‹ Odilon Redon, peintre, dessinateur et graveurChapitre 7 sur 74 · LE MASQUE DE LA MORT ROUGI · texte numérisé non relu

LE MASQUE DE LA MORT ROUGI

« L homme se rend sympathique, il attire vers sa personne par une raison claire et une âme généreuse. On s'intéresse à ses jugements très appuyés, aussi bien qu'on aime son enthousiasme inébranlable pour les maîtres anciens. Il retient fortement dans son orbe par l'amitié, en même temps solide et affectueuse, qu'il témoigne pour les intimes que le temps a triés et groupés autour de lui. Les gens férus d'artificiel et de singularité outrancière, ont passé vite chez lui, et se sont écoulés d'eux-mêmes. Par contre sont demeurés attachés invinciblement à sa personnalité saine et empreinte de noblesse, ceux-là qui l'ont véritablement recherchée et pénétrée. Esprits loyaux et convaincus, qui graduellement ont formé un noyau de fidèles, passionnés de l'homme comme de l'artiste. En même temps qu'ils recueillaient les fruits d une conversation intellectuellement esthétique, très précise au point de vue technique, ils ont éprouvé le réconfort qui vient d'un haut caractère entrevu, sans petitesse ni compromission, planant dans une atmosphère pure (I). "

Que, sans doute, on sera curieux de connaître physiquement l'homme, ainsi que le cadre dans lequel il apparaissait. A cet égard, nous donnerons trois ou quatre brèves descriptions émanant, à quelques années d'intervalle, d'amis différents.

« Odilon Redon habite rue de Rennes, au premier étage, au fond d'une cour silencieuse. L'atelier, éclairé par deux larges fenêtres, est une pièce carrée dont les rideaux et les meubles verts tranchent sur les tentures brunes. Grand, mince, l'artiste travaille à son chevalet ou devant sa table de lithographe. Des yeux couleur tabac d'Espagne et légèrement divergents, éclairent sa face oblongue, terminée par une barbe en pointe d'un brun roussâtre. Ayant coutume de vivre seul et méditatif... (2) » « Je trouvai un homme d'une trentaine d'années (3), haut, mince, pâle, d'une figure intellectuelle et un peu ascétique qui me parut s'exprimer avec le calme, le choix des mots, la justesse d un esprit solide et subtil (4). "

(1) A. M.. Et. s. R.. p. 29 et 30.

(2) Triolet (Emile Hennequin). (Au haut de la lorgnette). Odilon Redon. Le Gaulois. 2 mars 1882.

(3) Redon en avait exactement près de quarante-deux, étant ne en avril 1840. Sans doute, il paraissait alors plus jeune que son âge.

(4) Emile Hennequin. (Beaux-.Arts). Odilon Redon. Revue Litlcraire et Artistique. 4 mars 1882.

Et plus tard, en Belgique, on le représentait comme « ne se distinguant du premier venu que par l'énergie d'un visage placide qu'anime un regard implacablement décidé. — La bonhomie, la bienveillance d'Odilon Redon, sa vie laborieuse partagée entre son art, sa femme et son fils, tantôt dans le rustique asile d'une maisonnette plantée à l'orée de la forêt de Fontainebleau, tantôt et durant la grande partie de l'année, en ce solitaire appartement de la rive gauche d oui artiste ne sort guère que pour faire une promenade méditative — presque une oraison ! — sous les ombrages du Luxembourg, étranger au Pans qui bout à ses pieds, confiné dans son rêve... (1) »

Enfin : « un homme d une cinquantaine d'années, le front largement découvert, les cheveux grisonnants, d'apparence placide. Le parler lent ne rappelle en rien la vivacité du Midi bordelais d'où il est issu, une grande, très grande modestie, beaucoup d'indulgence. Parfois seulement une flamme 1 anime, n augmentant qu'à peine la vibration de sa voix, quand il parle d'une œuvre de maître ou de la belle épreuve sur Chine mirifique, pas celui du commerce, le vrai, presque introuvable. — C est Odilon Redon. En son appartement du 40 de la rue d'Assas, une petite pièce lui sert d'atelier. Un gros bébé blond et rose, à la tête forte, aux cheveux frisottants, y roule perpétuellement, bouleversant les cartons, cachant la clef de la bibliothèque. — Voilà l'homme, paisible et paternel, très doux... (2) »

C'est peu de temps après que nous eûmes fait la connaissance, bientôt affectueusement intime, de Redon, et lorsque luisaient pour lui quelques légitimes espérances, que commença la période sans doute la plus douloureuse de sa vie. Elle devait durer plusieurs années. On eût dit que les épreuves venues de côtés et dans les genres les plus divers, s'unissaient véritablement pour l'accabler. Tout esprit un peu superstitieux n'aurait pu s'empêcher d'être frappé en voyant s abattre, et sur un homme qui certes ne le méritait point, un tel ensemble continu de souffrances.

