‹ OEconomiques, 1745. Pub. avec introduction et table analytiqueChapitre 58 sur 168 · SUR LE COMMERCE · texte numérisé non relu

SUR LE COMMERCE

[ E Commerce est aussi ancien que le monde ; la nécessité le fit naître ; le désir de la commodité l'augmenta ; Tavarice et le luxe Tout perfectionné.

Il semble que la nature ait affecté de distribuer ses faveurs d'une manière à rendre la communication nécessaire entre les hommes, par le besoin qu'ils ont des choses données exclusivement, pour ainsi dire, à chaque climat ; la même terre ne porte pas toutes sortes de fruits : ici le bled croît en abondance : là ce sont les vig-nes qui sont la richesse des habitans.

Nèc verô terrœ ferre omnes omnia possunl. Virg. Georg. L. 2. Hic seffeles, illic veniunt felicîQs uvm. Idem L. 1.

Le Commerce se fit d'abord par échange, et cette manière de commercer subsiste encore en beaucoup d'endroits. Plusieurs Nations d'Afrique, presque toutes celles d'Amérique, et quelquesunes d'Asie, donnent en nature ce qu'elles ont de trop pour ce qui leur manque.

On ne sçait précisément quand l'argent monnoyé a commencé à servir aux opérations du Commerce ; quelques-uns prétendent qu'il n'étoit pas connu du tems du [74] Siège de Troye, parce qu'Homère n'en fait aucune mention. Pausanias nous assure que sous Polidore, Roy de Lacédémone, qui vivoit 340. ans après la destruction de Troye, il n'y avoil point encore de monnoye marquée au coin public ; mais M' Huet observe que cela ne pouvoit avoir de rapport qu'à sa Nation en particulier, et que c'est ainsi qu'il faut entendre le Géographe Mêla, et l'Auteur du Périple de la mer rouge. Quoiqu'il en soit, l'argent n'est une véritable richesse que dans les Pays qui le produisent : dans les autres, il n'est que le lien du Commerce, et le gage incorruptible des échanges.

Les revenus du Prince consistent dans la richesse des Sujets ; et la richesse des Sujets consiste dans la tradition, ou l'échange continuel d'une partie qui leur est superflue, avec une autre dont ils

manquent. C'est la répétition fréquente de ces échanges, que l'on appelle Commerce, et c'est le Commerce qui fait l'opulence des Etats.

Trois choses contribuent à la richesse de TEtat ; l'Agriculture, les Arts, et le Commerce. L'Agriculture recueille les dons de la nature, et la force, pour ainsi dire, à nous les prodiguer ; l'Art les met en œuvre, le Commerce les transporte où il en manque ; et par son moyen, le laboureur et Tartisan se débarrassent facilement d'une partie superflue, pour s'en procurer une autre qui leur est nécessaire.

« Le Commerce ne sçauroit être florissant, que lorsque chacun se « sert à son plus grand avantage de tout ce qui lui appartient, « terres, maisons, denrées, rentes, marchandises, efl'ets publics ; (c autrement il ennait [75] une infinité de non-valeurs tant publiques « que particulières. Il y a une liaison si intime dsns les parties de « la société, que l'on ne sçauroit en fraper une, que le contre i( coup ne tombe sur les autres. Melon^ Essay Polit.

Le Commerce se fait en trois manières. La première, par réchange immédiat d'une denrée avec une autre. La seconde, par billets, lorsque les facultés de l'acquéreur, et la constitution du Gouvernement, donnent assez de confiance au vendeur; et la troisième, au moyen de Tor et de l'argent qui se livrent pour le prix convenu de la chose vendue.

Les propriétés singulières à chaque Province dû Royaume, devroient y rendre le Commerce extrêmement vif et abondant, parce qu'il n'y a gueres de Provinces qui n'ayent besoin des Provinces voisines ; mais dans celles où la Taille est arbitraire, la crainte y retient presque toujours l'industrie et le travail, le paysan et l'artisan aiment mieux demeurer oisifs, que de faire produire la terre, pour être exposés au caprice et à la vengeance d'un Collecteur.

Le nombre des habitans, l'étendue et la fertilité du terrain sont inutiles dans les lieux où la terre demeure inculte. La base de la bonne finance est le maintien des Peuples dans l'abondance nécessaire pour l'Imposition : altérer le Commerce, ou ce qui lui sert d'aliment, c'est altérer cette abondance, c'est ruiner les revenus du Souverain.

Les avantages naturels de. la France devroient la rendre maîtresse du Commerce, et par conséquent, l'arbitre de l'Europe. Claudien, dans son Panégyrique pour [76] Stilicon, dit que les Gaulois ont

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dans leurs propres terres les sources inépuisables de tous les biens dont ils arrosent presque tout le monde. Mais nous n'avons pas encore sçu jouir de toute l'étendue de notre fortune.

Pour faire comprendre la différence de notre Gouvernement oeconomique, avec celui de la Hollande, M. Law disoit que la France étoit à Téf^ard de la Hollande, ce qu'un Seip^neur riche et puissant, mais dérangé, est à l'égard du Marchand de qui il emprunte. Cependant, malgré notre peu d'attention et nos fautes, notre climat est si abondant, que par la balance de notre Commerce, l'Etranger est toujours annuellement notre débiteur de quatorze à quinze millions au moins, quand il n'y a point de dérangement.

On compte qu'il y a actuellement en France environ treize cens millions de livres en espèce monnoyée à 48. 1. 10. s. le marc, et pour autant de pierreries et d'argenterie : nous n'avons cependant point de mines d'où nous puissions tirer la matière de nos monnoyes : elle provient des fruits de la terre et de l'industrie, qui périssent, qui se consomment, et qui croissent et renaissent sans cesse ; ce qui les représente est durable, et procure journellement de nouveaux avantages; on ne sçauroit donc protéger avec trop de soin ce qui fait naître des denrées si utiles, l'Agriculture et les Arts, source de toute nos richesses.

Ceux qui ont pénétré le plus intérieurement dans les opérations du Commerce, prétendent que tout celui qui se fait tant au-dedans qu'au-dehors du Royaume, est de dix fois supérieure l'argent monnoyé qu'il est possible d'y employer; ensorte que si par le défaut de confiance, [77] les crédits cessent, l'espèce se trouvant alors surchargée d'une fonction, neuf fois au-delà de ses forces, le Commerce diminue nécessairement de neuf parties sur dix.

M. Melon fait la même remarque dans son Essai sur le Commerce : « L'or et l'argent, dit-il, sont devenus insuffisants par l'augmenta- « tion de notre Commerce. Ils ont besoin d'être multipliés par les « billets, lettres de change, et autres représentations ; et delà quan- « tité suffisante de ces représentations, dépend la faculté et le pro- « grès du Commerce.

Ce sont ces principes qui ont donné l'être à la Banque générale de Law, dons nous parlerons à la suite de ce Mémoire, et c'est l'abus de ces principes qui a causé sa ruine et sa destruction.

Le Commerce se divise en commerce de terre et en commerce de mer. Celui de terre se fait de ^Ville en Ville, de Province en Pro-

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vince, de Royaume en Royaume, par la commodité des chareltes, chariots, rivières, canaux, lacs, etc.

La France a en main, dit M. de Sully, tome 5. page '21b. « un « moyen sur de s'attirer tout le Commerce de TOcéan et de la Médi- « terranée, et de le voir tout d'un coup sans grands frais, jusqu'au « centre de ses Provinces. Il lui en coûtera pour cela de joindre, « par des canaux, la Seine avec la Loire; celle-ci avec la Saône, et « la Saône avec la Meuse ; mais aussi le premier coup d'œil n'offre tt pas moins de deux millions tous les ans, dont nous nous enrichi- « rions sur TËspagne : richesses réelles et solides, comme sont « toutes celles que produit le Commerce.

