‹ Odilon RedonChapitre 32 sur 88 · LES PAVOTS NOIRS · texte numérisé non relu

LES PAVOTS NOIRS

(Fusain)

générique : le rêve. Et de celui-ci, notre artiste se réclame d’ailleurs expressément. Dès sa prime enfance, il y était initié déjà, d’une façon particulièrement évocatrice : « Mon père me disait souvent : « Vois «ces nuages, y discernes-tu, comme moi, des formes changeantes ? » Et il me montrait alors dans le ciel muable, des apparitions d'êtres bizarres, chimériques et merveilleux (1). » Puis, lors de ses essais littéraires, presque tous restés en manuscrit, Redon ne choisit-il point ce pseudonyme significatif : {1 rêve (2)? C'est enfin le titre de son premier album lithographique : Dans le Rêve, appellation si justement symbolique, qu'elle pourrait servir d'épigraphe à son œuvre entier.

Nous avons jadis tenté une définition : « Là règne cette apparente incohérence, constituant la logique particulière de l’état de sommeil, où le mécanisme de l'association des idées fonctionne en toute indépendance, sans le contrôle régulateur qui, pendant la veille, apprécie, élimine et coordonne. Alors l'imagination vertiginée évoque, combien rapidement et avec quelle incroyable fécondité, les aspects les plus inattendus et les plus divers. Des figures multiples, hétéroclites, se rencontrent, se séparent, évoluent de façon étrange et contradictoire. Ces apparitions se silhouettent sur un fond confus où grouillent d’innombrables entités pressenties et devinées plutôt qu'entrevues. Parfois émerge du chaos, selon le hasard, ou par l'effort quasi-automatique de la volonté, une forme qui vient se mettre en pleine lumière, envahissant le chainp de l’espace, dominatrice et comme obsédante. La liaison attractive des êtres et des objets entre eux demeure secrète, fondée souvent sur des analogies si ténues et si lointaines, que l'esprit pour les saisir est obligé de faire un compliqué travail. Encore cette recherche ne peutelle s'effectuer qu'en des méditations ultérieures, car la vélocité fugitive et l'intensité des sensations n’en laissent ni le temps ni la possibilité durant l'action du Rêve (3) ».

Que si nous contemplons l’œuvre de Redon, et cherchons à nous

O0. À SL, per 1.

(2) Ajoutons un détail assez piquant. Après 1870, dans le salon de M'° de Rayssac, où l'artiste

fréquentait, quelques personnes amies, connaissant son irrésistible penchant, l'avaient, par plaisanterie : + s : Et À h sympathique, qualifié : Le Prince du Réve. Et si jamais surnom mérite de lui rester, certes c'est bien

celui-là.

CAMES, Rai pr 10,

en rendre un compte exact, nous pourrons vérifier combien ces caractéristiques s'y retrouvent amplement et à un degré élevé : C'est comme un drame successif qui sort des limbes pour fixer curieusement nos yeux et impressionner fortement notre esprit. En ce travail de l'artiste, comme dans le Rêve que nous avons décrit, mêmes prodromes et semblable évolution. D'abord des noirs profonds s’amoncellent, masse sombre, trame indéfinie, où demeurent latentes les réserves innombrables des mirages futurs. Mais, sur ce fond d'horizon, voici que soudain émergent des êtres. Ils s'organisent fabuleusement et bizarrement sous des clartés parues au ciel, blanchissements qui traînent en zébrures fulgurantes. Les formes se multiplient, permanent, s’accentuent. Figures insolites qui brusquement s'imposent, avec une incroyable netteté, aux regards qu'elles surprennent et fascinent, sans qu'ils puissent s'en arracher. Ce sont bien là les sautes rapides, les accouplements, invraisemblables de pensées lâchées en liberté qui, dépourvues du frein de la raison, galopent et s’ébrouent en une incessante activité. Des objets, extrêmement disparates d'essence, s'appellent et se groupent entre eux. Les plus légers et imperceptibles points d'un contact accidentel sufñsent à leur aimantation. C'est ainsi qu'une circonférence éveillera l'idée d'un ballon, qui lui-même suscitera l’image d’une face humaine détachée, s'envolant dans l’espace nocturne. Et toute cette étrange ruée se précipite vers l'inconnu en un tourbillon bouleversant (1) ».

Mais Redon n'est point un simple hypnotique, esclave de ses visions. La haute raison consciente de l'artiste demeure toujours, bien que secrètement cachée parfois, la souveraine ordonnatrice de cet inextricable chaos. En effet « … si l'on examine de près ces entités extraordinaires, personnihées et représentées par des apparences plastiques, on s'aperçoit qu'elles ne sont point forgées de toutes pièces en leurs plus intimes éléments. Il y réside — et c’est là un terrain de forte assise, un fond d'observations multiples, de sensations éprouvées au cours de la réalité... Analysez certaines de ces physionomies si imprévues et bizarres, vous serez étonné, malgré les transformations subies, de leur ressemblance avec des visages rencontrés dans l'existence ordinaire.

