DÉPART POUR FRANCE. ARRIVEE A BOURBON. OURAGAN
Après avoir reçu la permission de retourner en France , je me disposai à m'embarquer sur l'Indien, vaisseau de 64 canons.
Quelques jours avant de partir pour la France, je revis Autourou, cet insulaire de Taïti, que l'on ramenait dans son pays après lui avoir fait connaître les mœurs de l'Europe. Je l'avais trouvé , à son passage , franc , gai , un peu libertin ; à son retour je le voyais réservé, poli et maniéré. Il était enchanté de l'Opéra de Paris, dont il contrefaisait les citants et les danses. Il avait une montre dont il désignait les heures par leur usage; il y montrait l'heure de se lever , de manger, d'aller à l'Opéra , de se promener, etc. Cet homme était plein d'intelligence ; il exprimait par ses signes tout ce qu'il voulait*
Autourou paraissait s'ennuyer beaucoup à l'Ile-de-France ; il se promenait toujours seul. Un jour je l'aperçus dans une méditation profonde : il regardait , à la porte de la prison , un noir esclave à qui on rivait une grosse chaîne autour du cou. C'était un étrange spectacle pour lui, qu'un homme de sa couleur traité ainsi par des blancs qui l'avaient comblé de bienfaits à Paris ; mais il ne savait pas que ce sont les passions des hommes qui les portent au delà des mers, et que la morale, qui balance ces passions en Europe, reste en deçà des tropiques.
Je m'embarquai le 9 novembre 1770 ; plusieurs Malabres vinrent m'accompagner jusqu'au bord de la mer : ils me souhaitèrent , en pleurant , un prompt retour. Ces bonnes gens ne perdent jamais l'espérance de revoir ceux qui leur ont rendu quelque service. Je reconnus parmi eux un maître charpentier, qui avait acheté mes livres de géométrie , quoiqu'il sût à peine lire ; c'était le seul homme de File qui en eût voulu.
Voici ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon. On sait que ses premiers habitants furent des pirates qui s'allièrent avec des négresses de Madagascar. Ils vinrent s'y établir vers Fan 1657. La compagnie des Indes avait aussi à Bourbon un comptoir, et un gouverneur qui vivait avec eux dans une grande circonspection. Un jour le vice-roi de Goa vint mouiller à la rade de Saint-Denis, et fut dîner au Gouvernement. A peine venait-il de mettre pied à terre , qu'un vaisseau pirate de cinquante pièces de canon vint mouiller auprès du sien , et s'en empara. Le capitaine descendit ensuite , et fut demander à dîner au gouverneur. Il se mit à table entre lui et le Portugais, à qui il déclara qu'il était son prisonnier. Quand le vin et la bonne chère eurent mis le marin de bonne humeur, M. Desforges ( c'était le gouverneur) lui demanda à combien il fixait la rançon du vice-roi. Il me faut , dit le pirate , mille piastres. C'esttrop peu , répondit M. Desforges , pour un brave ltomme comme vous et un grand seigneur comme lui. Demandez beaucoup, ou rien. Eh bien ! qu'il soit libre , ditlegénéreux corsaire. Le vice-roi se rembarqua sur le-champ , et appa-
reilla, fort content d'en sortir à si bon marché. Ce service du gouverneur a été récompensé depuis peu parla cour de Portugal , qui a envoyé Tordre de Christ à son fils. Le pirate s'établit ensuite dans l'île avec tous les siens , et fut pendu longtemps après l'amnistie qu'on avait publiée en leur faveur, et dans laquelle il avait oublié de se faire comprendre. Cette injustice fut commise par un conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille; mais cet autre fripon, à quelque temps de là, lit une fin presque aussi malheureuse, quoique la justice des hommes ne s'en mêlât pas.
Il n'y a pas longtemps qu'un de ces anciens écumeurs de mer, appelé Adam, vivait encore. Il est mort âgé de cent quatre ans.
Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans m'assura qu'il avait été un de ceux qui prirent possession de l'Ile-de- France lorsque les Hollandais l'abandonnèrent. On y avait détaché douze Français , qui y abordèrent le matin ; et, dans l'après-midi de ce jour même, un vaisseau anglais y mouilla dans la même intention.