Avant le ministère du Duc de Sully, on n'avoit pas [78j encore songé en France à tirer partie des rivières ; il commença par le canal de Briare; les circonstances Tempêcherent d'aller plus loin ; mais il nous a indiqué ce que nous avons à faire.

La jonction des rivières, le rétablissement et entretien des chemins, et la suppression de tous les péages qui ne sont pas à titre onéreux, et chargés d'un entretien proportionné à leurs produits, sont peut-être les trois plus importans objets, dont un sage Gouvernement puisse s'occuper, en y employant en tems de paix les troupes inutiles ailleurs; et cette foule de mandians valides, que le libertinage et le défaut de police ont livrée à une oisiveté perpétuelle, scandaleuse, onéreuse et dangereuse à l'Etat. Ces sages réflexions appartiennent à l'Editeur des dits Mémoires.

Le Commerce de terre, et par les canaux et rivières, est trèsutile, très-nécessaire, très-avantageux; mais le Commerce maritime lui est bien supérieur.

Le Royaume est si abondant en fruits et en manufactures, qu'il fournira toujours à ses habitans de quoi vivre plus commodément que toutes les autres Nations de l'Europe, qui ne vivroient que des productions de leur propre Pays; mais il ne sçauroit jamais acquérir par-là ces grandes richesses, qui rendent un Etat florissant et redoutable à ses voisins. Il faut les aller puiser par la voye de la mer dans les sources étrangères.

La mer est le lien de la société des hommes, et la ligue de communication qui les attache si avantageusement les uns aux autres. Cette liaison a perfectionne les Arts et les Sciences ; sans elle, nous ignorerions ce qu'il y a de plus beau et de plus curieux dans la nature ; il n'y [79] a que la mer qui puisse donner le nécessaire avec facilité et avec abondance ; c*est d'elle dont nous tenons le

superflu et la profusion : elle prodigue ses richesses à des Peuples, qui, sans son secours, travailleroient beaucoup pour acquérir peu. Enfin, la navigation est le plus noble effort de Tindustrie des hommes, et la plus illustre marque de la fermeté de leur courace.

Les Phéniciens sont réputés les premiers à qui la curiosité et Tappas du gain ont fait entreprendre de s'exposer aux dangers de la mer. Industrieux, patiens, laborieux, sobres, ménagers, parfaitement unis enlr'eux, sincères, fidèles, surs, commodes à tous les Etrangers, ils acquirent des richesses immenses ; la mer sembloit leur apporter le tribut de toutes les Nations. Tyr se regarde dit le Prophète Ezéchiel, avec complaisance, comme la Heine des Villes, qui a pour correspondans les plus illustres Princes, dont les riches Négocians disputent le rang aux TcLes couronnées, qui voit dans son alliance etsous sa dépendance, toutes les Puissances maritimes, et qui s'est rendue nécessaire ou redoutable à tous les Peuples.

Aristote, dans ses Politiques, se moque des Loix de la République de Platon, qui rendoient toutes choses communes. La société civile ne peut, dit-il, subsister sans des différences et des dislinclfons entre les personnes. Les richesses produisent ces distinctions, et le Commerce produit les richesses. C'est aussi l'esprit de la Politique Chinoise, comme on le voit dans les maximes ou réj,des de conduite de cette sage Nation, traduites par le P. Perrennin, rapportées dans le 26*' Recueil des lettres édifiantes et curieuses : « U égalité de condition^ dit-il, serait dans la société " une source de fainéantise et de misère,

[80] C'est un principe indubitable dans la Politique, que rien ne peul si puissamment contribuera la grandeur d'un Etat, que la mer et les forces navales; c'est ce que l'on connoît sans peine par le progrès et la décadence des plus grandes Monarchies. Les Peuples de la Grèce et de l'Asie, gagnèrent les uns sur les autres l'empire d'Orient durant 800. ans, vainqueurs ou vaincus, à mesure qu'ils se Irouvoient ou plus forts ou plus foibles sur la mer. Ce fut au moyen de grandes richesses acquises par le Commerce que les Carthaginois ayant fait alliance avec Xerxcs Roy de Perse, contre la Grèce, envoyèrent sous la conduite d'Hamilcar, une armée de terre de trois cens mille hommes, et une (lotte composée de deux raille vaisseaux, et de plus de trois mille bâtimens de charge: aussi Home ne crut-elle avoir véritablement subjugué Carthage, qu'après

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lui avoir ôté les ressources qu'elle auroit pu trouver dans le Commerce.

Les Anglois et les Hollandois s'unissent avec la Maison d'Autriche contre la France pour la succession d'Espagne. Mais si-tôt que cette maison forme le projet d'établir à Ostende une Compagnie de Commerce, ils ne reconnoissent plus cet ancien ami ; ils sont prêts à tourner toutes leurs foi'ces contre lui. Ils soutiennent pour sa cause une guerre furieuse de 12. années; ils épuisent leurs trésors : ils prodiguent le sang de leurs Sujets pour empêcher la destruction d'un équilibre, peut-être chimérique ; ils sont prêts à faire les mêmes efforts contre lui, s'il persiste dans le dessein de participer à leur Commerce ; ils ne craignent pas de lui donner des Provinces et des Royaumes; ils frémissent si-tôt qu'il veut mettre un vaisseau en mer: Qu'elle est donc l'idée que ces sages[81] Nations ont du Commerce et de la Marine ?

Le Commerce et la circulation sont le sang et la vie d'un Etat. Ces mêmes Hollandois ne se sont rendus si puissans que par une attention continuelle à ces principes. Possesseurs d'un pays borné, usurpé sur la mer, dont les attaques demandent une vigilance continuelle, et des dépenses excessives, ils ont cependant étendu leur domaine jusqu'aux extrémités de la terre ; ils vont de pair avec les Rois de l'Europe, et en ont de Tributaires en Asie.

Saint Ambroise a dit quelque part, que l'Etat de marchandise étoit un état damnable, à cause de la cupidité du gain qui est en ceux qui l'exercent. Ce saint Docteur, plus occupé des choses célestes^ que de celles de ce bas monde, rapportoit tout à son objeL La cupidité excessive du gain est blâmable dans toutes les conditions, et plus dans celles du Commerce, que dans toute autre, parce qu'elle en détruit le plus solide appui, qui consiste dans la tidélité et dans la bonne foi incompatibles avec cette cupidité excessive ; mais le Commerce exercé suivant les loix de la probité, devient une profession recommandable qui mérite toute la protection du Souverain, et les égards de tous les autres ordres de l'Etat, par les avantages et les commodités qu'il leur procure. Philippes de Comines raconte que de son tems, « deux facteurs de Cosme de Médi- « cis, l'un en Angleterre, et l'autre en Flandre, maintainrent le « Roy d'Angleterre dans son Royaume, par le moyen des grands u deniers qui passoient par leurs mains, desquels ils aidoient le « Roy Edoîiard, lequel depuis recommanda à ses amis de tenir « bons termes aux Marchands.

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[82] « Ne vous laissez jamais entraîner par Tavarice, dit M. de « Gambray, dans ses Maximes Politiques ; le vrai moyen de gagner « beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner: soyez constans « dans les régies du Commerce, et que ces règles soient simples et « faciles ; surtout, n'entreprenez point de le gêner, et que Tautott rite souveraine ne s'en mêle que pour le protéger. A quoi il pouvoit ajouter: Procurez aux denrées fondamentales de votre Etat une valeur capable de payer grassement la culture, et d'animer le laboureur à étendre son travail sur les terres médiocres de son héritage, comme sur les bonnes. Favorisez la sortie et la consommation des denrées de votre crû, et de vos fabriques, et faites vos efforts pour éloigner l'entrée de tout ce que l'art ou la nature vous donnent en quantité suffisante.

