‹ Odilon Redon, peintre, dessinateur et graveurChapitre 8 sur 74 · W«* • V J II · texte numérisé non relu

W«* • V J II

moins a se graciuelle- -^' " - ment aplanir.

On peut dire i que c'est dans les

environs de 1900 que s'inaugura pour Redon, et à tous points

Coll. Sabourat.d. j , , ■

Portrait de M. le D'^ Sabouraud (Sanguine). ^^ ^ue. Une ère Véri-

tablement nouvelle.

La période de l'estampe, dont les débuts datent de 1879, se clôture d une manière générale en 1899. En effet les œuvres de ce genre qui suivirent — - et encore sont-elles en petit nombre, forment une série à part de portraits.

A la grande exhibition mondiale de V Exposition universelle une consécration quasi-officielle échoit bien légitimement à l'artiste. En effet, il est représenté à la Centennale Je l'Art Français par trois

(I) A. M., Gaz. des B.-A.. p. 140.

œuvres : d'abord Profil de Lumière; puis une pièce extraite de l'album intitulé : Hommage à Goya, et une autre enfin de Y Hommage à Flaubert. N'avait-il pas d'ailleurs figuré déjà à VExposition générale de la lithographie en 1891, ainsi qukV Exposition du Centenaire de la litho graphie en 1 893 ?

La notoriété comme aussi la situation pécuniaire de Redon s amélioraient sensiblement, et ne cessaient de progresser. Même un témoignage honorifique en marquait extérieurement le degré, imposant au gros public sinon la compréhension, au moins un peu plus de retenue dans ses manifestations d'ironie acerbe. En 1903, à la suite d'une participation à I Exposition artistique d'Hanoï (Indo-Chine), Redon était fait chevalier de la Légion d honneur.

Puis c'était l'Etat qui, au cours de 1904, lui achetait, pour le Musée du Luxembourg, une peinture : Les Yeux clos.

En outre de jeunes artistes, novateurs eux aussi, venaient à lui, respectueux de son caractère et admirateurs de son talent. L'expression des sentiments qui les animaient demeure dans un tableau de Maurice Denis : L'Hommage à Cézanne, où Redon occupe une place de premier plan.

Portrait de

Coll. A. Par.

A. Parent (Sangtiim).

Les amateurs, tant en France qu'à l'étranger, se multipliaient. Tandis que des marchands de plus en plus nombreux et importants (I) s'occupaient de l'artiste, achetant ses œuvres. Il pouvait légitimement en hausser les prix. Ainsi lui devenait-il loisible d assurer aux siens une existence suffisante, qui bientôt confinait même à l'aisance. Enfin il sortait de son isolement des dernières années et, comme autrefois, fréquentait le monde. Non point celui frivole et dissipé, dont il fut toujours contempteur, mais une société choisie, dont les réunions de bon ton s'animaient encore de la présence d'artistes, de littérateurs et de musiciens. C'était la vieille tradition française avec tout ce qu'elle comporte de manières affinées, d'agrément de conversation, et aussi d intelligence sans prétention.

Du changement accompli sous tant de rapports, il existait un signe matériel que Redon faisait remarquer en souriant, car il le considérait comme quasi-symbolique. Il avait dû quitter la paisible rive gauche dont il était, depuis ses débuts à Paris, l'hôte fidèle et fervent, pour établir ses pénates plus aisées dans un quartier avoisinant l'Arc de Triomphe. Il se rapprochait ainsi du centre effervescent d'activité, où 1 appelaient davantage ses affaires, ainsi que des relations plus étendues. Ce ne fut pas toutefois sans une émotion sensible mêlée de regret intime qu il accomplît cette sorte d'émigration. Il lui semblait se ?éparer sans retour des souvenirs de sa jeunesse rêveuse, comme aussi des longues années de travail et de lutte, presque toute une vie déjà passée.

