‹ OEconomiques, 1745. Pub. avec introduction et table analytiqueChapitre 8 sur 168 · Voir siipra, p. xvii, n · texte numérisé non relu

Voir siipra, p. xvii, n

INTRODUCTION XXI

aux volumes un prix élevé. Il voit dans la susceptibilité du gouvernement * l'explication de leur rareté, et les vraisemblances, en effet, sont en faveur de cette opinion. Les Œconomiqaes parurent sous un déguisement. Elles portent comme lieu d'impression Carlsruhe, petite ville bâtie en 1729 sur le Neckar, affluent du Rhin, et, par un luxe singulier de précision qui dénoterait à lui seul une supercherie, un plan géométrique de la ville figure au verso de la page qui porte le titre. Or, cette indication est fausse. Les fleurons fleurdelysés, les caractères d'impression prouvent que l'ouvrage est sorti de presses françaises. D'après Du Plessis qui a examiné l'ouvrage en expert, il a été imprimé à Paris. Pourquoi tout ce mystère ? Même mystification, avec les Réflexions. L'éditeur, qui est le libraire Guérin, s'est dissimulé sous le pseudonyme de Benjamin Serpentin. Comment ne pas reconnaître à ces indices les précautions de la prudence? Aussi bien, cette impression serait accentuée encore, s'il en était besoin, par cette lettre de Voltaire extraite du Por^ lefeuille de Af°"® Dupin : « Pourrais-je, écrit Voltaire, obtenir un exemplaire des réflexions très judicieuses que M. Dupin fît sur YEsprit des Lois, Cet ouvrage ne sortirait point de ma bibliothèque et servirait beaucoup à m'instruire. Donnez-moi votre protection auprès de lui. Il peut m'envoyer le livre par la poste^ dans l'enveloppe de M. Bouret ^. )> 11 semble qu'il n'y ait aucun doute : ses ouvrages inquiétaient Dupin. L'explication est cependant difficile à admettre pour quiconque a lu intégralement l'œuvre de Dupin. 11 n'en est pas qui soit, au fond, plus loyalement inspirée par la défense des intérêts monarchiques et, rarement, tentative aussi soutenue a

1. De même Weulersse, L« mouvement physiocralique en France ^ Alcan, éd. i»10, p. 18.

T, Villcncuve-Guibert, Le portefeuille de if"* Dnpin, G. Lévy, éd. 188 i. Correspondance de Voltaire, p. 323. La lettre est datée du 22 mai 1751. Il est vraisemblable qu'il s'agit non des Réflexions j mais des Observations.

XXII INTRODUCTION

été faite pour justifier dans leur principe à peu près toutes les institutions économiques et financières de l'ancien régime.

Le régime qui l'eût confondu avec un adversaire aurait donné un bien curieux exemple d^aveuglement et fournirait Toccasion d'un piquant parallèle entre les destinées si diverses faites aux œuvres de Montesquieu et de Dupin ! U Esprit des Lois avait fait naître les Réflexions et les ObservationSy et inspiré également de nombreux passages des OEconomiques qui paraissent, si on l'oublie, comme des bastions dressés contre des ennemis imaginaires. Or, Tœuvre de Montesquieu, « ce portefeuille d'un homme d'esprit », ce w recueil de saillies » tout entières tournées, comme l'écrira Voltaire, « contre le despotisme, les prêtres et les impôts », aurait recueilli les suffrages de ceux qu'elle menaçait. Celle de Dupin, au contraire, consacrée à la défense de la monarchie la plus absolue, aurait été condamnée. L'originalité de Dupin est d'avoir présenté, avec la plus grande fermeté, la défense de ce qu'atteignait déjà, sinon la critique économique, du moins la critique philosophique . Le fallait-il donc tenter avec cette prudence?

