LES PEINES
Je vous croyais bien loin, bien mortes, ô mes peines. Je ne vous voyais plus voler autour de moi. Je ne me tournai plus vers les choses anciennes J'avais mon cœur léger des matins d'autrefois.
Je marchais regardant les toilettes des femmes La couleur de la rue aux vitrines du soir... Je retrouvais un peu la jeunesse de l'âme Le plaisir puéril de sourire et de voir.
Mais non, vous me suiviez, mes peines familières, Mais non, je me trompais, vous êtes toujours là. Dans la foule et le bruit, invisibles, légères, Vous me tendez toujours fidèlement les bras.
Je vous reconnais bien, mes sœurs inséparables !... Peines de chaque jour, peines de chaque nuit !... Je sais votre chanson amère, inexorable, Comment vous me bercez de remords et d'ennui.
Il n'en manque pas une et je vous nomme toutes. Voilà la trahison avec son air banal.
L'affreux étonnement du premier soir de doute Et les mots d'adieu secs qui m'ont fait tant de mal
Ah ! je veux m'arracher de vous, peines cruelles !... Mais j'ai beau fuir, vous me suivez dans ma maison Vous montez l'escalier, me parlant toujours d'elle, Et vous vous asseyez dans le fauteuil profond.
Alors, seul, face à face avec l'affreux cortège,
Je revis mon amour pour la millième fois.
Les vieux ressentiments et les dégoûts m'assiègent...
0 mes peines, filles de l'ombre, laissez-moi !
Mais vous êtes pourtant, peines, l'unique chaîne Qui me rattache encore à celle que j'aimais. Ne vous en allez pas, restez, je me trompais, 0 peines qui me torturez, ô chères peines !...