Alors, grâce à l'appoint de sa nouvelle position, il put revoir sa région girondine, en passant quelques saisons à Royan et à Saint-Georges de Didonne. Il ne se lassait point d'y contempler 1 immense Océan, évocateur des hautes pensées. Combien il lavait aimé déjà, pendant un séjour à Morgat, sur la baie de Douarnenez en « la douce et mélancolique Bretagne (2) », pays des landes et des grèves où l'on dirait que " dans l'air celtique, il s'est accumulé un long dépôt de 1 âme humaine, pleine de jours et de temps, comme un esprit des choses, de légende aussi (3) ». Jadis encore, après son mariage, il était retourné auprès de la

(1) Voir la désignation de ces marchands à VApp. Note 7.

(2) Lellre dOo. R. à Edm. P. (13 juin 1894).

(3) Od. r.. a s. m., p. 13.

forêt de Fontainebleau, non plus à Barbizon, mais à Samois, proche de la Seine. Il y voisinait avec son ami Stéphane Mallarmé, villégiaturant à Valvins, où le poète se montrait féru de sport nautique. La fille de ce dernier, Geneviève (qu'on appelait familièrement Vève), fut choisie comme marraine, l'avocat belge Picard étant le] parrain, lorsqu'on baptisa le jeune Ari.

Cuil. M -A. l.tblond.

La Mer à Morgot (Peinture).

Entre temps, Redon faisait aussi quelques voyages. Il retournait en Belgique et en Hollande, pays qui l'entourèrent toujours d une respectueuse admiration, où de fidèles amitiés l'accueillaient, lui et les siens, d'une hospitalité cordiale. Puis c'était encore Robert de Domecy qui l'emmenait en sa compagnie, visiter le Nord de I Italie. Redon pouvait contempler à Milan la sublime Cène de Léonard de Vinci, goûter le charme si particulièrement extraordinaire de Venise, et, dans Florence, atmosphère de lumière et d'art, pénétrer l'âme même de la Renaissance. Plus tard, en un nouveau voyage, il traversa la région

des beaux lacs, clairs miroirs où se reflètent les hautes cimes des Alpes.

Ainsi pour lui la vie devenait meilleure.

C est alors, sous l'influence de ces conditions nouvelles et bienfaisantes, que se produisit en l'homme âgé déjà qu'était Redon, un inattendu et curieux rajeunissement. On eut dit comme l'épanouissement tardif d'une nature longtemps comprimée par l'hostilité de forces

adverses, et qui, enfin libérée, pouvait vivre et œuvrer en toute facilité et joie.

Voici que, soudainement presque, sa production en noir, prépondérante depuis tant d'années, prenait fin. Et de façon SI absolue que, lorsqu'en 1913 nous établissions de concert avec lui le Catalogue de ses estampes, nous pouvions lui tenir, miséneusement mi- plaisantant, ce propos qui l'amusait, mais dont il reconnaissait la justesse : " Nous avons connu jadis, vous et moi, un Redon graveur. Il n'est plus et rejjose... sans doute sous une pierre lithographique. "

Maintenant la couleur, la séduisante couleur, qui l'avait attiré déjà à ses débuts, mais alors restrictivement pratiquée, le ressaisissait, l'exaltait, le dominait entièrement. Et pour surplus, il voulait, ne se contentant point seulement de la matière huileuse, manier aussi le pastel.

Coll R Rose (Peinture).

cette poudre impalpable et brillante, qui semble ravie aux ailes diaprées des papillons.

