SCÈNE II
ŒDIPE, seul.
La fatale tunique, linceul du grand Alcide,
l'inguérissable plaie de Philoctète,
les chiennes de Thémis acharnées sur Oreste,
tous les supplices perdent leur épouvante
devant cet oracle sans nom !
Je serai, moi, Œdipe, l'assassin de mon père,
le frère de mes fils ; oui, l'époux de ma mère.
Apollon ! Apollon ! Dieu de clarté, Dieu pur!
Moi, je tuerais, de ces mains, celui qui m'a donné la vie
et je féconderais le ventre d'où je sors ! Atrocité!
Conception du délire, invraisemblable amas de sacrilèges
que les annales d'aucun peuple n'ont raconté ;
qui salissent l'esprit, pour y avoir pensé ;
qui souillent la lèvre, même indignée, qui les prononce •'
Oh ! Dussé-je courir, des colonnes d'Hercule jusqu'à l'Hyperboré
Dussé-je, aux sombres bords, descendre comme Orphée
et cacher ma vertu jusqu'au fond des enfers;
je mourrai pur de ton sang-, ô Polybe,
vieillard auguste qui m'éleva avec des soins si tendres.
Et toi, douce et chaste Mérope, tu ne sentiras pas
l'impureté surgir dans mes baisers de fils.
Vous accuserez ma piété ; vous me croirez ingrat
PREMIER ACTE l5
oh ! vous me maudirez, peut-être en me pleurant; et des mains étrangères vous fermeront les yeux. Je ne vous reverrai jamais, ù mes parents. Hélas ! Ainsi l'aura voulu le Dieu prophète.
11 va casser une forte branche.
Au lieu du sceptre que je devais tenir un jour il faut prendre un bâton à l'arbre du chemin.
II s'assied au milieu de la route et façonne le bâton.
J'entends au loin rouler un char
Le Prince de Corinthe n'est plus qu'un être errant seul au monde, sous la haine des Dieux !