LE COMPAGNON DE L'AMOUR
Je suis tous les baisers, je suis tous les poisons! Les mystères du sang- sont mes ombres aimées. Mes retours, réguliers comme ceux des saisons, Mettent un vaste attrait aux yeux des bien-aimées.
Je fais monter, d'un geste obscur, terrible et lent, Sur la blancheur des chairs une fleur ironique, Et c'est moi qui, le soir, comme des spectres blancs, Fais danser les rideaux dans l'enfer des cliniques...
Amants, criez vos noms éperdument dans l'ombre! Laissez errer votre âme au souffle du désir! Laissez tomber sur vous, de votre alcôve sombre. Les grands rêves lassés mêlés de souvenirs!
Cherchez au fond des yeux les clartés merveilleuses Qui font croire l'amour plus profond que la nuit; Savourez, au parfum des chairs délicieuses, De l'attente du jour les sublimes ennuis !...
Je suis le compagnon secret et familier Des chercheurs déplaisir et des filles publiques; Je mêle un goût de mort aux saveurs des baisers En déroulant sur eux mes cheveux diaboliques.
J'ai caché dans vos draps mes philtres et mes charmes; Il n'est pas de baisers que je n'aurai salis; Je gâte votre sang- du poison de mes larmes Et l'odeur du tombeau parfume votre lit...
« Quel fleuve empoisonné circule dans mes veines ? Qui donc, pendant la nuit, m'a couronné de plomb? Un effroyable mal me tient et me gangrène, Car les morts sont venus coucher dans ma maison...
Qu'as-tu fait, qu'as-tu fait, ô ma maîtresse aimée? Toute cloche à présent résonne comme un glas ; Les vers rongeurs sont dans tes tresses parfumées Et je suis comme un spectre en sortant de tes bras.
Va-t-en! j'ai sur ma lèvre un goût de sépulture. Tu viens de mettre un peu de terre dans ma main; A présent je te reconnais, sur ta figure Je vois les traits sacrés et les yeux du destin... »
— Mais non, pauvres amants! joignez encor vos bouches
Je passe dans la fête et j'éteins les flambeaux.
Vous avez seulement préparé votre couche,
Vous êtes comme ceux qui creusent leur tombeau...
Je couronne vos fronts d'une rose auréole... O misère commune entre les mains du sort, Compagnon de débauche, inexorable idole, Il faut m'aimer, je suis l'amour, je suis la mort...