CEcon., I, p
5. Ijc Journal œconomiqne n publié cette Jclire et le début du Mémoire eu février J760 (p. b9), et la lin du Mémoire en mars.
LXIV INTRODUCTION
lettre est signée Anonymus. Il y est dit du mémoire qui Taccompagne : « Il est connu de peu de personnes, on n'a point eu l'intention de le rendre public ; il est d'un anonyme et il vous est adressé par un autre anonyme, l'un et l'autre sans aucunes prétentions, si ce n'est de procurer à leur patrie tout ce qui peut lui être avantageux. »
Dupin, dans cette lettre d'envoi, se flatte d'avoir inspiré Tarrêt du Conseil du 17 septembre 1745 dont celui de i754 n'a fait que confirmer les dispositions en faveur du commerce intérieur, en sorte qu'Herbert, l'inspirateur de ce dernier arrêt, s'est borné « à travailler sur les principes d'autrui * ». Dupin s'était, il est vrai, nettement prononcé dans son mémoire pour la liberté du commerce intérieur ^. Mais, en ce qui concerne la liberté de sortie, il se borne à reproduire purement et simplement en 1 759 son système de liberté conditionnelle, momentanée et précaire. Une seule différence, toute théorique, est à noter entre le mémoire reproduit et le mémoire des OEconomiques : Dupin a introduit dans le second une seule phrase, mais elle
1. M Vous attribuez, Monsieur, dans votre journal d*Août dernier, p. 345» à M. Herbert, l'arrêt du conseil de 1754 qui permet le commerce des grains dans tout le royaume, cependant si on en excepte la permission de sortie accordée par deux ports de nos province^ méridionales, sans les précautions indiquées par le projet d^Édit dont je viens de parler, vous trouverez que cet arrêt n'est que la répétition et la confirmation des dispositions de celui du 17 septembre 1745 puisés dans les articles 1" et 15 de ce même Édit. M. Herbert a mérité votre approbation et vos éloges ; vous les lui avez donnés, Monsieur, non seulement par esprit de justice, mais encore par cet esprit de patriotisme qui cherche à répandre les idées utiles ; il n'est pas question de reprocher à sa mémoire d'avoir pu travailler sur les principes d'autrui, qu'importe, pourvu que ses discours aient étendu et fortifié les impressions données. »
2. Il écrit dans cette lettre : « Deux frères, gens de probité et intelligents, résolurent de tirer les grains d'une province où ils abondaient, pour les porter dans une autre où la disette se faisait sentir. . . Mais quels combats n'eurenUils pas à soutenir, quelles difficultés sans nombre dans la Province de Tenlëvement; mêmes contrariétés dans les ports où ils arrivèrent, sur les rivières qu'ils remontèrent, dans les ventes qu'ils voulurent faire de leurs marchandises ; le temps s'écoula, par ces chicanes ; leurs bleds dépérirent, sans avoir rien vendu ; il fallut payer où ils devaient ; ou les poursuivait, ils perdirent leur crédit et leur fortune. (Lettre à l'éd. du Journ&l œconomiq.^ 1759 ; Journal, 1760, p. 60.)