Les mœurs des anciens habitants de Bourbon étaient fort simples. La plupart des maisons ne fermaient pas ; une serrure même était une curiosité. Quelques-uns mettaient leur argent dans une écaille de tortue, au-dessus de leur porte. Ils allaient nu-pieds, s'habillaient de toile bleue , et vivaient de riz et de café ; ils ne tiraient presque rien d'Europe , contents de vivre sans luxe, pourvu qu'ils vécussent sans besoins. Ils joignaient à cette modération les vertus qui en sont la suite, de la bonne foi dans le commerce , et delà noblesse dans les procédés. Dès qu'un étranger paraissait, les habitants venaient, sans le connaître, lui offrir leur maison.
On a dressé, au cap de Bonne-Espérance, les bœufs à courir presque aussi vite que les chevaux, avec les charrettes auxquelles ils sont attelés.
Le mouton et le bœuf sont si communs , qu'on en jette aux boucheries , la tête et lejs pieds ^ ce qui attire, la nuit, les loups jusque dans la ville : souvent je les entends hurler
aux environs. Pline observe que les lions d'Europe qui se trouvent en Romanie sont plus adroits et plus forts que ceux d'Afrique ; et les loups d'Afrique et d'Egypte sont , dit-il , petits et de peu d'exécution. En effet, les loups du Cap sont bien moins dangereux que les nôtres. Je pourrais ajouter à cette observation que cette supériorité s'étend aux hommes mêmes de notre continent : nous avons plus d'esprit et de courage que les Asiatiques et les nègres. Mais il me semble que ce serait une louange plus digne de nous, de les surpasser en justice , en bonté , et en qualités sociales.
Le tigre est plus dangereux que le loup ; il est rusé comme le chat , mais il n'a pas de courage : les chiens l'attaquent hardiment.
Il n'en est pas de même du lion. Dès qu'ils ont éventé sa voix, la frayeur les saisit. S'ils le voient, ils l'arrêtent, mais ils ne rapprochent pas. Les chasseurs le tirent avec des fusils d'un très-gros calibre. Peu ai manié quelques-uns ; il n'y a guère qu'un paysan du Cap qui puisse s'en servir.
On ne trouve des lions qu'à soixante lieues d'ici ; cet animal habite les forêts de* l'intérieur; son rugissement ressemble de loinau bruit sourd du tonnerre. Il attaque peu l'homme, qu'il ne cherche ni n'évite ; mais si un chasseur le blesse , il le choisit au milieu des autres , et s'élance sur lui avec une fureur implacable. La Compagnie donne, pour cette chasse, des permissions et des récompenses.
Voici un fait dont j'ai pour garants le gouverneur M. de Tolback , M. Berg , le major de la place et les principaux habitants du lieu!
On trouve, à soixante lieues du Cap , dans les terres incultes, une quantité prodigieuse de petits cabris. J'en ai vu à la ménagerie de la Compagnie : ils ont deux petites dagues sur la tête ; leur poil est fauve , avec des taches blanches. Ces animaux paissent en si grand nombre', que ceux qui marchent en avant dévorent toute la verdure de la campagne et deviennent fort gras , tandis que ceux qui suivent ne trouvent presque rien, et sont très-maigres. Ils marchent ainsi en
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grandes colonnes, jusqu'à ce qu'ils soient arrêtés par quelque chaîne de montagnes : alors ils rebroussent chemin, et ceux delà queue, trouvant à leur tour des herbes nouvelles, réparent leur embonpoint, tandis que ceux qui marchaient devant le perdent. On a essayé d'en former des troupeaux; mais ils ne s'apprivoisent jamais. Ces armées innombrables sont toujours suivies de grandes troupes de lions et de tigres , comme si la nature avait voulu assurer une subsistance aux bétes féroces. On ne peut guère douter , sur la foi des hommes que j'ai nommés , qu'il n'y ait des armées de lions dans l'intérieur de l'Afrique : d'ailleurs la tradition hollandaise est conforme à l'histoire. Polybe dit qu'étant avec Scipion en Afrique , il vit un grand nombre de lions qu'on avait mis en croix , pour éloigner les autres des villages. Pompée , dit Pline, en mit à la fois six cents au combat du Cotisée ; il y en avait trois cent quinze mâles. Il y a quelque cause physique qui semble réserver l'Afrique aux animaux. On peut présumer que c'est la disette d'eau, laquelle a empêché les hommes de s'y multiplier, et d'y former de grandes nations comme en Asie. Dans uuesi grande étendue de côtes , il ne sort qu'un petit nombre de rivières peu tousidérables. Les animaux qui paissent peuvent se passer longtemps de boire. Tai vu , sur des vaisseaux , des moutons qui ne buvaient que tous les huit jours , quoi* qu'ils vécussent d'herbes sèches.