Il est démontré que toute marchandise ou denrée étrangère qui pénètre dans un Royaume, qui en produit ou fabrique de semblable, ou capable d'y suppléer, préjudicie au Commerce de ce Royaume, à proportion de la quantité de Tintroduclion étrangère.

C'est cet axiome de Commerce et de Politique qui a déterminé le Conseil à défendre les toiles peintes, et les étoffes de soye des Indes : mais comme cette défense reçoit journellement et publiquement des infractions, dans le lieu même d'où elle est émanée, que nous sommes environnés de Pays oii ce Commerce est libre, et que l'intérêt de ces Pays est de verser sur nous, la qualité de cette marchandise, à laquelle la prohibition ajoute un nouveau mérite, détermine l'acheteur, et le profit considérable détermine le vendeur à risquer les peines pécuniaires et afflictives qui sont prononcées contre l'un et [83] contre l'autre ; ensorte que le Royaume est rempli de marchandises des Indes, ce qui fait sortir clandestinement, et sans équivalent, plus de quatre millions de livres de nos espèces, dont la balance du Commerce est d'autant surchargée, et ruine les manufactures de soye et petites étoffes de laine.

Dans cet état, il est nécessaire d'opter : l'alternative est évidente, dit M. Melon dans son Essai Politique, u ou elles sont utiles, ou a elles sont pernicieuses. Dans le premier cas, permettez-les ; dans « lautre, exécutez rigoureusement l'Ordonnance : dire que l'exécu- « tion en est impossible, c'est ne pas connoître la force des Loix.

Mais si l'on ne vouloit absolument ni l'un ni l'autre, il y auroit un tiers parti à proposer, duquel nous tirerions du moins quelque utilité : ce seroit de faire venir le coton brut des Indes, de la

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Galabre, de la Fouille, de Chypre, et autres endroits où il croit, de le faire filer et tisser en France, et de permettre ensuite que les toiles qui en seroient faites, dûement reconnues par des marques évidentes pour fabrique de TEtat, pussent être peintes façon des Indes, avec liberléde les vendre tant au-dedans qu au-dehors.

La Hollande et TAng^leterre ayant reconnu qu'elles ne pouvoient empêcher la fraude de cette espèce de marchandise, sans de grandes dépenses pour y veiller, et sans exposer leurs Sujets à des contraventions journalières, dont les poursuites et les condamnations auroient ruiné les uns, et fait déserter les autres, ont agi chacune à leur égard de la manière la plus convenable à la constitution de leur Pays.

La Hollande, où rien ne croît, et qui ne craignoit [84] pgr conséquent aucun préjudice de Tusage des toiles, les a permises sans restriction.

I/Angleterre qui produit de la laine et du lin, les a défendues avec sévérité, et la loi s'observe; mais on y imprime des toiles originaires d'Ecosse et d'Irlande, dont le Peuple fait une grande consommation ; et pour tirer avantage de tout, le Gouvernement a permis d'imiter les toiles des Indes, sur les toiles de coton, qui en sont apportées toutes fabriquées, à la charge de les faire sortir à l'Etranger, ce qui s'exécute, et fait maintenant avec ces modifications, une branche considérable du Commerce de la Nation.

Dans tous les tems, et dans tous les Royaumes, il y a eu des révolutions, des changemens, et des parties de Commerce interrompue. Quelquefois même on a vii la masse totale du Commerce passer d'une Province, ou d'un Etat à un autre : certains événemens, certaines circonstances, qui sont au-dessus des forces et delà prudence des hommes, occasionnent ces changemens: cest ainsi que la découverte des Indes a transporté à la Hollande le commerce des Epiceries, que Venise, avant elle, faisoit exclusivement à toute l'Europe.

Mais, quoique ces événemens soient au-dessus de la force des hommes, la Providence leur a laissé des moyens pour parer aux maux qui en sont la suite nécessaire. M. de Colberl, guidé par son heureux génie, et par les Mémoires de M. de Sully, ayant considéré l'état de notre Commerce, et celui des Royaumes voisins, comprit que la nature nous ayant donné toutes les choses nécessaires, il ne s'agissoit que d'animer les .Vrts et les Manufactures. Avant ce

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sage Ministre, nous faisions venir de la Hollande pres[85]que (oui ce qui sert à la Marine, et presque aucune espèce de fabrique ne nous étoit connue. Il tira toutes sortes d'ouvriers de chez PEtranger, qui formèrent une quantité d'élevés ; il nous fit employer les matières premières, et gagner la main d'cruvre qui fait la principale valeur des Manufactures, et dont nos voisins profitoienl seuls auparavant ; et aidé du génie de la Nation, il perfectionna tellement nos ouvrages par la qualité du travail et la bonté des matières, que bien-tôt nous surpassâmes nos maîtres, dont le Commerce déchût à proportion que le nôtre augmenta ; c'est ce qu'on a vu dans la Manufacture des Glaces établie à Paris, qui a fait tomber celle de Venise ; dans les tapisseries de Haute-Lisse, qui ont fait tomber celles de Flandres; dans les riches étoffes de Lyon, qui ont fait tomber celles d'Italie, etc.

Le Prince doit rechercher avec soin, et récompenser avec libéralité, ces ouvriershabiles, ces artistes fameux, quelque contrée qu'ils habitent; ce sont des flambeaux allumés qui communiquent, sans diminution et sans altération, leurs lumières et leurs talens à une multitude d'élevés. Un grand Roy ne jouit de son bien, que quand il l'a donné ; sa libéralité l'enrichit, et lui fait des acquisitions d'une valeur inestimable ; la supériorité des Arts et des Manufactures, Taccroisfiement du Commerce et des richesses de TEtat, l'admiration de son Peuple, et le respect de ses voisins.

Depuis cet établissement, la mauvaise foi, et l'avidité des Inspecteurs des Manufactures^ la tolérance sur l'introduction des étoifes étrangères, l'expulsion des Religionnaires que la Politique a crû un mal nécessaire, les droits dont les marchandises et fabriques de notre crû ^86] sont chargées à lu sortie, contre l'évidence du préjudice qui en résulte, et contre l'exemple de nos voisins ; toutes ces causes réunies, ont rendu nos ouvriers plus nombreux, que notre Commerce et notre consommation ne le comportoient ; faute d'une subsistance commode dans leur patrie, il en a passé des essains dans dilferens Pays de l'Europe, où ils ont porté leur industrie, et formé des établissemens nouveaux, qui ont contribué à la diminution de notre Commerce, comme nous avions contribué à la diminution de celui de nos voisins.

Dans une telle situation, la raison veut que l'on se fraye une autie route, et que Ton substitue de nouvelles fabriques à celles qui nous abandonnent.

Nous achetons la plus grande partie de la matière de nos étoffes

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de soye ; nous achetons aussi beaucoup de laine pour mélanger avec celle du crû. L*or et l'argent de nos galons ne croissent point dans le Royaume. Cependant, quoique la matière première soit tirée du dehors, l'industrie nous procure le bénéfice de toutes les préparations, qui est immense. Il y a, par exemple, plus de 600. pour lOO. de différence d'une toison de laine prise sur la bête, jusqu'à la perfection de la quantité de drap fin, dont cette toison est capable. Pourquoi ne tenterions-nous pas de faire sur le coton, et même sur les toiles de notre crû, un gain proportionné ?