est significative : c'est un désaveu de la politique agricole de Colbert que Dupin ne s'était point permis en 1745 ^ La lettre d'envoi contient par ailleurs des déclarations fort nettes et caractéristiques dans le sens physiocratique. «Vous considérez. Monsieur, écrit Dupin, le commerce des grains au dedans et au dehors d'un Etat comme le moyen le plus naturel et le plus efGcace de rétablir l'agriculture et la population : quelqu'un qui l'a toujours pensé de même ne peut voir qu'avec grand plaisir le soin que vous prenez de le publier ^ ». Et Dupin ajoutait à cette profession de foi inspirée pour une part des circonstances : a Le bled est la richesse des richesses, les autres absolument subordonnées à celle-ci ne sont qu'accessoires, précaires, casuelles, incertaines ^. » Une préoccu-
1. « On assure que M. de Colbert, en conséquence du plan œconomique qu'il s'était forméf avoit résolu de défendre à perpétuité la sortie de toute espèce de crains du Royaume, prétendant que cette denrée était trop précieuse et trop nécessaire, pour être commise aux événements du commerce et que les autres productions de la nature, avec les richesses de l'art, étaient suffisantes pour attirer autant d'or et d'argent qu'il en fallait pour les opérations du commerce général, et servir au gage des échanges qui est le véritable, et. doit être Tunique emploi de ces matières. Il y aurait de la témérité à refuser de convenir de l'excellence du génie de ce ministre et de l'étendue des connaissances que l'expérience lui avait acquises; mais les plus grands hommes n'ont pas été inaccessibles à l'erreur et à la prévention, et ce serait se livrer à une aveugle crédulité, que d'imaginer celui-ci infaillible: son système sur les bleds fournirait la preuve du contraire si Ton voulait examiner les inconvénients dont il est susceptible. Les réflexions des lecteurs et les détails de ce Mémoire les feront assez connaître sans qu'il soit besoin d'en faire une critique expresse. » (Mémoire sur les Bleds, Journal œconomique^ ITGO, p. 62.)
2. a Ces deux points si essentiels à favoriser (l'agriculture et la population) ne peuvent l'être avec succès, que par cette liberté générale et perpétuelle, intérieare et extérieure que vous recommandez ; quels biens en effet n'en verrait-on pas sortir? La force et la puissance par l'augmentation des sujets et des richesses, la confiance et la tranquillité du peuple par la certitude de ses subsistances : de combien de maux ne serait-on pas affranchi ? Les horreurs fréquentes de la disette, ses calamités, ses dangers seraient à jamais bannis de nos contrées et avec eux les inconvénients de la superfluité qui peut devenir aussi dommageable que cette disette ; espèce de paradoxe pour qui ne sait pas qu'elle naît du grand superflu sans débouché. » (Lettre à Téd. du Journal œeononUque,)
3. Et cependant Dupin fait encore des réserves de principe, en dehors de celles que comporte son projet d'édit. « Que le commerce des grains soit rendu libre, avec ces précautions qui Vaniment plulôi qu^elles ne le gênent,
Collection des Économinistes, — M. Dupin. e
pation toute nouvelle et d'ailleurs plus conforme h son projet d'édit resté identique apparaît ég'alement dans cette lettre : « Notre négligence en matière d^agriculture nous rend tributaires de nos ennemis pour des sommes prodigieuses. » C'était là en face d'une situation nouvelle une indiscutable accentuation des tendances fort incertaines et contradictoires de i7i5. Mais on est alors en 1759. Les articles « Fermiers » et Grains » sont parus en 1756 et 1757. Le Tableau édonomiq ue y'ieni d'être publié. Montaudouin de la Touche a combattu toute réglementation ^. Les sources de la pensée physiocra tique apparaissent déjà nettement.
L'analyse que nous venons de donner des idées essentielles de Dupin peut en définitive laisser l'impression d'une originalité discutable. L'œuvre n'en est pas moins digne du plus réel intérêt. M. de Paulmy écrivait au sujet des Réflexions: (( Voyez la note que j'ai mise à mon catalogue à l'article de ce livre. J'en parlç bien mal et quand j'en ai parlé ainsi je ne l'avais ni lu ni parcouru. Tel est l'effet du préjugé qui m'avait été transmis ; je me suis convaincu, depuis, de deux vérités et la première est qu'il s'en faut de beaucoup que ce livre soit mauvais en totalité '-. » Il en faut dire autant, mais sans aucune réserve, des Œconomiquea, Si l'originalité n'est pas leur mérite capital, il faut leur en reconnaître d'autres. Cet impor-
qu'il pe soit plus regarcU^ comme un monopole ; que ceux c|ui s'y livrent soient regardés comme les nourriciers et les pourvoyeurs de l'Klat ». 'Lettre à l'éd. du Journal œconomique, 21 octobre 1759.) Et Ton trouverait d'autres passages en contradiction avec l'attitude qu'il se donne.
1. Herbert: suivi du supplément à l'Essai par Montaudouin de la Touche. Collection des Économistes et des réformateurs sociaux, n« 5. Gcuthner, (édit., 1910.)