D'abord Ihostilité du monde officiel se manifestait entièrement.

(1) Extrait d'un article paru dans : Y Art Moderne (Bruxelles), 2 mars 1890.

(2) A. M. (André Mellerlo), Les Artistes à l'atelier, Odilon Redon, L'Art dans les Deux Mondes, 4 juillet 1891.

Araignée ( Lithographie J.

Bien compréhensible d'ailleurs, car dans cette sphère spéciale, on n est pas seulement troublé par une originalité neuve, mais on s'ofïusque également de rencontrer une personne fière, manquant de souplesse obséquieuse. Puis, il faut le dire, le succès comporte à sa suite des avantages matériels, auxquels beaucoup de rivaux avides tiennent avant tout, et dont ils se considèrent comme frustrés. Cet ostracisme avait revêtu une forme, peut-être la plus pénible pour un artiste, non le doute et la discussion, mais le silence obscur et voulu sur ses œuvres.

En outre, l'incompréhension qui régnait dans le public et chez la majeure partie des critiques, s'était faite agressive. Les dépréciations aveugles et les plaisanteries sans pitié se multipliaient. Redon était à tel point méconnu que les ouvriers typographes, de simples manœuvres de métier, se refusaient parfois à sa direction et prétendaient lui imposer, en matière de technique, leurs vues routinières et bornées.

Or, si persévérant et certain de lui-même que soit un homme, si plein d'ardente foi en ses inspirations que demeure un réel artiste, une telle atmosphère de contradiction ne laisse point à la longue, d exercer sur lui une influence déprimante. La lassitude vient de 1 effort perpétuellement tendu dans une lutte de tous les instants et qui paraît sans issue.

Puis, qui ne sait aussi qu'une âme haute, susceptible d'entreprendre et de soutenir de grandes envolées, s'épuise péniblement aux obstacles mesquins ? Les mille coups menus mais chaque jour répétés, viennent à bout de celui que n'aurait point abattu un revers terrible de la destinée.

D'autre côté, après la situation sans soucis matériels de sa jeunesse, puis ensuite l'aisance même provenant de l'héritage paternel : » voici que des revers pécuniaires avaient surgi... Il en résultait une diminution de la position extérieure... en même temps que la nécessité de pourvoir immédiatement par soi-même à la vie quotidienne. Toutes épreuves plus péniblement ressenties, quand elles succèdent à la possession depuis la naissance d'une situation indépendante et aisée. D'autant plus qu'une honnêteté très stricte, des habitudes de ponctuelle existence n'auraient pu s'accommoder du laisser-aller... de la bohème (I) ».

(I) A. M.. El. s. R.. p. 33.

Collcctiun <lc Do

LA DÉSESPÉRANCE (Peinture sur bois)

Ce qui rendait cette gêne davantage douloureuse, c'est qu'elle provenait pour majeure partie de difficultés en famille. La propriété de Peyrelebade, plantée beaucoup en vignes et déjà diminuée de valeur à cause du phylloxéra, s'était trouvée, après la mort du père, inconsidérément gérée, pour ne pas dire plus, par le frère aîné, qui en avait assumé la charge. Bien des illusions furent enlevées à l'âme confiante de Redon. Le coup suprême vint le frapper, lorsqu'on dût, après ce qu'il qualifia très énergiquement de « putréfaction d'un indivis familial (I) ", procéder à la licitation forcée du domaine, pour faire face, et encore insuffisamment, à une situation obérée. Peyrelebade ! le heu sacré d'enfance, si plein de chers souvenirs, le seul asile où se retremper, chaque année, au sein d'une nature solitaire et pacifiante, contre les irritantes âpretés de la lutte artistique ! Peyrelebade passé en des mains étrangères, c'était un lien du cœur, combien puissant et salutaire, qui se brisait irrémédiablement !

Nous avons vu qu'après la mort d'un enfant à peine apparu, un autre était venu, plein de vitalité. Source de joie sans doute, mais aussi d inquiétudes journalières, souvent exagérées même. Ceux-là, qui ont eu l'atroce chagrin de perdre leur premier-né, connaissent seuls ce qu'on peut ressentir d'angoisses, tant que le petit être qui suit n a pas grandi, et pris un développement avancé. C'est qu ils savent par expérience, que cette aube de vie si rayonnante d avenir et d espérance peut s'éteindre brusquement. Or cela, les autres parents, malgré les difficultés éprouvées, n'arrivent même point à se I imaginer, tant c'est chose qui paraît contre nature. — Et puis, pour les Redon, c était un fils unique !