(USA UM Per RS DUR

— 150 mu

C'est que les plus fantastiques et désordonnées visions du Rêve ont leur début premier dans des matérialités tangibles à l’état de veille. Telles, les complexes et innombrables combinaisons du Kaléidoscope rendent presque méconnaissables les fragments simples dont elles sont composées (1)». Qu'on veuille bien se remémorer la vie de Redon, et maintes comparaisons aussi intéressantes qu'instructives pour la compréhension vraie de son art, se feront en quelque sorte d'elles-mêmes : «.. Dans les sites où l'homme a résidé longuement, comme ceux où il a vibré passagèrement, nous retrouvons les éléments du décor que l'artiste a dressé. Sous l'aspect dramatisé par l'imagination qui transpose et magnife, l'œuvre conserve. les réalités extérieures observées et expérimentées. Celles-ci... sont facilement vérifiables chez Redon. En ses noirs vigoureux aussi bien que dans les estampes vaporeusement lumineuses, réapparaissent les nuits opaques, les brouillards vespéraux ou les légères brumes matinales que l'artiste contempla avec émotion, avant de les rendre féeriquement (2). Sur cet horizon parfois se détache une silhouette, un objet, avec cette importance envahissante et dominatrice que prennent dans la nature, aux heures de songerie, un être humain, quelque arbre isolé, ou même un simple brin d'herbe considéré de près. Voilà le point initial d'où le rêve prend essor, pour planer à son gré. Si, dans certains paysages de Redon, surgissent, erratiques et formidables, des blocs de rochers, ou bien encore de grandioses pans de montagnes aux arêtes quasi-géométriques (3) », c'est que ses yeux n'oublient point qu'ils ont : ( vu le Nord de l'Espagne. Il y a là des rocs brûlés par le soleil, des sables tristes, des solitudes désolées (4) ». Combien d'êtres lamentables et de mélancolie profonde, qu'explique un pays sauvage, se rencontrent parmi la population des Landes végétant « laide, triste, comprimée entre le fleuve et la mer. J'y ai vu des régards en détresse, des souffrances réduites. J'ai entendu conter des légendes superstitieuses — il y a encore là des sorciers (5) ».

CHA NE, Er. s. R; p. 12.

’a-t-il point di : NE Fe ] La mer et les (2) N'a-t-il point dit de son Médoc natal : « L automne y est toujours superbe. marais y font le ciel et les brouillards féeriques ». Lett. d'Od. R., à Edm. P., 1894. (G) À. M. Et. s. R, p. 24et 25.

(4) Lett. d'Od. R. à Edm. P., 15 juin 1894.

(5) De,

Qui n'évoquerait dans l’œuvre, certaines faces navrées aux yeux démesurément dilatés par la douleur. — Et si, par contre, le Profil de lumière vous frappe en l'expression intense de sa silhouette lumineuse, Redon vous dira qu’en Biscaye «les femmes ont un grand éclat (1) »..…..

Mais, peut-être s’intéressera-t-on à connaître comment l'artiste travaillait, et quelles phases traversaient son esprit et sa main avant de parvenir au résultat final.

« À ce propos, voici, nous paraïîtil, les deux occurrences qui se peuvent rencontrer.

(Parfois,en proie à l’attirance vague mais inéluctable de s'exprimer extérieurement, l'artiste s'en vient à son chevalet. Que fera-t-1l au juste, il ne le sait. D'une main incertaine il crayonne confusément, dans une prise de possession du champ vierge que lui livre le subjectile. Pour lui c'est une satisfac-

Coll. M.-A. Leblond. . .

L'Enfant prédestinée (Peinture). üuon, un premier soulagement d'écraser le grain du crayon, de voir la matière noire se masser.

Comme si cette simple salissure était le commencement du travail

(1) Lett. d'Od. R. à Edm. P., 15 juin 1894.

VIERGE D'AURORE (Sanguine)

Collection

Chausson.

effectif. Puis l'artiste cherche à augmenter l'intensité, la diversité aussi de ce premier fond ; or, voici que dans cet horizon largement esquissé apparaît un détail. C'est un rien, peut-être même l'œil est-il Joué, mais 1l a cru entrevoir. Cependant la main de l'artiste accentue ce que le regard a pensé percevoir. Bientôt son imagination se prend et s'échaufle à ce travail, l'évocation se précise et s'amplifie davantage, maintenant les contours apparaissent. Alors se présentent, successivement sollicités, les trésors de sa mémoire enrichie jadis de visions et d'observations réelles. Ce sont des sites contemplés, des physionomies analysées, de simples jeux de lumières notés. Ces éléments, empruntés directement à la nature matérielle et qui viennent fortifier la première esquisse, donnent un point d'appui. Ainsi se construit graduellement un tout complet de ces parties diverses, provenues souvent de points très lointains. L'art les enchaîne par une logique qui lui est propre, les subordonnant entre elles pour produire un effet central.