2. Note manuscrite sur l'exemplaire des liéflcxions de la bibliothèque de l'Arsenal.
INTRODUCTION LXVII
tant ouvrage est, malgré ses longueurs, en presque toutes ses parties, utile à l'historien et à Téconomiste.
La protection de la classe des producteurs par de bonnes lois vigilantes et clairvoyantes ; la libération du producteur à l'égard du pouvoir de Targent ; dans ce but, la multiplication de Tinstrument monétaire ; la bonne foi du commerce assurée par un contrôle sévère ; la surveillance du travail; Taccéléralion de tous les modes d'activité commerciale ; l'extension des entreprises coloniales ; la suppression de l'oisif, le souci le plus ardent des intérêts nationaux qui se confondent avec ceux du souverain ; une démarche théorique en faveur de la libre circulation des grains ; des maximes heureuses en matière de répartition de l'impôt, inspirées surtout de l'intérêt bien entendu du roi, mais aussi d'un réel souci de justice, tels sont les desseins et les préceptes qui se dégagent de l'ouvrage de Dupin. Ils restent en leur fonds de nature essentiellement mercantiliste.
Si, dans les (Jtconomiques^ Dupin peut paraître original, il Test, à l'époque où il écrit, par la façon dont il a, non pas dépassé les idées d'alors, mais réagi contre certaines d'entre elles, et, par réaction contre des inclinations nouvelles, accentué le traditionalisme. Ces tendances nouvelles, Montesquieu surtout les représentait alors. La double critique qu il fit de V Esprit des Lois prouve à quel point les idées de Montesquieu offensaient Dupin. C'est à Montesquieu qu'il convient de l'opposer sans cesse, et à l'occasion des Œconomiques même.
Montesquieu, selon toute vraisemblance, avait fait connaître des fragments de son livre aux habitués du salon de M"® Dupin * . Nous avons dit que, dès 1743, cinq ans avant l'apparition de V Esprit des Lois, Dupin, au témoignage de Rousseau, travaillait à sa réfutation. Les Lettres persanes avaient d'ailleurs
î. V. «opra, p. XV.
LXVIH INTRODUCTION
quelques-uns des caractères de V Esprit des Lois. Si voilée qu'elle fût par la fantaisie, on y discernait aisément la satire politique et, sous le pamphlet, apparaissaient les intentions réforraatrices*de[rauteur. Ces idées de Montesquieu le public était d'ailleurs admirablement préparé à les accueillir. En luttant contre elles, on luttait contre une partie de Topinion publique. « Quand parut V Esprit des Lois, on était si bien préparé à le recevoir qu'il suscita, dit le marquis de Paulmy, un enthousiasme incomparable. » Les contemporains y approuvaient, pour la plupart, ce que le livre comporte de critiques dissimulées contre la monarchie absolue. « L'enthousiasme qui portait à trouver V Esprit des Lois divin était trop fort, un homme qui le combattrait se ferait jeter la pierre par toute l'Europe *. à Dupin l'a cependant tenté, non sans pessimisme d'ailleurs, et avec peu de confiance. Mais c'est par cette opposition que s'explique, dans les Œconomiques, Taccentuation fréquente du nationalisme mercantiliste.
Dupin a voulu défendre la monarchie et les institutions monarchiques. Il avait cause commune avec elle, il n'a fait que soutenir des intérêts solidaires. Montesquieu enveloppait en effet dans la même critique la monarchie et les financiers et si Dupin sentit nettement que l'auteur de ï Esprit des Lois n'avait pas, selon le mot de M. de Paulmy, « avancé les affaires delà monarchie », peut-être est-ce qu'il n'avait pas non plus fort avancé celles des financiers. Montesquieu avait écrit dans les Lettres persanes que « la République est le sanctuaire de l'honneur et de la vertu ^^ ». Il ajoutera, dans V Esprit des Lois^ que « dans la monarchie les affaires publiques sont, la plupart du temps, aussi suspectes aux marchands qu'elles leur paraissent sûres dans Tétat républicain ^ ». Il prétendra
I M. de l'aulmy, Xnle manuscrite en télé de Texemplaire des Réflexions.