MAISON PUBLIQUE
O maison close ainsi qu'une léproserie, Avec tes murs de chaux par un mal blanc rongés, Tes lanternes que font loucher les maladies Et tes volets de fer comme des cœurs fermés !...
Salut, masque qui ris derrière le grillage, Salut, tête de cire au long- rire sans dents! On dirait le passeur d'un funèbre voyage, On dirait du plaisir le blême confident.
Je song^e, en te voyant, au batelier Charon, il faut mettre une obole aussi dans ta main vide... Le Styx ne coule pas, tu n'as pas d'avirons : Conduis pourtant là-bas ces passag-ers livides...
0 séjour des parfums, des divans, des miroirs, Des lampes aux feux crus, des chaleurs électriques, Des mortelles langueurs comme celles du soir, Que tu me parais beau, terrible et nostalgique!...
Les bruits des corridors pleins de formes errantes,
Les regards avilis, l'argent, les seins offerts,
Et cette voix au loin, cynique et suppliante,
Tout me charme et me plaît dans ce couvent de chair.
Je t'aime, pauvre femme assise à mes côtés; Tu drapes ton peignoir par un reste de grâce; 11 flotte un soleil bleu dans tes yeux hébétés Gomme une aurore boréale sur des glaces...
J'aime la fade odeur montant de ce corps fauve Et ce plaisir du peuple où j'aspire la mort. Le vulgaire poison du fard et de l'alcôve Donne une ivresse lourde exempte de remords.
Et puis, au moins, lorsque la chair est assouvie. L'on juge par l'esprit et l'on voit par les yeux. Il vous vient à la bouche un goût vrai de la vie. De son amer travail, de son plaisir affreux...
SOIRS DE PARIS ET D'AILLEURS 2û3