, au début, et parce qu'il faut autant que possible tout savoir, de reproduire ainsi les objets visibles selon ce mode d'art de l'optique ancienne... Mais je vous le dis aujourd'hui, en toute maturité consciente, et } y insiste, tout mon art est limité aux seules ressources du clair-obscur et il doit aussi beaucoup aux effets de la ligne abstraite. agissant directement sur l'esprit. L'art suggestif ne peut rien fournir sans recourir uniquement aux jeux mystérieux des ombres et du rythme des lignes mentalement conçues (3) ».
Mais voici une définition plus développée encore et dont il faut peser, pour ainsi dire, chaque terme : (L'art suggestif est comme une irradiation des choses pour le rêve où s'achemine aussi la pensée. Disons. qu'il est croissance, évolution de l'art pour le suprême essor de notre propre vie, son expansion, son plus haut point d'appui ou de maintien moral par nécessaire exaltation.— Cet art suggestif est tout entier dans l’art
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excitateur de la musique, plus librement, radieusement: mais il est aussi le mien par une combinaison de divers éléments rapprochés, de formes transposées ou transformées, sans aucun rapport avec les contingences (1) ». À cet égard rappelons un trait caractéristique :
Cliché Vollard.
Tête de Jeune Fille.
«… La musique, Redon l'a toujours et passionnément goûtée.…. à tel
point que, venant à Paris, il se qualifia : Peintre symphonique. Entendant
de la sorte, non qu'il cherchait par la plastique à évoquer la sonorité, mais bien que ses œuvres, en une compréhension plus large et profonde
(1) Oo. R. 4 S. M, p. 27.
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des contingences, tendaient à exprimer, telle la musique, le monde des sentiments indéfinis et grandioses (1) ».
C'est l'imprévue en même temps qu’extraordinaire audace du but que se proposait Redon, qui certainement a dérouté beaucoup des esprits prétendant à juger son œuvre : ( Toutes les erreurs de la critique commises à mon égard, à mes débuts, furent qu'elle ne vit pas qu'il ne fallait rien définir, rien comprendre, rien limiter, rien préciser, parce que tout ce qui est sincèrement et docilement nouveau — comme le beau d’ailleurs — porte sa signification en soi-même... Mes dessins inspirent et ne se définissent pas. Ils ne déterminent rien. Ils nous placent. dans le monde ambigu de l’indéterminé. — Ils sont une sorte de métaphore, a dit Remy de Gourmont, en les situant à part, loin de tout art géométrique. Il y voit une logique imaginative. Je crois que cet écrivain a dit en quelques lignes plus que tout ce qui fut écrit autrefois sur mes premiers travaux (2) ».
Et comment va procéder l'artiste : ( Imaginez des arabesques ou méandres variés se déroulant, non sur un plan, mais dans l’espace, avec tout ce que fourniront pour l'esprit les marges profondes et indéterminées du ciel; imaginez le jeu de leurs lignes projetées et combinées avec les éléments les plus divers, y compris celui d’un visage humain ; si ce visage a les particularités de celui que nous apercevons quotidiennement dans la rue, avec sa vérité fortuite immédiate toute réelle, vous aurez, là, la combinaison de beaucoup de mes dessins.
Ils sont donc, sans autre explication qui ne se peut guère plus précise, la répercussion d’une expression humaine, placée, par fantaisie permise, dans un jeu d'arabesque, où, Je crois bien, l’action qui en dérivera dans l'esprit du spectateur l'incitera à des fictions dont les significations seront grandes ou petites, selon sa sensibilité, et selon son aptitude imaginative à tout agrandir ou à tout rapetisser (3) ».
Cependant la nature a des lois essentielles et primordiales, qu'on ne saurait transgresser. Redon qui les connaît, en formule ainsi ce qu’elles
ont d'impératif et d’imprescriptible : «… Tout dérive de la vie univer- (1) À. M. Et. s. R., p. 25 et 26 (2) On..R., 425$. M, p.28.
(G):On. RS ASS MDN S.
selle : un peintre qui ne dessinerait pas verticalement une muraille, dessinerait mal, parce qu'il détournerait l'esprit de l'idée de stabilité. Celui qui ne ferait pas l’eau horizontale ferait de même (pour ne citer que des phénomènes très simples). Mais il y a dans la nature végétale, par exemple, des tendances secrètes et normales de la vie qu'un paysagiste sensitif ne saurait méconnaître : un tronc d'arbre, avec son caractère de force, lance ses rameaux selon des lois d'expansion et selon sa sève, qu'un artiste véritable doit sentir et représenter.
«Il en est de même de la vie animale ou humaine. Nous ne pouvons pas bouger la main sans que tout notre être ne se déplace, par obéissance aux lois de la pesanteur: Un dessinateur sait cela. Je crois avoir obéi à ces intuitives indications de l'instinct dans la création de certains monstres (1) ».
Et ceci nous amène à la conception que Redon se fait de la manière de dessiner, tout au moins en ce qui concerne son personnel usage : ( [] y a un mode de dessin que l'imagination a libéré du souci embarrassant des particularités réelles, pour ne servir, avec liberté, qu'à la représentation des choses conçues. J'ai fait quelques fantaisies avec la tige d’une fleur, ou la face humaine, ou bien encore avec des éléments dérivés des ossatures, lesquels, je crois, sont dessinés, construits et bâtis comme il fallait qu'ils le fussent. Ils le sont parce qu ils ont un organisme. Toutes les fois qu’une figure humaine ne peut donner l'illusion qu'elle va, pour ainsi dire, sortir du cadre pour marcher, agir ou penser, le dessin vraiment moderne n'y est pas. On ne peut m enlever le mérite de donner l'illusion de la vie à mes créations les plus irréelles. Toute mon originalité consiste donc à faire vivre humainement des êtres invraisemblables selon les lois du vraisemblable, en mettant, autant que possible, la logique du visible au service de l'invisible (2) ».
Mais n'existe-t-il pas un prototype d'une telle façon d'agir, au moins pour l'entière liberté de l'imagination ? Il semble bien que nous le rencontrions, soit provenant du sommeil véritable, ou bien comme état de veille méditatif et absorbant, dans ce qu’on appelle d’un nom