Nous pouvons certainement attribuer, pour une bonne partie, cette tendance empreinte d'une activité joyeuse, à l'aisance matérielle enfin conquise, ainsi qu à une quiétude morale succédant à de multiples et douloureuses épreuves. Cependant, à l'examiner de près, le phénomène apparaît plus intimement complexe. Redon en a suggéré une explication d'ordre physiologique, mais relevant aussi de la psychologie, qui serait intéressante à vérifier comme portée générale. Dans tous les cas, elle demeure valable pour lui-même d'après son témoignage exprès et conscient : " Le noir prend surtout son exaltation et sa vie, I avouerai-je? aux sources discrètes et profondes de la santé. Du bon régime et du repos, ou disons mieux, de la plénitude de la force physique dépend la sourde ardeur vitale que donnera le fusain. C'est dire qu'il apparaîtra

dans sa pleine et meilleure beauté, au , , , ,)^ g^,,

cœur même de notre carrière, courte I-lilette nue.

ou longue, il est un épuisant, plus tard,

dans la vieillesse, quand la nourriture s'assimile moins. On pourra toujours, à ce terme, étaler de la matière noire sur une surface, mais le fusain reste charbon, le crayon du lithographe ne transmet rien; c est en un mot que la matière reste à nos yeux ce qu'elle paraît, chose inerte et sans vie; tandis qu'à l'heure heureuse de l'effervescence et de la force propices, c'est la vitalité même d'un être qui jaillira d elle, son énergie, son esprit, quelque chose de son âme, le reflet de sa sensibilité, un résidu de sa substance en quelque sorte (I). »

Et, notons-le, combien aussi les sujets auxquels s'attachera I artiste

(I) Od, R.. a s. m., p. 119.

désormais, ne sont-ils point eux-mêmes complètement changés! Les monstres et la terreur qu'ils engendrent, la douleur des faces convulsées, ces effrayantes visions du chaos primordial et d'une création bouillonnante, tout cela s évanouit comme un pénible et térébrant cauchemar à )amais disparu.

A présent, ses attirances vont, avec une préférence presque exclusive, à la femme, à l'enfance et aux fleurs. A ce qui, dans la nature et l'humanité, brille d éclat et de fraîcheur, d'aube douce et de joie légère. Toutes les clartés jetant sur la trame obscure du monde comme un réseau doré, grâce auquel la vie peut devenir non seulement supportable, mais encore douée d'attrait et de beauté.

La double affection pour la femme et l'enfant, Redon n'avait jamais cessé de la ressentir, même pendant l'époque de sa production austère et la plus angoissée (1). Dans le courant de la vie il éprouvait pour ces êtres de faiblesse et de charme une sensibilité voilée de respect, et qui se témoignait par de délicats égards. Mais surtout sa prédilection était marquée envers la jeune fille, où l'ingénuité première se mêle à la naissante séduction féminine près de bientôt épanouir. Rayonnement fugitif d'énigme virginale, qui toujours fit rêver les esprits élevés, et battre les cœurs animés d'une pure tendresse !

Quant aux fleurs, il lui était loisible de fréquemment en contempler les corolles éclatantes et variées, voire même de. les faire naître et de scruter leur vie intime. En effet, après la perte si cruelle du Peyrelebade familial, il avait pu du moins se reconstituer un asile champêtre plus stable que les villégiatures annuelles en des lieux différents. C'était aux environs de Pans, non

Coll. de M"" Redon.

Dessin à l'encre violette.

(1) Voir : André Mellerio, La Femme et l'Enfant dans l'œuvre d'Odilon Redon, L'£srampe tl l'Affiche, 13 février 1898.

loin deVersailles, dans le site paisible de la petite et pittoresque vallée de Jouy-en-Josas. A Bièvres, il disposait depuis 1909, d'une villa modeste, mais commode et avec un grand jardin, que la mort prématurée de sa belle-sœur Juliette Dodu, avait laissée vacante. A chaque retour de la belle saison, Redon et les siens venaient s'y établir pour un séjour jdIus ou moins prolongé. Au bout de la propriété, l'artiste avait fait construire un atelier où s'isoler, et, dans le recueillement de ce décor agreste et riant, rêver et travailler.