«À d’autres occasions, le chemin suivi semble avoir été tout différent. L'artiste, au hasard de la vie, rencontre une forme dont l'aspect l'attire et le retient. Son esprit subit, sans pouvoir, diraiton, s'en défendre, une invite lancinante et impérieuse à la reproduire. Lorsqu'il se trouve à son chevalet, il n'éprouve plus la sensation vague que nous décrivions tout à l'heure. Mais il contemple une vision déterminée, dont les traits précis s’éclairent en une silhouette hallucinatrice. À mesure que cette obsession qui le hante se traduit plastiquement, il jouit d’un sentiment croissant de libération. Cependant, le fait matériel qui éveilla la puissance créatrice de l'artiste ne lui suffit point. Comme autour d’un centre, il groupe des détails accessoires, dresse un décor de fond, établit une atmosphère qui agrandit la scène et la prolonge. Mais tout ce travail aboutira en fin de compte, à l'unité de l'effet.

«De sorte que ces deux manières de procéder, opposées en leur marche d'action, produisent des résultats identiques aussi bien pour l'inspiration générale que comme aspect. À moins de révélations émanées de Redon, on ne saurait spécifier quel mode fut employé. Ainsi offrent-ils chacun la réunion homogène des qualités qui caractérisent l'artiste (1) ».

(DA ME s. R,, p. 12 à l4.

Mais, dans ce monde indéterminé du rêve si multiplement diversifié il règne à travers l'œuvre, deux courants dont la synthèse forme la trame substantielle de l'inspiration. Pour comprendre le premier, nous nous souviendrons de l'impression profonde que causèrent à Redon les investigations hardies de la science au xIx° siècle, quand elle voulut scruter l'aube même de la vie. Les Origines, n'est-ce point le titre, à cet égard bien suggestif, de l'un de ses plus anciens albums lithographiques ? À un haut degré, il éprouva «ces frissons nouveaux »

ressentis par la génération

d'alors : ( et il prétendit les rendre non en savant précis mais en artiste

vibrant. Il ne s'arrêta point à mesurer les dimensions exactes, compter les pattes « Il y eut peut-être une vision première essayée dans et les antennes, mais plutôt la fleur... » (Lithographie.) il s'efforça de restituer l’'émo-

(Peiche tite db La Oraen) tion profond en le

cette Création puissante. Ne

nous fait-il point entrevoir des formes rudimentaires où s’éveillent les ébauches d'organes, tressauts de la vie boursoufflant la matière inerte, et cherchant à s'en dégager. Ainsi une lave ardente soulève et crevasse l'écorce terrestre, qui ne peut la maintenir tout en l’oppressant. Apparaissent encore. des essais haletants de la primitivité hésitant entre l'avortement et l'aboutissement. Parfois, il semble que l'artiste n'ait pas voulu définir davantage que par de brèves lignes schématiques, circonférences ou courbes sinueuses, les organismes... non encore formés. Et tout cela inépuisablement naît, se développe, fait luire sur le fond

d'ombre de l'éternel abîme la silhouette accidentelle qui sera leur vie momentanée (1) ».

Cependant, voulant plus encore « l'artiste, comme enivré par le spectacle des époques primordiales, ainsi que du monde microbique, en est arrivé, parallélisant avec la féconde nature, à créer lui aussi des monstres (2)». Et, de manière telle qu'il parvient « à donner aux apparences purement imaginatives, dont il peut revendiquer la totale paternité, une conformation rationnelle, qui fait que si elles ne sont pas, elles pourraient être. Machines parfaitement agencées, . pour l’action, qu'une étincelle vitale suffirait à mettre en branle et qui fonctionneraient (3) ». C'est ce que Redon indique fort bien : « La pensée d'en créer à ma fantaisie vint bientôt. Il ne s'agissait plus que d'atrophier, de réduire ou développer des parts de l'être, à ma guise. Je ne voudrais pas prononcer le mot (monstres », mais plutôt ceux de fantaisie humaine sur le clavier de l'ostéologie. (4) »

Et cette dernière définition soulève une question bien intéressante, celle de la Tératologie. Les tendances de la science moderne sont actuellement de voir dans les anomalies du type habituel, non une déviation à un plan préconçu de la nature, mais bien une action normale des forces agissantes qui, ne rencontrant point les conditions ordinaires d'ambiance, aboutissent de ce fait à un résultat différent (5).