Il convient, selon nous, d'abandonner ces suggestions dont le caractère paradoxal laisse peu de doute, après la lecture de l'oeuvre même. Les Réflexions^ le livre que Dupin s'appliqua le plus soigneusement à dissimuler, furent parfaitement autorisées à paraître, le manuscrit porte trace de cette autorisation. Par contre, V Esprit des Lois fut loin de ne soulever aucune protestation ; comme la critique de Dupin, il parut, sans nom d^auteur et sans date, à Genève, en 1748; la 2*^ édition parut dans les mêmes conditions, en 1749. L'ouvrage avait été condamné par l'ordre des Jésuites. Dupin d'ailleurs a livré lui-même, de façon à clore toute controverse, la véritable raison du retrait des Réflexions ; et c'est l'explication qu'il convient de donner, d'une façon générale, de son silencieux effort.

INTRODUCTION XXHI

Cette explication se trouve dans une lettre curieuse et d'ailleurs inédite de Dupin à Tabbé de Saint-Cyr. En voici l'analyse, à défaut de la reproduction que ne m'a pas autorisé à faire M. de Villeneuve-Guibert, entre les mains de qui se trouve ce document. L'abbé de Saint-Cyr avait demandé à Dupin, par Tintermédiaire de l'abbé d'Olivet, de lui communiquer le manuscrit des Réflexions. Tout comme Voltaire, il avait sollicité cette faveur avec les plus grandes précautions, déclarant qu'il ferait prendre les cahiers, et ne les remettrait qu'à l'auteur lui-même. Dupin lui répondit, et, en lui communiquant quelques feuillets de son manuscrit, lui donna l'explication du prix qu'il leur accordait et de la suppression qu'il en avait faite : « J'avais, dit-il^ fait tirer les volumes à huit exemplaires. Mais je vis que cette critique manquait de pondération et abusait des personnalités. Tel n'était pas mon but. U Esprit des Lois méritait, certes, toute, la critique que j'en avais tentée, mais je considérai que je m'étais montré insuffisant dans cette tentative. Je l'avais entreprise sans aucun amour-propre, n'ayant aucun des talents qu'il faut pour écrire des livres. Je l'ai donc retirée, sauf deux exemplaires que je n'ai pu faire rentrer ». Voilà la véritable raison de la discrétion de Dupin : ime grande défiance de lui-même.

Les Observations furent, sans doute, une tentative sérieuse pour aller jusqu'au public. Chamfort a rapporté l'intervention lâcheuse de Madame de Pompadour à l'encontre de ce livre et cette intervention paraît certaine, mais elle n*a été faite qu'en faveur de Montesquieu qui l'avait sollicitée et avait su l'obtenir. Elle n'était pas une marque ^de la susceptibilité du régime, elle prouvait seulement celle de Montesquieu.

Deux causes, en dehors de cette réserve naturelle, expliquent d'ailleurs la discrétion de Dupin : La première raison, c'est que l'auteur est fermier général ; la deuxième, c'est que ses

XXIV INTRODUCTION

œuvres sont, dans leur source, inspirées par la défense des financiers, et que, par suite, certaines questions y sont abordées avec quelque partialité.

Chacun sait à quel point les fermiers généraux étaient détestés à la fin de Tancien régime. Le contraste entre la fortune à laquelle ils parvenaient et leur origine, souvent modeste, était un spectacle scandaleux. Leurs profits semblaient naître de l'extorsion ou du vol, en tout cas, d^une dureté impitoyable à Tégard des contribuables. Sur leurs têtes s^accumulaient toutes les haines de la nation. Le chroniqueur de la vie privée de Louis XV ^ cite, en 1751, trois fermiers généraux qui avaient été laquais. Le <i Sosie » de La Bruyère avait porté la livrée et Montesquieu appelle les valets « une pépinière de fermiers généraux ». C'est ce dernier qui les traita avec le plus de sévérité et de rigueur 2. « Les chevaliers, écrit-il, à propos de Rome, étaient les traitants de la République... bien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il aurait fallu qu'ils eussent été sans cesse sous les yeux des juges 3 ». 11 écrit ailleurs: « Tout est perdu lorsque la profession lucrative des traitants parvient encore, par ses richesses, à être une profession honorée... Un dégoût saisit tous les autres états, Thonneur y perd toute sa considération, les moyens lents et naturels de se distinguer ne touchent plus, et le gouvernement est frappé dans son principe ^ »>. Dans V Esprit des Lois tout un chapitre du livre XIII est consacré à cette critique.

Telle était l'opinion générale. Les contemporains qui fré-

Page 1