‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 165 sur 172 · LE COMEDIEN · texte numérisé non relu

LE COMEDIEN

Un poignard, un pourpoint, un masque, De la pourpre et des bijoux faux, Une perruque, un tambour basque, Pour mon bonheur, c'est ce qu'il faut.

Public, tais-toi! brûlez, quinquets!

Décors, reluisez et qu'on frappe!

Aujourd'hui, je suis un laquais, Mais demain je serai le pape.

Toi qui cherches à trouver mes traits Sous les fards, les bleus et les crèmes,

Je n'ai pas de visage vrai

Et pas de cœur sincère même,

Car, chaque soir, sans amertume, Que je sois triste ou fatigué, Je change d'âme et de costume, Je deviens beau, grotesque ou gai.

M'as-tu vu en grand de Castille Et m'as-tu vu en chenapan ?

M'as-tu vu quand je lue ma fille?

M'as-tu vu quand je joue Don Juan V

M'as-tu vu lorsque je regarde, Du regard de Napoléon, Passer de chimériques gardes Dans les peintures du plafond?

M'as-tu vu dans ma loge, un soir, Au bruit des bravos qui m'acclament, Dépouillant, devant mon miroir, Des monceaux de lettres de femmes?

— Ah ! tu ris... Va, je ris aussi.

Je pleure si c'est nécessaire, Je suis ton plaisir, me voici Et je vais danser pour te plaire.

J'ai des ressorts comme un pantin.

Quand je prends des pesés très belles, Que je fais des gestes hautains, Quelqu'un a tiré la ficelle.

Je tourne si cela te plaît Et tu me dis : A droite, à gauche...

Je suis une image, un jouet, Un grelot, un pauvre fantoche.

Cela me suit dans l'existence; Je n'ai ni lois ni dignité, Pas de règle et pas de conscience, Je déteste la vérité...

Même, ma vie est dissolue, Mon âme a besoin de plaisirs...

Je désire sans retenue Et me flatte de mes désirs.

— Devant les rampes électriques, Spectateurs, vous pouvez, c'est vrai, Me chasser comme un domestique, Avec vos cris et vos sifflets.

Et pourtant, moi qui suis sans race Et sans honneur, moi qui n'ai rien, Je ne donnerais pas ma place, Contre la vôtre, ô gens de bien !

Car j'ai des heures triomphales Sous la lumière des tréteaux Et me fait des robes royales Avec mes pauvres oripaux.

Car je crois à ce que je fais,

J'en vis et j'en meurs, mais qu'importe!

Au dernier vers, si je tombais,

Que sur un décor on m'emporte...

Car ma couronne a des épines.

Je bois chaque soir le poison Et me déchire la poitrine Avec mon poignard de carton.

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