LETTRES
De Lortent,Ie 4 janvier 1766.
J'ai vu en Bretagne quantité de terres incultes. Il n'y croft que du genêt , et une plante à fleurs jaunes qui ne paraît composée que d'épines : les paysans l'appellent lande ou jan ; ils la pilent, et la font manger aux bestiaux. Le genêt ne sert qu'à chaufferies fours : on pourrait en tirer un meilleur parti, surtout dans une province maritime. Les Romains en faisaient d'excellents cordages , qu'ils préféraient au chanvre pour le service des vaisseaux. C'est à Pline que je dois cette observation; on sait qu'il commanda les flottes de l'empire.
Ne pourrait-on pas , dans ces landes , planter avec succès la pomme de terre , subsistance toujours assurée, qui ne craint ni l'inconstance des saisons , ni les magasins des monopoleurs?
L'industrie paraît étouffée par le gouvernement aristocratique , ou des états. Le paysan , qui n'y a point de représentants, n'y trouve aucune protection. En Bretagne, il est mal vêtu , ne boit que de l'eau , et ne vit que de blé noir.
La misère des hommes croît toujours avec leur dépendance. J'ai vu le paysan riche en Hollande , à son aise en Prusse , dans un état supportable en Russie , et dans une pauvreté extrême en Pologne : je verrai donc le nègre , qui est le paysan de nos colonies , dans une situation déplorable. En voici , je crois , la raison. Dans une république il n'y a point de maître , dans une monarchie il n'y en a qu'un ; mais le gouvernement aristocratique donne à chaque paysan un despote particulier. .
De la liberté naît l'industrie. Le paysan suisse est ingénieux, le serf polonais n'imagine rien. Cette stupeur de l'âme, plus propre que la philosophie à supporter les grands maux, paraît un bienfait de la Providence. Quand Jupiter, dit Homère, réduit un homme à l'esclavage, il lui ôte la moitié de son esprit.
Passez-moi ces réflexions. Il est difficile de voir de grandes misères , sans en chercher le remède ou la cause.
Vers la Basse-Bretagne, la nature paraît en quelque sorte rapetissée. Les collines, les vallons , les arbres , les hommes et les animaux y sont plus petits qu'ailleurs. La campagne, divisée en champs de blé , en pâturages entourés de fossés et ombragés de chênes , de châtaigniers et de haies vives , a un air négligé et mélancolique qui me plairait , sans la saison , qui rend tous les paysages tristes.
On trouve , en plusieurs endroits, des carrières d'ardoises, de marhre rouge et noir, des mines de plomb mêlé d'un argent très-ductile. Mais les véritables richesses du pays sont .ses toiles, ses fils et ses bestiaux. L'industrie renaît avec la liberté , par le voisinage des ports de mer. Cest peut-être te seul bien que produise le commerce maritime, qui n'est guère qu'une avarice dirigée par les lois. Singulière condition de l'homme , de tirer souvent de ses passions plus d'avantages que de sa raison !
Le paysan bas-breton est à son aise II se regarde comme libre, dans le voisinage d'un élément sur lequel tous les chemins sont ouverts. L'oppression ne peut s'étendre plus loin que sa fortune. Est-il trop pressé, U s'embarque. Il retrouve, sur le vaisseau où il se réfugie , le bois des chênes de son enclos , les toiles que sa famille a tissues , et le blé de ses guérets , dieux de ses foyers qui l'ont abandonné. Quelquefois dans l'officier de son vaisseau il reconnaît le seigneur de son village. A leur misère commune , il voit que ce n'est qu'un homme , souvent plus à plaindre que lui. Libre sur sa propre réputation, il devient le maître de la sienne; et , du bout de la vergue où il est perché , il juge, au milieu du feu et de Forage, celui qu'aux états il n'eût osé examiner.
De Lorient, le 20 février 1768.
En traversant Lorient , nous avons vu toute la place couverte de poisson : des raies blanches, violettes , d'autres toutes
VOYAGE A L 'ILE-DE-FRANCE. i7»
hérissées d'épines ; des chiens de mer, des congres monstrueux qui serpentaient sur le pavé; de grands paniers pleins de crabes et de homards ; des monceaux d'huîtres , de moules, de pétoncles ; des merlus, des soles, des turbots. . enûn une pêche miraculeuse, comme celle des apôtres.
Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété . quand on pêche la sardine , un prêtre va avec la première barque , et bénit les eaux. C'est l'amour conjugal des vieux temps : à mesure qu'ils arrivaient , leurs femmes et leurs enfants se pendaient à leurs cous. C'est donc parmi les gens de peine que l'on trouve encore quelques vertus ; comme si l'homme ne conservait des mœurs qu'en vivant toujours entrte l'espérance et la crainte.
Cette partie de la cote est fort poissonneuse. Les mêmes espèces de poissons y sont, pour la plupart, plus grandes qu'aux autres endroits , mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a assuré que la pêche de la sardine rapportait quatre millions de revenu à la province. Il est assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses dans les rivières de Bretagne ; ce qui vient peut-être de ce que les eaux n'y sont pas assez vives.-
A. bord du Marquis de Cttslries, le 3 mars I7C8, à onze heures du matin.
Je n'ai que le temps de vous faire mes adieux ; nous appareillons. Je vous recommande les cinq lettres incluses ; il y en a trois pour la Russie , la Prusse et la Pologne. Partout où j'ai voyagé, j'ai laissé quelqu'un que je regrette.
Mais le vaisseau est à pic. J'entends le bruit des sifflets, les hissements du cabestan , et les matelots qui virent l'ancre... Voici le dernier coup de canon. Nous sommes sous voiles , je vois fuir le rivage , les remparts et les toits du Port-Louis. Adieu, amis plus chers que les trésors de l'Inde!... Adieu, forêts du nord , que je ne reverrai plus ! Tendre amitié ! sentiment plus cher qui la surpassiez ! temps d'ivresse et de bon-
heur qui s'est écoulé comme un songe! adieu!... adieu!. Ou ne vit qu'un jour, pour mourir toute la vie.