Nous n'avons pas des ouvriers accoutumés à ces sortes d'ouvrages, dira-t-on.; M. de Colbert n'en avoit pas non plus, quand il a fait ses établissemens ; ils se sont formés peu à peu. Nous avons des filleuses de lin et de laine ; on file même du coton dans certaines Provinces du Royaume. Nous avons des Tissérans habiles et en grand [87] nombre : ainsi nulle difficulté sur ces deux chefs ; reste les Dessinateurs, les Graveurs en bois, et les couleurs. Nos Académies de peinture et de sculpture nous fourniront les meilleurs dessinateurs de l'Europe. Le goût de la Nation, la variété de ses idées l'emportera toujours sur les Anglois et les Hollandois, qui ne nous ont jamais disputé cette partie. Nos graveurs en bois sont parvenus à un point de précision, qu'à peine distingue-t-on leurs ouvrages d'avec ceux du cuivre : quant aux couleurs et à la manière de les préparer, de les appliquer et de les fixer, nous les trouverons chez les Anglois, chez les Hollandois, chez nous-mêmes ; et particulièrement dans le 26*^ recueil des lettres édifiantes et curieuses, dans lequel le P. Cœurdoux explique avec un grand détail ce qui concerne la peinture des toiles, les ingrédiens que les Indiens y employent, leur méthode pour en extraire les couleurs ; et les drogues de l'Europe qui pourroient servir et suppléer à celle de l'Inde qui nous manqueroient.

Dans lestems que l'Europe entière suivoit la même Religion, il éloit inutile, ou plutôt il ne paroissoit pas comme aujourd'hui d'une nécessité absolue, de faire des changemens dans le culte extérieur. Le nombre de Fêtes étoit égal dans tous les Royaumes. Les Ouvriers anglois, hollandois, suédois, danois, allemands, suisses demeuroient oisifs autant de jours dans Tannée que les Ouvriers françois; Et comme les forces et les richesses ne sont grandes ou petites, fortes ou foibles, que par comparaison, toute TEurope étoit au pair pour le temps qui s'employoit à l'industrie et à la

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main d^œuvre, et les richesses qui en procèdent étoient par conséauent en égalité de proportion.

[88] Mais depuis rétablissement de la Religion Prétendue Réformée, cette égalité se trouve détruite et la balance atloiblie de plus d'un septième, à notre préjudice : car elle permet dans Tannée au moins cinquante jours de travail plus que la Catholique.

Or comme la marchandise doit supporter tous les frais de la matière et de l'industrie, elle supporte par conséquent la subsistance de rOuvrier pendant ces jours d'inaction : d'où il suit que lorsque nous vendons une aune de drap 21 . liv. les protestans, toutes choses égales, peuvent la donner à 18. liv. avec profit égal pour rOuvrier; ce qui fait une différence de plus de 14. pour 0/0. Un commerçant qui a un avantage si exorbitant sur son concurrent, ne doit-il pas Técraser ?

Quelques Evéques pensant sainement, et informés que pendant ces Fêtes, Toisiveté sert plus au libertinage qu'à la Religion, en ont supprimé quelques-unes dans leurs Diocèses ; mais ils sont encore demeurés bien loin de ce que l'utilité publique exigeroit à cet égard.

Pendant que nos boutiques sont fermées, que les attelliers sont abandonnés, que le jeu ou le vin consomment le salaire de nos Ouvriers, et souvent le nécessaire de leurs nombreuses familles qui périssent de misère, qu'ils se querellent, qu'ils se battent, et que par leurs excès ils se mettent hors d'état de travailler le lendemain, le protestant s'occupe avec assiduité et utilité pour l'Etat et pour lui aux ouvrages de sa profession ; ensorte que supposant seulement dans le Royaume cinq millions d'artisans, ouvriers, manœuvres et cultivateurs de tout âge et tout sexe, sans compter les Notaires, Procureurs et autres Gens de Justice et professions non mécaniques^ [89] inutiles pendant cinquante jours à raison de cinq sols la journée seulement, le fort pour le foible, il en résulte une perte de douze cens cinquante mille livres par jour, qui multipliés par 50. reviennent à soixante-quinze millions par an.

Si la Religion n'est pas intéressée à cette oisiveté, comme il y a lieu de le croire pair les suppressions de quelques Fêtes ordonnées par les Chefs de l'Eglise, pourquoi sur-tout en admettre de nouvelles ?

l'a spectacle quoique très-ordinaire, auquel la raison ne peut s accoutumer, c'est de voir dans une même Ville, dont les habitans

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professent le même culte, une partie de cette ville, ou un côté de rue seulement, fermer ses boutiques, et courir au temple ou au cabaret, pendant que de l'autre les marchandises sont étalées, et que chacun s'empresse au travail de sa profession .

Il ne nous appartient pas d'examiner l'orij^ine et le mérite de ces institutions pieuses, il nous suffit d'avoir donné une idée du préjudice qu'elles causent maintenant au commerce général de l'Etat, et aux familles en particulier. Passons à un autre objet.

Des dilFérentes branches de commerce la plus riche et la plus considérable est celle des Indes orientales : c'est de là que l'on tire les pierreries, la soie, la canelle, le poivre, le gingembre, la muscade, le coton, les porcelaines, les diflerens bois de teinture, et mille autres commodité autrefois inconnues et maintenant nécessaires. Ce commerce a toujours enrichi ceux qui l'ont exercé. Ce fut la première source des trésors incroyables que Salomon amassa. David en subjuguant Tldumée étoit devenu maître d'Elath et d'Asiangobar. C'est de là que [90 j Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis * , d'où elles revenoient toujours chargées de richesses immenses. Ce commerce, après avoir élé quelque tems entre les mains des Rois de Syrie, qui reconquirent Tldumée, passa en celle des Tyriens ^ ; mais lorsque que les Ptolomés se furent rendus maîtres de l'Egypte, ils attirèrent bientôt ce trafic, en bâtissant Bérénice et d'autres ports sur la côte occidentale de la Mer rouge, qui dépendoit de TEgypte ; C'est par cette voye que s'est fait pendant plusieurs siècles le commerce de l'Orient avec l'Occident : mais depuis environ deux cens ans qu'on a découvert une route pour aller aux Indes, en doublant le Cap de Bonne-Espérance, les Portugais sont devenus les maîtres de ce commerce, qui maintenant est tombé presque entier entre les mains des Hollandois, des François et des Anglois.

Les Négocians Romains faisoient tous les ans un voyage d'Egypte aux Indes; leur cargaison étoit d'environ cinq cens mille sesterces, ce qui revient à peu près à six millions de notre monnoye, dont le retour leur rapportoit cent pour un, c'est-à-dire, six cens millions : Digna res Irnperii nosfri H. S. quingenties exhaurienle Indiâ^ et

\. Tarsis maintenant inconnu, on croit que c'était un terme général que les Hébreux employ oient pour désigner les pays éloignés de la mer.

Ophir est selon S. liierôme la partie de l'Inde au délit du Gange, Un y trouve en effet toutes les espèces de marchandises que les flottes de Salomon rapportoienl.

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merces rémittente^ quœ apud nos cenluplicata ventant. Je ne doute pas du grand avant^e que ce Commerce leur rapporioit; cependant je serois fort tenté de regarder ce passage, comme une exagération que Ton peut, sans scrupule, réduire à cinq ou six pour cent, au lieu de cent pour un.

Vasco de Gama Portugais, est le premier qui ait pénétré de nos jours dans ces riches et vastes contrées, et qui ail doublé la pointe (l'Afrique, ou Cap de Bonne-[911Espérance. Je dis de nos jours ; onr l'Auteur anonyme de l'Histoire du Commerce, et plusieurs autres, sont persuadés non-seulement que le Capétoit fréquenté du tems de Salomon, mais encore qu'il le fût long-tems après. C'est aussi le sentiment de M. Terrasson, qui, dans son septième Livre de Séthos, rapporte plusieurs témoignages de TAntiquitc, qui prouvent que le tour entier de l'Afrique avoit été fait dans le siècle qui a précédé le Siège de Troyes, c'est-à-dire, environ l'an du monde •2700.