Nous devions faire connaître et pénétrer dans leur tréfond tant d'éléments divers se rencontrant < pour meurtrir infiniment la sensibilité si délicate de Redon (2) ». Car ces épreuves n'affectèrent pas seulement son existence d'homme, mais eurent aussi leur répercussion sur son art. En effet, pendant cette fatale période, sa presque totale production fut consacrée, quasi symboliquement, à l'austère blanc et noir de l'estampe. Tout, moralement et matériellement, l'y poussait

(1) Man. de R.

(2) A. M.. Et. sur R., p. 33.

— on pourrait dire presque forcément. Pourquoi faut-il que nos jouissances esthétiques, comme aussi l'inspiration profonde d'un artiste aient trop souvent comme cause initiale, le ferment de sa douleur ?

Cependant, même au cours de cette longue et sombre oppression, quelques lueurs ne cessèrent point de briller pour Redon, lui apportant au moins un peu de ce réconfort que donne l'espoir en des jours meilleurs.

Tout d abord, ses lithographies commençaient à se répandre, diffusant son nom et sa réputation. Ses dessins, les fusains surtout, peu

à peu sortaient de ses cartons, acquis par des marchands ou des collectionneurs. Aux amis anciens venaient s'en joindre de nouveaux, formant un groupe de fidèles qui entouraient Redon de leur admiration affectueusement dévouée. C'étaient alors chez lui : J.-K. Huysmans, déjà préoccupé d'une conversion qui devait l'absorber tout entier; Stéphane Mallar-

Cnll M. -A. Leblond , ,

Portrait de M. Marius Leblond (Sanguine). me, chef reCOnUU

de l'abstrus Symbolisme, par ailleurs d'une conversation si limpide et pleine de charme; Ernest Chausson, musicien d'un talent sérieux, et qu'enleva trop tôt une mort accidentelle ; Ambroise Vollard, alors à ses

débuts dans le commerce des tableaux; le peintre Scbuffenecker ; MM. Maurice Fabre, Fayet, Charles Destrée, Alain d'Assay, Robert de Domecy, Antoine de La Rochefoucauld, de Gonet, René Philippon — puis nous-même. Aussi, une femme de cœur ardent et

d'intelligence i^?*-- ^■

cultivée, d'origine russe. M""" Hols-

tein. Parfois on se '.

retrouvait à jour '^

fixe, en d'intimes et cordiales réunions où, tout en prenant une tasse de thé, on agitait, en de longues causeries, d'inté-

ressantes questions '■■•-.

d'art.

Plus tard ce

fut encore l'entière portrait de M. Ary Leblond (Sansmnc).

pléiade des jeunes artistes formant le Mouvement Idéaliste : Sérusier, Maurice Denis, Pierre Bonnard, Ed. Vuillard, K.-X. Roussel, Ranson. Alors venaient aussi : deux littérateurs, les frères Marius et Ary Leblond; le pianiste Vines ; Parent, violoniste réputé; le D' Sabouraud; 0. Sainsère; Arthur Fontaine; le peintre Lerolle, etc.

Cependant, en 1894, un coup réel avait été j)orté. Profitant de la libérale hospitalité dont MM. Durand-Ruel furent toujours coutumiers envers les peintres audacieux et novateurs, Redon avait fait (du 29 mars au 14 avril), dans leurs Galeries de la rue Laffitte, une exposition importante. C'était la première qui présenta un ensemble de son œuvre déjà ample et fécond. L'artiste, comme dans toute tentative de ce genre, risquait une forte partie. Sa personnalité en ressortit

Coll. M A. Lclilond.

cf/

affirmée et son talent abondamment démontré. Malgré une hostilité qui, dans le gros public, ne désarmait point : " la curiosité... fut vive,

mais empreinte cette fois chez plusieurs, critiques ou amateurs, d intérêt et même de sympathie (I) ».

M''i. Ainsi le courant

|l;i, I. SI âpre devenait moins

I ^j^ difficile à surmonter.

Devant la force inhérente à toute originalité vraie, aussi par la persistance calme mais inébranlable de 1 artiste, les obstacles, ,' , ' lentement il est vrai,

^j ' n'en arrivaient pas

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