LES INCOMPLETS
J'ai cherché le secret des vaisseaux sous-marins, J'ai voulu fabriquer de l'or avec des pierres, Des bijoux faits de gaz et coulé dans mes mains, J'ai fait des appareils beaux comme des chimères.
J'ai rêvé de cingler un jour vers l'idéal,
Aux regards des mortels que le rêve prosterne,
Sur un ballon ayant des ailes de métal,
Debout près de l'hélice, et dans le ciel moderne...
Moi, j'ai voulu créer du rêve avec des sons. Des sanglots de mon cœur j'ai fait de la musique, J'ai recueilli, le soir, cette immense chanson Qu'entonne la cité dans l'ombre nostalgique,
Et des bruits confondus, des cloches, des wagons, De la plainte du fer, du râle des usines, J'ai fait,, avec le bois creusé d'un violon, Un poème très court, d'une langue divine...
J'ai rêvé de partir comme un navigateur, Qui vogue vers le nord, penché sur sa boussole, Pour voir les icebergs, semblables à des fleurs, Passer à la clarté des étoiles du pôle,
Les mirages faisant, avec les mers bleuies, Une apparition de songe et de royaumes, Et pour trouver un jour l'Atlantide engloutie, Avec ses tours en ruine et ses temples fantômes...
Un ange bat de l'aile et chante en nous suivant, Nous rêvons de saisir les choses impossibles; Le dessin de notre ombre étonne les passants, Et nous parlons, le soir, aux êtres invisibles.
Méprisant le travail et le pain du vulgaire, Nous, de la race humaine éternels méconnus, Les inventeurs déments, les sublimes poètes, Nous cherchons dans le ciel ce qu'on n'a jamais vu.
Nos vêtements sont déchirés et l'on nous raille, Nous portons le fardeau de toutes les douleurs, Nous mourons sans amis, sans pleurs, sans funérailles, Mais cachant un lambeau de pourpre sur nos cœurs.
— C'est que notre pensée à l'œuvre est infidèle : C'est que nous n'avons pu jamais rien terminer! Notre poème a l'air d'un grand oiseau sans ailes, Notre ballon éclate au moment de monter...
Quand nous cherchons le mouvement perpétuel, Une horloge idéale, un nouveau télescope, Quand notre esprit joyeux s'élève jusqu'au ciel, Quand un grand souffle fou passe et nous enveloppe,
Nous oublions toujours quelque intime ressort, Un subtil élément, et, quand l'œuvre est finie, Elle garde pour nous l'apparence d'un mort ; Il manque une ombre, un rien, le cœur léger, la vie.
Ah ! nous n'avons rien fait même de vraiment beau ! Quand nous créons notre génie nous abandonne : Nos chefs-d'œuvre manques sont comme des flambeaux Dans un endroit désert, qui n'éclairent personne.
Pouvoir changer notre chimère en vérité!... Dans nos mains le beau rêve en laideur se transforme Et nous suivons, cœurs incomplets, notre beauté De loin, sans distinguer sa couleur et sa forme...