Quoiqu'il en soit, Vasco de Gama arriva au mois de May de l'an 1197. avec quatre Vaisseaux devant Calicut, VïWe capitale du Royaume de ce nom sur la oôte de Malabar, dans la presqu*lsle de rinde, au-delà du Golfe de Bengale; l'année d'après, le Roi Jean II. y en envoya 1 i. autres sous le commandent de Pedro Alvarès. Il soutint ces Flottes par des armemens successifs, et parvint enfin à faire des établissemens solides sur une grande partie des côtes marilimes de l'Asie, dont Goa dans le Royaume de Décan, en la presqu'Isle de l'Inde de deçà le Gange, devint la capitale : cette Ville avoit été prise en 1510. pour les Portugais, par Alphonse d'Albuquerque.

Lorsque les Hollandois eurent trouvé le moyen de se soustraire à la domination des Espagnols, ceux-ci qui s'étoient rendus maîtres du Portugal et des Indes, et qui regardoienl les Hollandois comme des rebelles, leur fermèrent tous leurs Ports en Europe, en Amérique et en Asie. Quelques Particuliers de Zélande, animés par ces difficultés, cherchèrent de nouvelles routes par le Nord-Esl, en côtoyant la Norvège, la Moscovie et la |^92 Tartarie; mais les froids extrêmes de la nouvelle Zemble, et les glaces impénétrables du détroit de Weigats, ayant ruiné et rebuté leurs équipages, il se. forma une Compagnie à Amsterdam, qui résolut de tenir la route ordinaire des Portugais, et fit partir en 1595. une flotte de quatre N'aisseaux sous la conduite de Corneille Houtman; à la vérité il rapporta peu Collection des Économistes. — Du pin. 5

de gain; mais il rapporta des instructions qui firent naître de grandes espérances.

Le Gouvernement ayant remarqué que diverses Compagnies armoient pour les Indes, et que cette concurrence ne pouvoit manquer d'être préjudiciable au Commerce de la Nation, il les engagea à se réduire en une seule, par un traité qui fut conclu le 20. Mars 1602. époque considérable, puisqu'elle est celle du plus solide et du plus célèbre établissement de Commerce qui ait jamais été fait. Le premier fonds fut de six millions six cens mille florins.

Cette Compagnie trouva bien des oppositions. Les Espagnols qui ne formoient plus qu'une même Nation avec les Portugais, fortifiés par une longue possession, et les Anglois, jaloux de Topulence naissante des HoUandois, les traversèrent de tout leur pouvoir. Les commencemens furent foibles, les armemens souvent onéreux, le succès parut plus d'une fois incertain ; d'autres se seroient rebutés, mais la constance des HoUandois surmonta toutes les difficultés ; ensorte que l'inventaire des elfets de cette Compagnie fait en 1661. et dans lequel on ne comprit point les fonds de terre qu'elle possède aux Indes, se trouva monter aune somme si excessive, qu'elle surpassoit toute croyance : elle a établi la [93] Capitale de son Empire dans les Indes à Batavia dans l'Isle de Java.

Les Anglois n'ayant pu venir à bout de ruiner l'établissement que les HoUandois a voient commencé dès l'année 1595. crurent qu'ils n'avoient rien de mieux à faire, que de suivre leur exemple : ainsi ils formèrent une Compagnie pour le commerce des Indes, Tan 1599. qui eut un succès si rapide, qu'elle équipa en fort peu de tems jusqu'à vingt Flottes. Alors les HoUandois se réunirent aux Portugais pour s'opposer à l'établissement des Anglois, par la même raison que les Anglois et les Portugais s'étoient ci-devant opposés au leur. Mais vivement protégés par la Reine Elisabeth, et par Jacques I . jaloux du commerce de la Hollande, ils s'y sont maintenus, de manière que le Bilan de la Compagnie fait en 1685. montoit à un million sept cens trois mille quatre cens vingt-deux livres sterling, ce qui feroit de notre monnoye courante environ Irente-sept millions ; ensorte que non-compris la propriété des Places et des Forts évalués à plus de douze millions de France, les Intéressés avoient augmenté leur fonds d'environ 230. pour 100. leur Ville principale est Bombaye, Isle et Port sur la côte du Royaume de Décan, près le (iolfe de Cambaye.

96' (JECONOMIQUKS ()7

Les Danois et les Suédois ont aussi voulu prendre part à ces voyages célèbres ; mais ce n'a été ni avec le même succès, ni avec des Flottes aussi nombreuses, ni par conséquent avec le même avantage, et l'on ne voit ordinairement par année que deux ou trois de leurs Vaisseaux dans les Indes. Ils ont leur principal Comptoir à Tranquebar, petite Ville de la presqulsle de Tlnde, deçà le [94^ (iange, sur la côte de Coromandel, dans la Principauté de Tanjaor ; elle a une forteresse appelée Dannebourg.

La situation avantageuse de la Gaule avoit autrefois déterminé sesbabitans au commerce maritime. César nous apprend lib: <>, qu'ils adoroient Mercure comme Dieu protecteur du commerce et des Arts, et que les marchandises qu'ils tiroient de l'Etranger, produisoient chez eux l'abondance ; l'on ne peut en effet rapporter qu'au Commerce la grande puissance de ceux de Vannes, et leurs navigations fréquentes en Angleterre. Les Marseillois, imitateurs des Phocéens, leurs Fondateurs, pour le goût de la navigation, et (les Rhodienspour la discipline maritime, acquirent beaucoup de gloire et de richesses par leur trafic et par leur industrie.

Les François a>ant subjugué les Gaules, y apportèrent une pareille inclination pour la navigation : car l'Histoire nous apprend qu'ayant été soumis par l'Empereur Probus, et obtenu de lui des terres pour habiter, une partie d'entr'eux, ennemis du repos, se saisit de plusieurs Vaisseaux qu'ils trouvèrent sur les côtes du Pont-Euxin, d'où ils vinrent ravager celles de l'Asie et de la Grèce ; qu'ayant été repoussés de celles d'Afrique, ils se rabattirent sur la Sicile, se rendirent maîtres de Syracuse ; et qu'enfin, après être sortis par le détroit de Gades (maintenant Gibraltar) ils passèrent dans rOcéan, attaquèrent les côtes d'Espagne, et retournèrent chez eux sans avoir reçu aucun échec.

Les François de nos jours ne sont ni moins amateurs de la navigation, ni moins industrieux, ni moins entreprenans que leurs ancêtres. Dès l'année 1402. ou selon d'autres lil7. Jean de Hetliencourl. Gentilhomme Nor 95jmand, avoir fait la conquête des Islcs Canaries, en. 1484, un Pilote de Hiscaïe avoit reconnu les Isles de l'Amérique, et ce n'est, à ce que plusieurs assurent, que sur son Journal etsur ses instructions, que Christophe Colomba formé le plan de ses voyages, et fait ses grandes découvertes.

Les François, animés par ses heureux succès, coururent les mers à son exemple. Le* Bretons, les Basques et les Normands dècou-

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vrirent le Grand Banc en 1504. et il passe pour constant qu'ils avoient touché le Brésil avant Améric Vespdce ; le Cap-Bretoa, et risle de Fernambouc, furent découverts Tan 1520. par les trois frères Parmentier, la Virginie et le Maragnan, en 1524. pard*autres Particuliers.

Charles IX. désirant augmenter la navigation et le Commerce, envoya à la Floride le Chevalier de Villegagnon, qui s'acquitta mal de cette commission ; il y renvoya Jean Ribaut en 1562. Ce Navigateur aborda heureusement; il reconnut le Pays, traita avec les petits Princes, et bâtit au bout du détroit de Sainte- Héleine un Fort qu'il nomma Charles ; mais faute de secours et de vivres, la garnison qu'il y avoit laissée, déserta et périt. Le Gouvernement qui n'en éloit pas informé, envoya en 1564. René Laudonniere, avec trois Vaisseaux pour rafraîchir les premiers: mais pendant qu'il étoit malade, ses gens ayant voulu piller un Vaisseau Espagnol, furent enveloppés et pris.

