‹ Odilon RedonChapitre 5 sur 88 · GERMINATION · texte numérisé non relu

GERMINATION

(Lithographie)

défendu par lui avec véhémence; et j'entends encore la démonstration

qu il me faisait de ce sens de la vie et de la passion qu il y sentait, me

parlant de l'irradiation vitale qui s’épand des attitudes de ses guerriers, amants ou héros ; de la vie

passionnelle qu'il y voyait et qu'il comparait au génie de Shakespeare, me disant qu'un seul mot du dramaturge anglais dessine immédiatement et en entier le personnage. De même chez Delacroix : une main, un bras aperçus dans un fragment de la scène traduisent aussi toute la personne (1). »

L'intérêt éprouvé par Redon était tel que souvent, dès son retour chez lui, 1] notait avec soin les propos et les jugements entendus (2), On peut con- “Voici la bonne déesse, l'idéenne des montagnes... ” cevoir la capitale influence Le MH) que put exercer une intelligence aussi lucide et vaste sur la personnalité à peine naissante du jeune artiste. Surtout si l’on joint aux connaissances variées du mentor et à sa pensée originale, une chaleur d'attraction, une vivacité de parole et son courant de sympathie. Leur amitié, même lorsque plus tard ils furent séparés, ne cessa jamais. Et la mort de Clavaud, survenue rapide et prématurément, en 1890, dans de pénibles circonstances, fut un coup cruellement subi : « Je sentis soudain qu'un appui me manquait. Sa mort me laissa un malaise. Je fus dans un litige, litige douloureux et sans issue devant l’inexorable. Je voudrais maintenant

(1) On. R., À S. M. p. 20.

(2) Voir : App. Note 2.

lui donner ma pensée plus résolue, et plus sûre qu'autrefois. Il ne connut de moi que la sensibilité d’un être flottant, contemplatif, tout enveloppé de ses rêves. Lui, plus âgé que moi, dont l'instruction était forte et

.Coll.-de-Miss Lizzt ss MUSÉES DE MIOËE

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Silence, LL ÈRE

PU = solidifiée de sciences, malgré son idéalisme, il était comme un bloc, je l'écoutais (1). » À la mémoire de son ami Armand Clavaud, Odilon Redon a dédié l'album intitulé : Songes. | C'est à Bordeaux encore, qu'il connut un curieux et intéressant

(1) Op. Rs A'SM "pe 21:

personnage : le graveur Bresdin (1). L'artiste vieilli déjà s'était retiré dans cette ville, après une existence aventureuse mélée de complexes vicissitudes. Pauvre, chargé de famille, il y menait une vie solitaire et pour ainsi dire ignorée, tout entière consacrée à son art. Pittoresque figure, attachante aussi et digne de sympathie.

Ses œuvres, d'une inspiration naïve mais d'une exécution compliquée, n'eurent longtemps qu'un petit cercle d'amateurs. Depuis un certain nombre d'années, elles paraissent jouir d'un regain d'estime légitimement mérité. À ce résultat, quelques écrits de Redon sur ce sujet ont pu contribuer (2). Leurs relations commencées vers 1863 devinrent rapidement intimes, et malgré les interruptions causées par l’éloigne-

ment, durèrent jusqu'à la fin de la Coll. de M®* Redon. Er CPE Étude pour “ Silence ”’.

vie de Dresdin. (Dessin à la mine de plomb.)

Quelques traits puisés dans les souvenirs de Redon évoquent les débuts de leur liaison, ainsi que la nature de leurs rapports : ( Je le vis à Bordeaux dans une extrême détresse qu'il oubliait dans un labeur forcené. Sa rue, d'appellation ancienne, ne porte plus aujourd'hui ce nom de rue Fosse-aux-Lions, qu'il me faisait remarquer en plaisantant, avec un sourire. Elle était proche du beau cimetière de la Chartreuse que je traversais quelque-

(1) Le littérateur CHAMPFLEURY lui créa une certaine popularité par l'une de ses œuvres, dont il l'avait fait le héros sous le surnom bizarre de Chien-Caillou. — Voir : CHAMPFLEURY, Chien-Caillou, Paris, E. DenrTu, 1882. Le titre du volume provient de celui de la première des nouvelles qui composent l'ouvrage. Plus récemment, une réédition en fut faite : CHAMPFLEURY, Chien-Caillou. (Nouvelle illustrée par Paul GuIGNEBAULT), Paris, H. FLoury, 1903.

(2) Voir : OniLon RepoN, Rodolphe Bresdin : Dessins sur pierre, eaux-fortes, dessins originaux. La Gironde, 10 janvier 1869. — A une date ultérieure : OpiLoN REDON, Rodolphe Bresdin (1822-1885). Préface pour l'Exposition rétrospective d'œuvres de Bresdin, organisée par M. J. Perrichon. Salon d'Automne, 6° Exposition, 1900.— On pourra aussi consulter utilement : RoBErT DE MoNTESQuIou, L'Inextricable graveur, Rodolphe Bresdin, Paris. H. FLoury, 1913.

fois en allant chez lui, le matin à la première heure. C'était au printemps. Cette saison, à Bordeaux, a des douceurs délicieuses ; l'atmosphère y est humide et chaude sous un cel clair, la lumière limpide. Je ne sais si c’est le recul du temps qui ampliñie ainsi les impressions de la jeunesse, mais nulle part et jamais je n'ai goûté si fortement la vivifiante souplesse de mes marches le long des petites rues solitaires aux trottoirs étroits qui me conduisaient chez lui. C'étaient des quartiers à demi faits, sans agglomération humaine, où des arbres émergeaient des jardins par-dessus des murs bas ou des palissades, où des fleurs d’aubépine tombées sur les trottoirs, et que je foulais, me plongeaient dans de singulières rêveries.. (1) »

Voici maintenant le portrait esquissé de Bresdin : « C'était un homme de moyenne taille, trapu et puissant, les bras courts. La figure aux yeux clairs et fins. Un front placide et haut qu'aucune ride ne rayait.… Il était de 1822. Et le petit village où 1l est né ne lui avait mis sous les yeux, en son enfance, que les paisibles tableaux agrestes de la campagne. Il m'a dit que sa mère était du monde de la noblesse, et cette origine expliquerait peut-être les traits disparates du caractère qu'on voyait en lui. Il était peuple et aristocrate. Il tenait sans doute de cette naissance les particularités de sa nature étrange, fantasque, enfantine, brusque et bonne, subitement repliée, subitement ouverte et enjouée.. Il était pauvre et entouré d'objets bien précaires, mais tout ce qu'il touchait de ses belles mains fines donnait à l'esprit l'idée d’une chose rare et précieuse. Quand il travaillait, ses doigts en fuseau semblaient prolongés de fluides qui les liaient à ses outils. Des mains artistes. Elles révélaient bien, comme toute sa personne d’ailleurs, l'être à part et de destination fatale, l'être prédestiné que doivent faire souffrir sourdement, douloureusement, les heurts journaliers de la vie ordinaire contre celle de sa dilection. L'artiste, cet accident, cet être que rien n'attend dans le monde social, sauf l'amour et l'admiration de quelques êtres, au hasard des affinités, l'artiste est bien condamné, quand il naît sans fortune, à subir toutes les duretés du désenchantement. Mais Bresdin, par un don naturel d'enjouement et d’allégresse, portait hautement les blessures du sort : ses dehors à qui savait voir exprimaient la bonté (2). »

(D) On KR, 45 MP "131 (2) On. R., 4 S. M. p. 123 à 129.

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