Toutefois l'artiste, s’il a éprouvé une intense curiosité dans ce domaïne, et même effectué quelques études sous ce rapport, n'a Jamais prétendu — et nous y insistons à nouveau, faire de la science pure. Comme le remarquait excellemment J.-K. Huysmans, il y avait là : (un nouveau point de départ, presque une issue neuve, elle paraît

(PAM, Ef sk, p. 16.

CAM EL s R; p.106:

(3) A. M. Et. s. R., p. 16. — À cet égard, voici une curieuse anecdote que nous tenons de Mme Odilon Redon :

L'artiste avait adressé en hommage à Pasteur, qu'il ne connaissait point personnellement, mais pour lequel il professait beaucoup d'admiration, un exemplaire de l'album : Les Origines. Le grand savant le feuilleta avec curiosité. Or, quelque temps après, comme on lui avait offert une table, œuvre de Carabin, avec sculptures représentant des êtreg fantastiques, il lui arriva de dire : «Il aurait fallu le crayon d'Odilon Redon pour donner la vie à ces monstres. »

(4) Lett. d'Od. R. à Edm. P., 15 Juin 1894.

(5) Voir : App. Note 12

avoir été découverte par le seul peintre qui soit maintenant épris du fantastique, par M. Odilon Redon (1) ». Néanmoins, par ailleurs, le subtil critique a commis une erreur vis-à-vis de ces créations, relevant de la seule imagination, sans recourir, comme :il semble le croire, au secours du microscope. « Non — (ainsi nous l'affirme Redon), — j'avais en les faisant, le souci plus important d'organiser leur structure (2).» Ce sont donc les libres conceptions de son esprit que l'artiste a toujours et uniquement rendues. Telle fut sa fécondité, pour ainsi dire illimitée et tant caractéristique, qu’elle nous a permis d'avancer que : (Si l'on affirme littérairement l'existence d'un monde balzacien, on peut dire que plastiquement fut évoqué un monde redonnesque (3).»

Cependant, il est un autre pôle où confine cet ( œuvre grand qui part des époques primaires pour aboutir au mysticisme suprême (4). » Et l’auteur lui-même le fait remarquer, lorsqu'il assigne à ses fantaisies d’ostéologie ( un sens quasi-chrétien pour assise (5). » En effet, à côté de ces êtres monstrueux, protagonistes, pourrait-on dire, d'une épopée darwinienne ou pasteurienne, rayonnent les apparitions d'une sphère supérieure : ( Dans des faces extasiées éclatent les lueurs d’un rêve divin, des faces de martyrs pour qui le bûcher devient des roses (6). »

Mais le sentiment « qui chez Redon forme la base continue de tout : ignorance, bestialité, perversité, sublimité — c’est la souffrance. Il y a dans telles de ses physionomies un summum d'intensité expressive qui attire et qui effraie comme un vertige. C'est l’abime entrevu à travers la prunelle claire des yeux dilatés. Redon nous a montré la Nature inapte, ridicule ou terrible, parfois les deux ensemble dans ses premiers essais rudimentaires. Puis, parvenue au point culminant dans la face humaine affnée, où frissonne l'âme prête à s'envoler vers un degré supérieur. Devant une telle compréhension de la misère et de la grandeur de notre

(1) J.-K. Huysmans, Cerlains, Paris, Tresse et Stock, 1889, Le Monstre, p. 150.

(D:Ob:R A SM 0 29:

(3) Anoré Mezcerto. Lettre publiée parmi celles émanées de personnalités diverses, et qui furent réunies sous le titre général d’ « Hommage à Redon ». La Vie, numéros des 30 novembre et

7 décembre 1912, (4) À. M. Préf. de l'Exp. R., 1894.

(5) Lett. d'Od. R. à Edm. P., 15 Juin 1894.

(6) À. M. Préf. de l'Exp. R., 1894.

être, involontairement on se reporte à ces Pensées de Pascal, où l’humanité douloureusement analyse cette double face d'elle-même, essayant de sonder à la fois le mystère de sa basse origine et celui de sa haute destinée (1). »

Aussi combien juste apparaît ce jugement bref, mais si plein de compréhension, porté par un admirateur de Redon : « La grandeur dans l’effroi, la tristesse, voilà les trois sentiments dominants de cet art» en y adjoignant « la simple. la bonne pitié (2). »

(1) A. M. Préf. de l'Exp. R., 1894.

(2) Juzes DEsTRÉE, L'Œuvre lithographique de Odilon Redon. À Bruxelles, chez Edmond Deman, Mpccexci, p. 78.

é Vollard,

ich

Tête.

Page 1