Cette piraterie donna un spécieux prétexte aux Espagnols, jaloux de l'Etablissement des François, de leur courre sus sans miséricorde, ensorte que Tannée d'après, ils égorgèrent avec des cruautés inouïes les gens d'une autre Escadre Françoise, dont les Vaisseaux s'étoient [96] brisés par un gros tems' contre les écueils du détroitde Sainte- Héleine.

Dominique de Gourgues du Mont de Marsan en Gascogne, animé d'une générosité singulière, se mit dans l'esprit de venger cette injure ; il vendit son bien, emprunta de l'argent de ses parens et de ses amis, équipa quelques Vaisseaux, descendit à la Floride, se joignit avec les Sauvages, prit d'insulte le Fort Charles, dans lequel il y avoit plus de 800. hommes. Les Sauvages assommèrent ceux qui voulurent fuir, et de Gourgues fit pendre tous les autres: mais comme il avoit agi sans commission, il lui en auroit coûté la vie sans les sollicitations de l'Amiral, qui fut appuyé de toute la Cour, et pour ainsi dire, de tous les François.

Jean de Vérassant découvrit le Canada (à son malheur, dit la Hontan, car les Sauvages le mangèrent.) Jean Cartier y alla après lui en 1534. et monta plus haut que Québec ; ensuite on y envoya d'autres Navigateurs, qui reconnurent encore mieux le fleuve Saint- Laurent ; et enfin vers la fin de 1500. il partit de Rouen une Colonie qui s'y établit, qui s'est soutenue, et est devenue riche et nombreuse.

A regard des grandes Indes, François I. a voit essayé d'animer ce Commerce par ses Edits de 1537. et 1543. cependant il n'y a point eu d^armeroents considérables avant ceux des Capitaines le Lièvre et Beaulieu, qui y conduisirent chacun une Escadre de trois gros Vaisseaux dans les années 1616. et 1619.

Toute» ces entreprises qui n'avoient été que des entreprises particulières^ furent considérées par M. le Cardinal de Richelieu, avec plus d'attention que par ses [97] prédécesseurs. Il conçut que TEtat devoit nécessairement faire le Commerce par lui-même, s'il ne vouloit pas être exposé à se voir tributaire des Nations voisines, qui nous avoient déjà rendues nécessaires les superfluités de Tlnde.

Son dessein fut donc d'abord d'armer pour l'Asie : cependant, comme la France avoit des établissemens en Amérique, il crut qu'il valoit mieux édifier sur son propre terrain, que sur celui d'autrui. C'est pourquoi il commença par former une Compagnie des Indes Occidentales, dont il Bt expédier les Lettres patentes l'an 1628. au sieur Desnambuc Gentilhomme Normand.

Ce ne fut qu'en 1642. que la Compagnie des Indes Orientales fut établie sous le nom du Capitaine Ricaut, qui s'étoit emparé de risle de Madagascar ; mais les troubles delà minorité de Louis XIV. la jalousie des Hollandois, l'infidélité de Pronis, premier Gouverneur de cette ïsie, que le Roy avoit abandonnée à la Compagnie ; l'ambition du Maréchal de la Meilleraye, qui troubla le Commerce, sous prétexte de quelques prétentions sur cette Isle, de laquelle il s'empara, peut-être l'impatience et l'inconstance de la Nation, peut-être, comme plusieurs l'assurent, le zélé indiscret d'un Missionnaire Lazariste, qui voulut convertir par force un des Grands de risle ; peut-être enfin certaines influences du Gouvernement, dans lesquelles il ne nous appartient pas de pénétrer, tout contribua à ruiner cet établissement, des débris duquel M. de Colbert en forma un nouveau le 26. May de l'an 1664.

Outre les fonds de l'ancienne Compagnie, il devoit être fait par la nouvelle un fonds extraordinaire de quinze millions, dont le Roy s'étoit obligé d'avancer la plus [98] grande partie. La beauté des réglemens, la grandeur de l'entreprise, la protection que le Roy lui accordoît, le ^oûtdu Ministre pour le Commerce, les gros fonds destinés à le soutenir, l'union et l'assiduité laborieuse des Directeurs et des Intéressés, tout semhloit annoncer un succès indubitable; mais le mauvais air de l'Isle de Madagascar, la férocité

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vraie ou prétendue de ses habilans, la mort des plus habiles Directeurs, la division des autres, l'infidélité de Caron Hollandois. mis très-inconsidérément à la tête de cette affaire dans les Indes, les guerres de 1667. et de 1672. la perte de la Flotte du Roy près l'Islc de Ceylan,. et devant Saint-Thomé en 1673. toutes ces circonstances fâcheuses réduisirent cette Compagnie dans une telle situation, que sans quelques Vaisseaux particuliers qui se firent voir de tems en tems dans les Indes, le Pavillon François y auroit été totalement ignoré.

Le 15. Décembre 1669. le Roy crut qu'il étoit à propos de nommer plusieurs Conseillers d'Etat et Maîtres des Requêtes, pour assister auxcomptes en qualité de Commissaires, et les arrêter. On se flattoit que la confiance des Intéressés et du Public, et le crédit de la Compagnie, seroient puissamment ranimés par cette nouvelle marque de protection et d'attention, et parla sagesse du gouvernement de ces Magistrats.

En effet, rien ne paroissoit plus capable de contribuer au rétablissement de cette entreprise : cependant le caprice du Commerce en décida autrement. Jaloux de sa liberté, il s'effaroucha dès qu'il vit de trop près l'autorité souveraine ; ensorte que depuis ce tems, il déchût autant qu'il auroit dû augmenter: on chercha envain des [99J expédiens, pour empêcher sa ruine entière ; envain on changea l'ancienne forme dans l'assemblée du 29. Avril 1684. tenue par ordre du Roy ; l'examen dans lequel il fallut entrer, pour parvenir à ce nouvel arrangement, ne servit qu'à faire paroître le mal dans toute son étendue. Il fut bien-tôl public ; les Actions tombèrent au quart de leur valeur, faute d'une meilleure ressource ; on for^*a les Actionnaires à remplir leurs engagemens, ou à perdre leur première mise, et ce fut le coup mortel de cette entreprise.

Le Roy ayant ordonné par sa Déclaration de 1685. que les Directeurs auroient seuls à l'avenir la direction du Commerce, et affaires de la Compagnie ; et ces mêmes Directeurs ayant fait un nouveau fonds de deux millions, ils accordèrent deux répartitions aux Actionnaires en 1687. et 1691. ce qui ranima extrêmement le courage et les espérances, quoique plusieurs prétendissent que, faute de bénéfice, ces répartitions étoient nécessairement faites aux dépens du capital ; mais la guerre de 1691. arrêta tout court ces progrès et ces espérances ; et celle de 1700. à cause de la succession d'Espagne, suivit de si près le Traité de Riswick, que laCom-

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pagnie n'ayant pas eu le tems de respirer, et ne pouvant résister à tant de fâcheux événemens, laissa voir des marques indubitables d'une chute prochaine.

Cependant, le Roy toujours persuadé de Futilité de son Commerce, lui prêta huit cens cinquante mille livres en 1701. les Directeurs et les Actionnaires firent aussi quelques nouveaux fonds; mais le tout fut si mal régi, Tœconomiefut si mal observée, les retours furent si malheureux, les ennemis fatiguèrent si fort les Arma[100jteurs, qu'enfin elle fit réellement banqueroute en 1708. car on peut appeler banqueroute l'Arrêt qu'elle obtint, portant surséance à toutes poursuites, contraintes et exécutions sur les effets de la Compagnie, et sur les biens et les personnes des Directeurs; et pour que le Commerce ne périt pas totalement, la Cour permit aux Directeurs de traiter avec les Negocians de Saint-Malo, et de leur céder l'exercice de son privilège.