Cependant, la majeure partie de son temps, se passait au logis confortablement aménagé, qu'il occupait maintenant dans une grande avenue parisienne, large et bien aérée, d'un calme reposant (1). A défaut de son vieux et très aimé Luxembourg, li retrouvait au parc Monceau un coin de verdure discret et ombragé, où diriger souvent sa promenade méditative. II y rencontrait encore des enfants, et aussi des oiseaux (2). Puis, de retour au logis, il se livrait à son labeur d'art, non point fardeau imposé, mais à son libre gré, et dans l'intime joie de produire. De bons amis le venaient voir fréquemment, l'entourant de respect et d'affection. Ce sont eux qui formaient également le cercle des quelques réunions mondaines, d'une élégance aimable et sans vain apparat, qu'il aimait, et où l'on goûtait fort son affabilité ainsi que l'intérêt et le

leurs dans un v

(1) Ce fut la demeure définitive de Redon : 129, avenue de Wagram.

(2) Voir une anecdote à cet égard : App. Note 8.

charme de sa conversation. Enfin, quand dans notre ville au ciel souvent brumeux, l'hiver se montrait avec persistance revêche et gris, l'artiste natif d un pays ensoleillé, faisait une fugue vers le Midi, pour lui deman- der cette lumière et cette

! chaleur qui sont l'essence

même de la vie.

Ce furent pour Redon ^"S^ quelques belles années —

mSS^fc comme la revanche d'un

/l«n 4» m^ longetdurdestin, enfin lassé

^i^ .jR^ ^^ ^°" injustice. Au bout

^liwP^'^l^V^ d'une existence avancée

i lïï nli^ déjà, s il n'avait plus les illu-

I 's ' /M'-W sions doucement rêveuses

i i ^''' § ^^ ^^ jeunesse, il goûtait

i II 1; du moins le sentiment de

' \ ' ^/ \ force d'un idéal mûri, la

' \ "y pleine confiance de sa puis-

sance artistique et morale.

'^ D'autant qu'en lui

/' résidait un esprit de pen-

seur, meurtri souvent mais aussi élevé et complété par l'expérience de sa carrière , ^ humaine. Toujours son

« L'Intelligence fut à mol ! Je devins le Bouddha... ■ âme " fut Sincèrement et

(Planche ,irée l^ifZ^S.ol'j! '^ain, 4„,o,„c profoudément spirîtualiste.

Non toutefois qu'il ait cru devoir, pendant son existence, s'astreindre à l'observation stricte d'un dogme au rite exactement établi. Si l'intellectualité transcendante de la sagesse antique, mêlée de stoïcisme, ne paraît pas l'avoir essentiellement retenu, il montra une incessante attirance pour la pitié miséricordieuse de 1 Evangile, et la douceur mystiquement résignée du Bouddha (1).

(I) Ses fantaisies d'ostéologie eurent, il nous le dit textuellement, " un sentiment quasi chrétien pour assise». Leit. d'Od. R. à Edm. P. (15 juin 1894^ — Quant aux effigies du Bouddha, elles sont nombreuses dans son œuvre.

PAbL StKLbILk

l'IKRKI. H(),N\ \Ki'

malkicl: uems

(Lilhooraphics)

Aussi sa philosophie morale, innée si l'on peut dire, est-elle empreinte de sereine clarté et de sympathie attendrie pour toute souffrance (I)».

Or, il semblait, en sa robuste vieillesse, que cette période dût se prolonger. C'était le couronnement victorieux d'âpres luttes soutenues et des pénibles épreuves courageusement supportées. Au sein d'un foyer familial heureux et paisible, que son travail ornait d'aisance, entouré d'amis choisis et fidèles, il jouissait enfin d'une notoriété légitime, s'accroissant de jour en jour...

C est alors que le coup de tonnerre qui ébranla la France, l'Europe, et l'on peut dire le monde entier, éclata soudain. En août 1914, avec une rapidité inconcevable, dans un bouleversement général pareil à une catastrophe géologique, se déchaînait l'effroyable lutte qui devait être la Grande Guerre !