On ne donne point à jouer au Cap, on n'y fait point de visites. Les femmes veillent sur leurs domestiques et sur leur maison , dont les meubles sont d'une propreté extrême. Le mari s'occupe des affaires du dehors. Le soir, toute la famille réunie se promène , et respire le frais lorsque la brise est tombée. Chaque jour ramène les mêmes plaisirs et les mêmes affaires.
L'union la plus tendre règne entre les parents. Le frère de mon hôtesse était un paysan du Cap , venu de soixantedix lieues de là. Cet homme ne disait mot , et était presque toujours assis à fumer sa pipe. 11 avait avec lui un fils
âgé de dix ans, qui se tenait constamment auprès de lui. Le père mettait sa main contre sa joue , et le caressait sans lui parler; l'enfant , aussi silencieux que le père , serrait ses grosses mains dans les siennes , en le regardant avec des yeux pleins de la tendresse filiale. Ce petit garçon était vêtu comme on Test à la campagne. Il avait dans la maison un parent de son âge, habillé proprement ; ces deux enfants allaient se promener ensemble avec la plus grande intimité. Le bourgeois ne méprisait pas le paysan, c'était son cousin.
J'ai vu mademoiselle Berg , âgée de seize ans, diriger seule une maison très-considérable. Elle recevait les étrangers, veillait sur les domestiques, et maintenait l'ordre dans une famille nombreuse, d'un air toujours satisfait. Sa jeunesse, sa beauté , ses grâces , son caractère , réunissaient en sa faveur tous les suffrages; cependant je n'ai jamais remarqué qu'elle y fît attention. Je lui disais un jour qu'elle avait beaucoup 4'ainis : J'en ai un grand , me dit-elle; c'est mon père.
Le plaisir de ce conseiller était de s'asseoir, au retour de ses affaires , au milieu de ses enfants. Ils se jetaient à son cou ; les plus petits lui embrassaient les genoux ; ils le prenaient pour juge de leurs querelles ou de leurs plaisirs, tandis que la fille aînée, excusant les uns , approuvant les autres, souriant à tous , redoublait la joie de ce cœur paternel. Il me semblait voir l'Antiope d'idoménée.
Ce peuple, content du bonheur domestique que donne la vertu , ne l'a pas encore mis dans des romans et sur le théâtre. Il n'y a pas de spectacles au Cap , et on ne les désire pas : chacun en voit dans sa maison de fort touchants. Des domestiques heureux , des enfants bien élevés , des femmes fidèles : voilà des plaisirs que la fiction ne donne pas. Ces objets ne fournissent guère à la conversation; aussi on y parle peu. Ce sont des gens mélancoliques qui aiment mieux sentir que raisonner. Peut-être aussi , faute d'événements, n'a-t-on rien à dire; mais qu'importe que l'esprit soit vide si le cœur est plein , et si les douces émotions de la
nature peuvent l'agiter, sans être excitées par l'artifice ou contraintes par de fausses bienséances ?
Lorsque les filles du Cap deviennent sensibles , elles l'avouent naïvement. Elles disent que l'amour est un sentiment naturel , une passion douce qui doit faire le charme de leur vie , et les dédommager du danger d'être mères : mais elles veulent choisir l'objet qu'elles doivent toujours aimer. Elles respecteront, disent-elles, étant femmes, les liens qu'elles se sont préparés étant filles.
