‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 164 sur 172 · CONVERSATION AVEC UNE VIEILLE FILEUSE · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC UNE VIEILLE FILEUSE

J'ai traversé la Bretagne

Sans bouquet et sans compagne.

Mon ombre, le soir, A la mort était pareille.

Seules, parfois, les corneilles

Me disaient bonsoir...

J'ai vu des châteaux en ruine Et j'ai vu la mer divine

Et ses golfes d'or.

Et malgré son clair sourire, Je ne pouvais pas me dire

Content de mon sort.

Pourtant respirer la brise Qui vient de loin et qui grise, Suivre le chemin

De sa seule fantaisie, Un livre de poésies, Un bois de sapins,

Un long- manteau gris flottant, Un marin qui va chantant

Dans un beau paysage; Ces choses suffisent bien Pour un coeur comme le mien

Toujours en voyage...

Or, les Bretons en passant, Sous leurs chapeaux à rubans

Et leurs scapulaires, Disaient : Qu'a ce voyageur?

Dans ses mains il tient son cœur,

Il pleure peut-être...

Même une vieille fileuse Cassée, triste et merveilleuse,

Debout sur son seuil, S'écria : Venez donc boire!

Vous voyez, ma robe est noire

Et je suis en deuil.

J'avais un fils jeune et fier...

D'une fille de Quimper,

Par un beau dimanche, Il devint amoureux fou, A cause de ses yeux doux.

De sa robe blanche.

Mais elle ne l'aimait pas...

Alors il se fit soldat...

11 avait vos yeux...

Pendant la guerre de Chine

— C'est la volonté divine —

Il est mort, monsieur...

D'une dame de Paris, Votre cœur doit être épris,

Vous êtes si pâle.

Allez, il faut l'épouser Et, pour lui plaire, achetez

Un bague, un châle.

Mais j'ai dit : Celle que j'aime Et qui fait ma face blême,

Mon pas incertain, 11 n'en est de plus charmante, Depuis la ville de Nantes

Jusqu'à Corentin.

Mais si tu savais, fileuse, Ses caprices d'enjôleuse,

Le chant de sa voix, Tu dirais : Quelle misère!

Il vaut mieux faire la guerre

Contre les Chinois.

Elle ignore le langage

De ses bois, de ses rivages,

De ses soirs en pleurs.

C'est une fille des villes, Enivrante et puérile

Qui n'a pas de cœur.

Et ce n'est pas même assez De ton beau cidre doré, Du vent, de la pluie,

De l'arôme de la mer Et des cloches de Quimper Pour que je l'oublie.

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