La guerre ! Redon était de ceux qui l'avaient connue — et plus, qui 1 avaient faite. Il savait tout ce que ce seul mot contient d'horreurs multiples, de désarroi moral, de sang versé, comme aussi de haut devoir et de mâle effort. Jamais il n'avait cru la revoir. Sa pensée si noble, son cœur toujours apitoyé de la souffrance humaine, sa confiance enfin dans les progrès d'une civilisation, hélas! plus apparente que réellement profonde, ne lui permettaient point de présumer le retour d une telle barbarie. D'autant que cette fois, il n en allait pas seulement pour la France, comme dans la lutte de 1870, de son prestige européen et d'une situation hégémonique, mais bien de son existence même en tant que nation.

Cependant, il y avait plus encore pour Redon. Si personnellement, la première épreuve s'était trouvée par lui durement ressentie, celle-ci s'annonçait davantage poignante. Ce n'était plus lui qui entrait dans la fournaise, avec au moins l'entrain et le mouvement de 1 action, mais son enfant, sa chair vivante, pour qui son angoisse ne pouvait rien ! Et par surcroît un fils unique, élevé depuis sa naissance avec tant de soins inquiets, aimé passionnément et méritant de 1 être !

Pourtant Redon ni sa femme n'eurent un moment de faiblesse, qui eut été si compréhensible. Ils maîtrisèrent leur émotion profonde, la refoulant en eux-mêmes, par crainte d'amollir le courage de

(I) A. M.. Gaz. des B.-A., p. 143.

celui qui partait avec tant de volonté et de conviction. Mais après la séparation d'An, quel vide immense à leur foyer ! Et cela, ce fut l'héroïsme des familles françaises !

C est à Bièvres, où la famille s'était installée dès les beaux jours, dans le repos de la campagne, que la tourmente l'avait saisie. Les parents y restèrent, vivant avec anxiété les premières heures fiévreuses de la guerre. Dans le modeste village passait la ligne de Grande Ceinture, mise en intense activité par la mobilisation, et oij se ressentait le contrecoup des formidables événements accomplis au loin : trains bondés de soldats partis en chantant et qu'on acclamait, puis bientôt convois de blessés et de prisonniers. Chez Redon, l'artiste ne pouvait rester inactif, il s intéressait à ce spectacle mouvementé sans cesse se renouvelant, et il trouvait moyen d'en faire des dessins.

Cependant le cours des choses se précipitait. Aux éphémères succès du début avaient succédé les revers, et bientôt de redoutables éventualités menacèrent Pans et ses environs. Vers la fin d'août, Redon et sa femme, emmenés par des amis avertis, purent s'éloigner de Bièvres et aller s installer à Royan. C'est là que, pendant plusieurs semaines, ils demeurèrent tourmentés d'inquiétude, sans recevoir aucune nouvelle de leur his. Quel soulagement de 301e, quand enfin leur parvint tardivement la première missive !

Or, la glorieuse victoire de la Marne avait éclairci l'horizon, sauvant Pans et donnant au pays de grandes espérances. Redon et sa femme purent rejoindre leur foyer, dans la capitale. Lui se remit au travail, seul effort capable de le distraire des angoisses d'une guerre si terrible dès le début, et qui par surplus menaçait d'être longue. Ainsi échappait-il un peu à l'incessante préoccupation des destinées de la France et du sort de l'enfant qui combattait pour elle (I).

Alors commença pour les Redon cette vie intimement douloureuse et aussi de courage endurant, que menèrent les familles ayant quelqu'un des leurs exposé au front. Ceux-là seulement qui ont subi l'épreuve pour leur compte, peuvent la mesurer dans son étendue de souffrance, et en pénétrer jusqu'au fond la véritable agonie morale. L'esprit comme le cœur, étaient invinciblement et uniquement concentrés sur la lutte

(1) Au sujet d'Ari Redon, pendant la guerre, voir : App. Note 9.