Elles ne font point un mystère de l'amour; elles l'expriment comme elles le sentent. Êtes-vous aimé, vous êtes accepté , distingué , fêté , chéri publiquement. J'ai vu mademoiselle Nedling pleurer le départ de son amant. Je l'ai vue préparer, en soupirant, les présents qui devaient être les gages de sa tendresse. Elle n'en cherchait pas de témoins , mais elle ne les fuyait pas.
Cette bonne foi est ordinairement suivie d'un mariage heureux. Les garçons portent la même franchise dans leurs procédés. Ils reviennent d'Europe pour remplir leurs promesses ; ils reparaissent avec le mérite du danger et d'un sentiment qui a triomphé de l'absence : l'estime se joint à l'amour, et nourrit toute la vie dans ces âmes constantes le désir de plaire , qu'ailleurs on porte chez ses voisins.
Quelque heureuse que soit leur vie avec des mœurs si simples et sur une terre si abondante , tout ce qui vient de la Hollande leur est toujours cher. Leurs maisons sont tapissées des vues d'Amsterdam, de ses places publiques et de ses environs. Ils n'appellent la Hollande que la patrie; des étrangers même à leur service n'en parlent jamais autrement. Je demandais à un Suédois , officier de la Compagnie , combien la flotte mettrait de temps à retourner en Hollande : Il nous faut, dit-il , trois mois pour nous rendre dans la patrie.
Ils ont une église fort propre , où le service divin se fait avec la plus grande décence. Je ne sais pas si la religion ajoute à leur félicité , mais on voit parmi eux des hommes dont les pères lui ont sacrifié ce qu'ils avaient de plus cher : ce sont les rc-
fugiés français. Ils ont, à quelques lieues du Cap, un établissement appelé la petite Rochelle. Ils sont transportés de joie quand ils voient un compatriote : ils l'amènent dans leurs maisons , ils le présentent à leurs femmes et à leurs enfants comme un homme heureux qui a vu le pays de leurs ancêtres, etqui doit y retourner. Sans cesse ils parlent de la France: ils l'admirent , ils la louent , et ils s'en plaignent comme d'une mère qui leur fut trop sévère. Us troublent ainsi le bonheur du pays où ils vivent , parle regret de celui où ils n'ont jamais été.
On porte au Gap un grand respect aux magistrats, et surtout au gouverneur; sa maison n'est distinguée des autres que par une sentinelle, et par l'usage de sonner de la trompette lorsqu'il dîne. Cet honneur est attaché à sa place ; d'ailleurs aueun faste n'accompagne sa personne. 11 sort sans suite ; on l'aborde sans difficulté. Sa maison est située sur le bord d'un canal , ombragée par des chênes plantés devant sa porte. On y voit des portraits de Ruyter , de Tromp , ou de quelques hommes illustres de la Hollande. Elle est petite et simple, et convient au petit nombre de solliciteurs qui y sont appelés par leurs affaires ; mais celui qui l'habite est si aimé et si respecté, que les gens du pays ne passent point devant elle sans la saluer.
Il ne donne point de fêtes publiques; mais il aide de sa bourse des familles honnêtes qui sont dans l'indigence. On ne lui fait point la cour ; si on demande justice , on l'obtient du conseil ; si ce sont des secours , ce sont des devoirs pour lui : on n'aurait à solliciter que des injustices.
Il est presque toujours maître de son temps , et il en dispose pour maintenir l'union et la paix , persuadé que ce sont elles qui font fleurir les sociétés. Il ne croit pas que l'autorité du chef dépende de la division des membres. Je lui ai ouï dire que la meilleure politique était d'être droit et juste.
Il invite souvent à sa table des étrangers. Quoique âgé de quatre-vingts ans, sa conversation est fort gaie; il connaît nos ouvrages d'esprit, et les aime. De tous les Français qu'il a vus, celui qu'il regrette davantage est l'abbé de la Caille.
Voyage a lilkde fbance. *jô
U lui avait fait bâtir un observatoire; il estimait ses lumières , sa modestie , son désintéressement, ses qualités sociales. Je n'ai connu que les ouvrages de ce savant ; mais, en rapportant le tribut que des étrangers rendent à sa cendre , je me félicite de finir le portrait de ces hommes estimables par l'éloge d'un homme de ma nation.