Lettres persanes
LVI INTRODUCTION
il donne l'impression d'avoir pu souscrire à cette proposition si peu physiocratique de Fauteur des Lettres persanes : « rÉtat serait misérable avec la seule agriculture. Un fond ne produit annuellement à son maître que la vingtième partie de sa valeur, mais avec une pistole de couleur un peintre fera un tableau qui en vaudra cinquante ».
Dupin, fût-ce comme propriétaire, a le souci d'industrialiser Tagriculture. Nous Tavons vu introduire dans ses terres de Chenonceaux une magnanerie et des plantations d'arbres sur lesquelles il pensait exercer le trafic. Et, en définitive, n'est-ce pas leurs fleuves sillonnés de bateaux qu'il donne comme les symboles de la richesse de la Lorraine et de l'Alsace? Les intérêts de l'agriculture paraissent, dans l'ordre de ses préoccupations, manifestement subordonnés k ceux de l'industrie et du commerce, nous en donjierons comme la meilleure des preuves ce curieux chapitre Des Moulins qui se trouve dans les Réflexions. Dupin trouvé regrettable l'invention des moulins et la substitution de leur travail mécanique au travail de l'homme. Il leur reproche « d'avoir fait reposer un grand nombre de bras, d'avoir privé bien des gens de l'usage des eaux et d'avoir fait perdre à beaucoup de terres leur fécondité ». Il fait la supputation de ces pertes, ainsi qu'il a coutume, par la quantité de salaires « sur lesquels le roy aurait sa part » et qui, n'étant plus payés, sont une source d'impôt malheureusement épuisée. 11 ne peut s'empêcher toutefois de remarquer que ces salaires des broyeurs de blé seraient en définitive supportés par le consommateur de pain et que, sans le travail mécanique des moulins, le recours nécessaire aux ouvriers eût maintenu à une hauteur plus grande le prix d'une denrée essentielle. « Mais, écrit-il avec une curieuse désinvolture, c'est TafTaire à ceux qui voudraient en manger. » Et il ajoute : « ces bras (occupés à la fabrication de la farine) seraient, il est vrai, inoccupés à faire venir le blé,
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mais il en viendra en Pologne et en Afrique, nous irons l'y chercher, et ce sera la même chose. » Passage dont le sens ne se conçoit clairement que s'il traduit une préférence bien nette pour les bénéfices du fret et ceux du travail industriel. Dupin n*accepterait pas, certes^ que nous puissions être, delà sorte, tributaires de l'étranger pour les produits manufacturés .
Voyons, d'autre part, ce qu'il faut penser exactement du Mémoire sur les Bleds que Dupin avait présenté, manuscrit, en 1742, au ministre des finances, qui figure aux Œconomiques (p. 145 de la présente édition), qui sera réédité à part en 1748, et reproduit, à la demande de Dupin, dans le Journal OEconomique de 1760. Il est nécessaire de bien préciser la portée de ce Mémoire.
A l'époque où écrit Dupin, la crainte de la famine « pire que celle de la peste » continue à inspirer des mesures d'extrême réglementation du xsommerce des grains. A l'intérieur, la circulation ne se fait pas librement entre les provinces. D'autre part, l'édit du 12 mars 1595 qui défendait d'exporter les grains, sous peine d'être poursuivi comme criminel de lèse-majesté, n'a jamais été aboli. En fait, Sully avait favorisé de façon constante l'exportation, et, de tout temps, des autorisations provisoires de sortie avaient été octroyées par faveur, et à la suite de sollicitations. De nombreuses critiques de cette réglementation avaient été faites dès le début du xviii® siècle : « des pétitions, des mémoires, et même des arrêts du Conseil d'État »*, étaient intervenus. En 1719, Tarrêt du Conseil du 28 octobre proclame que le « développement de l'agriculture a pour condition essentielle la liberté du commerce des grains » et il accorde pleine franchise au commerce intérieur. L'arrêt du 13 mars 1720 avait autorisé l'exportation,
1. Cf. G. Herbert, E^ni sur U police des grains, Introduction de Depitre (Geuthner, 1910).
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mais avec des droits énormes, et il fut du reste rapporté peu après.
En définitive, la liberté de commerce des grains n'avait été introduite que passagèrement, et lorsque Tabondanoe du blé en avilissait le prix à Texccs.
11 résultait de cette législation des inconvénients que Dupin, à la date où il écrivait, avait été à même d'observer de près . De 1733 à 1738, la récolte des blés avait été si abondante que le ministre Orry leva, pour un temps, la prohibition d'exporter. Immédiatement^ les monopoleurs avaient constitué, dans des greniers placés à l'étranger, des provisions énormes. En 1740, la récolte se trouva soudain insuffisante. Orry dut faire venir pour treize millions de blé de l'étranger, afin d'empêcher la disette. Disette toute artificielle d'ailleurs, car à peine le blé étranger était-il introduit que cette concurrence inattendue forçait les monopoleurs à vider leurs greniers, et de telle sorte qu'il ne fut même pas touché au blé importé. Ainsi, sans les manœuvres d'accaparement, la France eût très bien pu se suffire; les accaparements seuls avaient créé une disette apparente dont le roy fit en définitive les frais.
C'est alors que Dupin présenta au ministre des finances son mémoire sur les Blés. Il y établit tout d'abord que, normalement, la France est surproductrice de Blé. Et, à l'appui de cette affirmation, il reproduit les chiffres d'une production annuelle moyenne par rapport à la population, tels qu'ils résultaient des calculs de Vauban. La surabondance de blé explique seule le bas revenu des terres. Dupin rapporte dans le Mémoire sur les Bleds ^, qu'il se trouvait chez un grand seigneur au moment où celui-ci recevait une lettre de l'un de ses hommes d'affaires, lui disant : « de mémoire d'homme, il n'y a