LA MORT : Mon ironie dépasse foutes les autres ! (Lithographie)

lointaine soutenue sans répit par ceux qui combattaient pour le salut de tous.

La correspondance de Redon avec Ari, demeure éminemment suggestive de cet état d ame. Que de force de caractère dans ces encouragements virils donnés au jeune soldat qui se bat ! Mais que d'efïusions aussi d une tendresse infinie, qui cherche à se contenir, et voudrait se voiler sous l'apparent souci de menus détails matériels. Elle éclate à chaque ligne écrite par le père à son fils dans lequel il revit, devenu un homme à son tour et de plus un héros qu'il admire. Enfin combien de hautes pensées sur l'heure présente, et pour l'issue finale quelle confiance soutenue par une inaltérable droiture : "...Les idées font d'invincibles bataillons (I) ».

Après les premières semaines d'alternative, on avait renoncé à la croyance dans un dénouement proche, si sanglant dût-il être. On supputa ensuite des mois, et c'était des années qu'il fallait compter ! Alors par degrés s'imposa l'acceptation résignée d'une lutte démesurément longue, dont on ne pouvait prévoir, même par approximation, la date ultime.

Et l'existence se continua dans la vibration quotidienne des communiqués, 1 attente sans fin avec 1 intermittente consolation des lettres du cher combattant. Puis ce furent les permissions, la joie ardente et presque folle de se revoir, hélas ! trop vite passée, et dès l'arrivée même obnubilée déjà par la poignante pensée du prochain départ. Ainsi vécut Redon, se réfugiant dans le travail de son art, seul consolateur possible. Parfois, malgré tout, en ses moments de rêverie, lui souriait l'espoir intime du retour de son fils sain et sauf, à l'heure glorieuse de la France enfin délivrée et triomphante ! Cette double joie, si profondément méritée, il ne devait pas 1 avoir.

Au commencement de 1916, après une période longue sans nouvelles d'Ari, son père allait voir une famille amie, où il pensait recueillir sur lui au moins quelques renseignements indirects. La saison était inclémente, il prit alors un refroidissement et dut s'aliter. Le mal qui ne paraissait point inquiétant d'abord, ne tarda pas à s aggraver. Malgré son âge avancé, il avait alors soixante-seize ans, telle était la

(1) Lellre d'Od. R. à son fils (Bièvres, 10 juillet 191 S).

robustesse de sa constitution, qu'elle résista assez longtemps, même avec des Intermittences de relèvement. Puis de quels soins attentifs et inlassés n'était-il pas entouré par celle qui fut la compagne de toute sa vie, et que secondaient en outre de fidèles amis. Mais vainement, — et le 6 juillet sans que son fils, appelé en hâte du front, pût recevoir son suprême adieu, il s'éteignait doucement.

Malgré les anxiétés de l'heure si tourmentée, ce fut une foule nombreuse qui voulut lui rendre le témoignage d'une haute estime et d'une admiration sincère (1). De tels sentiments s avivaient encore, pour ceux qui l'avaient approché de près, d'un intime regret au profond de leur cœur, tant étaient forts les liens d'affection par lesquels il avait su les attacher et les retenir à sa personne...

Au sommet d'une colline dominant, sous le ciel clair, les campagnes pondérées de l'Ile-de-France, s'étend le modeste cimetière de Bièvres. C'est dans ce dernier asile calme et solitaire que, son existence achevée, mais son œuvre lui survivant, repose l'homme, 1 artiste et le penseur que fut Odilon Redon.

(I) Les obsèques de Redon eurent lieu à Paris, dans l'église Saint-Charles-de-Monceau, puis son corps fut transporté ensuite à Bièvres pour l'inhumation.

ié-

Ijot

Page 1