Le commerce de la France recommençoit à fleurir aux Indes entre les mains de ces Négocians ; lorsque le Roy jugea à propos de l'en retirer, et de le réunir à la Compagnie d'Occident, qui fut elle-même réunie en 1719. à la Compagnie générale des Indes, laquelle engloutit toutes les autres Compagnies, et en même tems les Fermes du Roy, le Domaine, les Recettes générales des Finances, les Monnoyes, etc. Ainsi, au lieu de se borner au Commerce, qui étoit l'objet de son institution, elle s'est livrée à une multitude d'entreprises, qui lui étoient étrangères, et dont la vaste étendue ne pouvoit manquer de la conduire à sa ruine.

Nous ne dirons rien des autres Compagnies de Commerce : c'est un détail quipasseroit les bornes que nous nous sommes prescrites. Ce que nous avons rapporté sur celle des Indes orientales, est une image des autres; elles ont éprouvé à peu près les mêmes allérations, parce que ces altérations provenoient de causes générales dont l'influence leur étoit commune.

Le Commerce actuel de la Compagnie a été fixé à ce qui est audelà de l'Equateur, c'est-à-dire, à commencer depuis le cap de Bonne- Espérance, jusques dans toutes les Mers des Indes orientales, Tlsle de Madagascar, [101] la côte de Soffola en Afrique, la Mer Rouge, la Perse, le Mogol, le Royaume de Siam, la Chine, le Japon ; tel enfin qu'il avoit été accordé à la Compaguie d'Occident par l'Article 2. des Lettres patentes du mois d'Août 1717. et en même tems, par une sage précaution, S. M. Ta renfermée dans les bornes

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de son Commerce, « lui défendant très-expressément de s'immisu cer dans aucun tonis, directement ni indirectement dans les « affaires de Finance, voulant qu'elle soit et demeure conformé- « ment à son institution, Compagnie purement de Commerce, « appliquée uniquement à soutenir celui qui lui est confié, et à faire « valoir avec sagesse et œconomie le bien des Sujets qui y sont » intéressés, sans que les fonds puissent être, en aucun cas, « employés à d'autre usage qu'à son Commerce.

Son principal comptoir et le centre de son Commerce, est Pondichéry Ville d'Asie, avec un Fort sur la côte de Coromandel, dans les Etats du Prince Gingy, les HoUandois en firent le Siège avec toutes leurs forces, et la prirent le 3. Septembre 1693. mais elle est retournée au pouvoir de la France par le Traité de Riswick, de l'an 1697.

On doit établir pour maxime, de rejetter toute proposition qui tiendra à détruire le privilège exclusif de la Compagnie des Indes. Un Commerce si éloigné ne doit point être livré à des Particuliers, tant à cause des grandes dépenses qu'il exige, que parce que la jalousie, la concurrence et l'intérêt personnel le ruineroient infailliblement.

Quoique je dise que le privilège exclusif de la Compagnie des Indes ne doive pas être détruit, je ne prétens pas dire cependant qu'il soit nécessaire qu'une même [102J Compagnie réunisse toutes les branches du Commerce éloigné ; j'enlens seulement que toute concession de Commerce, au-delà de l'Equateur, telle qu'elle soit, doit être exclusive, mais rien n'empêche que la Compagnie des Indes, en commerçant exclusivement dans les mers des Indes orientales, ne puisse céder exclusivement à d'autres Compagnies des portions de son privilège, dans des Pays où la nature et l'art ne fournissent rien de semblable à ce qui fait l'objet de son négoce. Par exemple, Madagascar, cette Isle la plus grande du monde connu, est très-propre pour faire un établissement solide et avantageux.'Cela a été reconnu il y a long-tems: et si les tentatives ont échoué, ce n'est que parles circonstances que nous avons ci-devant rapportées: mais peut-être qu'instruits parles fautes passées, nous cesserons d'en faire à l'avenir suivant un Mémoire qui fut présenté au Conseil il y a huit à dix ans. Ce Pays est peuplé, les habitans connoissent les Arts, et en cultivent plusieurs ; ils ont des poids et mesures ; ils n'ignorent pas l'écriture et le calcul ; on y trouve de

la cire, des cuirs verts, du sucre, du tabac, du poivre, du coton, de l'indigo, de l'ambre gris, de l'encens, du Benjoin, difTérens baumes, du souffre, du selpêtre, delà canelle blanche, de la civette, plusieurs bols pour la peinture et la médecine ; du bois propre à la marquetterie, à la menuiserie, à la charpente, et à la construction des Vaisseaux ; du fer, de Tacier, du chanvre, du goudron, enfin tout ce qui est nécessaire pour rétablissement d'un grand et utile Commerce ; et tout cet exposé supposé aussi véritable que Ton assure, il y a lieu de croire qu'une Compagnie composée de Négocians riches et entendus, qui n'auroient que cet objet en vûë, en retireroit de bien plus grands [103] avantages pour elle et pour TEtat, que ne peut faire la Compagnie des Indes, qui se contente de reconnoître cette Isle en passant, parce qu'elle a un établissement plus considérable, et tout formé, qui la met dans la nécessité d'abandonner celui-ci.

La Compagnie des Indes peut avoir besoin, dira-t-on, deTlsle de Madagascar pour y faire ses relâches, et s'y pourvoir de rafraîchissemens : Qui l'empêche, en ce cas, de se réserver cette faculté dans le Traité de cession qu'elle en fera? Le même port, la même rade, la même baye qui servira à la Compagnie particulière, servira aux Vaisseaux de la Compagnie des Indes, comme le cap de Bonne-Espérance sert à ceux des Hollandois qui vont à Batavia, et des autres Nations qui vont dans l'Inde ; et plus cet établissement deviendra considérable et florissant, plus les Vaisseaux François trouveront de secours et de commodités.

Ce que nous venons de dire pour le Commerce de Madagascar, peut être appliqué aux autres parties susceptibles de distraction; ce qui feroit cesser l'inaction ruineuse d'un grand nombre de Négo cians, qui se plaignent de ce que les occasions leur manquent pour mettre leur industrie en œuvre : plusieurs Particuliers unis en société, sont en état de soutenir de plus grandes entreprises, que le triple de ces mêmes Particuliers, également riches, sans union ; Tun détruit ce que l'autre avoit heureusement commencé, par l'effet de la jalousie ou de la simple concurrence ; c'est le fondement des privilèges exclusifs.

Mais aussi, le surplus du Commerce doit être abandonné à la discrétion des Négocians ordinaires. Le nombre est considérable, et il le seroit encore davantage sans la crainte des événemens. Les retours heureux excifiO^jtent Témulation et les désirs de ceux qui ne se sont point encore livrés à ce Commerce ; ils voyent, ils

comptent le profit de leur voisin, de leur ami; ils se proposent de suivre leur exemple; ils commencent déjà à s'ébranler: un retour malheureux détruit leurs projets; la crainte les saisit; ils ne veulent plus confier leur fortune à Tinconstance de la Mer.

S'il y avoit suffisamment de bons Assureurs dans le Royaume, les Négocians timides s'étayeroient de leurs cautionnemens : à la vérité, ils gagneroient moins pour eux ; mais ils ne gagneroient pas moins pour le corps de TEtat: les périls même de la Navigation tourneroient au profit de la Nation.

Quoiqu'il n'y ait à Amsterdam que 50. ou 60. Assureurs, il n'y a point de Ville au monde, où il se fasse tant d'assurances: une réputation de probité, et de solvabilité justement établie, engage les Etrangers à les préférer à leurs propres citoyens; et da^ns tous les tems, et pour tous les Pays de 1 Univers, on a toujours trouvé à traiter avec eux sûrement et raisonnablement, quelques riches qu'ayant été les armemens, et quelques dangers qu'ils ayent eu à courir. '

Suivant Savary, les Juifs imaginèrent les assurances pour la sûreté du transports de leurs effets, lorsqu'ils furent chassés du Royaume en 1 182. sous le régne de Philippes-Auguste.

L'assurance de mer, telle qu'elle est aujourd'hui en usage, est une convention, par laquelle un Particulier, ou une Compagnie se chargent moyennant une somme plus ou moins forte, suivant les circonstances de tous les risques de la mer, soit par tempête, naufrage, échoûment, abordage, jet en mer, feu, prise, pillage, arrêt de ' 105] Prince, déclaration de guerre, représailles, imprudence de Capitaine, révolte de matelots, et généralement de toute fortune de mer.

On peut aussi faire assurer la vie, et la liberté des personnes. Le prix convenu pour la vie se paye aux ayans cause du décédé ; et celui de la liberté, sur les demandes ou quittances de rançon.

Il fut établi en la Ville de Paris, par Edit de May 1686. une Compagnie générale d'assurances à grosses avantures ; mais cet établissement n'eut point de suite. « Il est à croire, dit M. Melon, qui cite cet « Edit dans son Essai Politique sur le Commerce, que le nôtre « n'étoit pas alors assés considérable pour soutenir les frais de cet <( établissement, soit qu'il y eût assez d'Assureurs dans nos Ports, « soit que les Hollandois assurassent à meilleur marché: mais ces « raisons ne subsistent plus par l'augmentation continuelle de notre « Commerce maritime, et par ses richesses qui fournissent de quoi V assurer à aussi bas prix que les autres Nations ; nous pouvons a donc retenir ces profits par le renouvellement de cette entreprise.

Une autre compagnie avoit proposé il y a une vingtaine d'années, d'établir à Paris un Hôtel ou Chambre d'assurance pour toutes les maisons du Royaume, tant des villes que de la Campagne, même des meubles et bestiaux. Le plan en paroissoit bien concerté, mais le prix des assurances avoit été porté trop haut ; c'est peut-être la raison pour laquelle il n'a pas eu d'exécution ; il jseroit à souhaiter que quelque Compagnie intelligente et solvable voulût suivre cette idée.

Non-seulement les assurances contribuent à faire fleurir le Commerce Hollandois, en excitant ceux de la Na[106]tLon, qui n^oseroient sans cette précaution se livrer aux hazards de la Mer ; mais encore Ja réputation, que ces Assureurs se sont acquise dans le monde, lui rend Tributaire en quelque sorte le Commerce des Peuples voisins; c'est ainsi que cette Nation fidelle, sage et laborieuse, sçait donner la vie au Commerce, et profiter de tous ses rameaux, et de toutes les parties qui lui sont accessoires.

En multipliant le nombre des Armateurs, on'multiplie celui des Matelots ; source delà Hchèsse et de la sûreté des Etats; les denrées se consomment; le produit des droits augmente ; les Manufactures fleurissent, et l'ouvrier chassé par l'inaction et par la misère, ne va point à notre détriment enrichir l'Etranger desestalens.

Les Romains avoient senti toute la conséquence de cette politique et de cette attention, comme on le voit par les Loix des Empereurs Constans, Julien, Valentinien, Gratien, Honorius et Arcadius, Constantin, etc. toutes rapportées dans le Code Théodosien, lib. 11. et 13. Us traitèrent, avec honneur ceux qui réussissoientdans le Commerce et la Navigation : ils 'récompensèrent les bons Pilotes et les bons Matelots ; moyen infaillible de faire promptement de bons élèves à peu de frais.

Louis XIV. suivit leurs trace»: il fit lever en Tannée 1680. soixante mille Matelots, dont vingt mille furent destinés à servir sur les Vaisseaux de guerre, vingt mille sur ceux des Marchands, et pareil nombre à se reposer et à relever les autres dans le besoin ; et pour exciter leur émulation, il fit frapper en 1693. des médailles, pour être distribuées à ceux d'entr'eux, qui se seroient distingué dans leur Art. Etablissement sage, et qui auroit dû fructifier davan tage dans un Royaume si spécialement favorisé de la nature par sa position avantageuse, par la fer[107]tilité de ses Provinces, et parle génie d'une Nation courageuse et entreprenante, si, comme la Mer,

ellt; n^étoit pas retenue dans des bornes prescrites par cette main qui fixe le sort et Tétendue des Empires.

C'est peut-être cette main invisible, qui n'a pas permis que nous ayons entretenu des forces navales suffisantes pour protéger nos établissements^ nos Colonies et, notre Commerce, et faire respecter le Pavillon François dans toutes les Mers du monde; c'est peut-être elle qui nous a empêchée de nous convaincre qu'il n'y a ppint de véritable Puissance sans marine, et qui nous a fait oublier cet ancien axiome de Politique, que, qui est maître de la Mer^ est maître de la Terre,

La guerre et le Commerce, disoit M. de Louvois, sont deux colonnes qui soutiennent mutuellement l'édifice de l'Etat; Vune ne peut tomber, sans entraîner la chute de Vautre. Le Commerce apporte à l'Etat les moyens de faire la guerre, et le Commerce ne se maintient que par le pouvoir où le Souverain se trouve d'inspirer la terreur à ceux qui seroient tentés de troubler ou de détruire cette source féconde de la grandeur et de la prospérité des Empires.

En tems de Paix, le commerce des Anglois et des Hollandois est supérieur à celui des François ; mais pendant la guerre, il y a presque autant de François, que d'Anglois et d'Hollandois, répandus dans toutes les Mers du monde, parce qu'alors, la plus grande partie des Sujets de ces deux Nations sont employés dans les Armées. En France, le soldat n'est point marin, et le marin n'est point soldat. Il y a assez de monde pour fournir à tout, quand le Gouvernement juge à propos d'en faire usage.

[108] La marine négligée fait disparoître tous ces avantages: nous n'osons sortir de nos Ports ; le Commerce périt par sa propre inaction ; les prises riches et fréquentes ausquelles il est exposé, achèvent sa ruine ; et quoique ces pertes soient immenses dans la réalité, elles sont encore bien plus considérables par les conséquences : car si on nous enlevé huit millions, nous en ressentons le même préjudice que s'il y en avoit 16. parce que nous les avons de moins, et que nos ennemis les ont de plus, et cela indépendamment des bénéfices que ces huit millions auroient procuré, s'ils avoient continué à travailler dans le Commerce.

Pendant la guerre le Commerce de nos ennemis peut souffrir quelque altération par l'occupation presque générale de leurs gens de mér au service des Flotes de guerre et dans les armées de terre ; mais son activité n'est que suspendue, le fond se maintient à Tappui

de leurs forces maritimes : à la Publication de la Paix tout se ranime, et paroit plus florissant que jamais. Il n'en est pas de même de nous, notre foiblesse nout attire des maux presque sans remède ; nous perdons nos Vaisseaux, nos marchandises, nos espèces, nos établissemens même, et il faut à la fîn de chaque guerre, reprendre rédiiiee du Commerce dès le fondement, ce qui ne peut se faire qu'avec une lenteur, des peines et des frais capables de lasser la patience des plus zélés Citoyens, et d'épuiser les ressources des plus riches.

Si nous jouissions de cette supériorité maritime si utile et si désirable, aidés de nos victoires de terre, nous serions actuellement les arbitres de l'Europe; nous serions en état de vaincre Topiniâtreté de DOS ennemis, et de les forcer à une paix solide et durable.

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