LA PITIE
Elle vint à la fin, elle eut pitié de moi. Je l'avais tant de soirs si longtemps attendue ! Elle éclairait ma porte en robe bleu de roi. C'était bien cette forme adorée et perdue !
C'était ses yeux glacés, ses petits doigts charmants, Ce mélange cruel de froideur et de charme. Seulement je sentais dans tous ses mouvements Un effort calculé pour éviter mes larmes.
Elle riait avec une fausse gaîté, Elle ôta son chapeau, docilement, très vite, Puis avec un élan d'abandon affecté Prit parmi les coussins sa place favorite.
Et moi je crus alors qu'elle m'aimait toujours. Repentante sans doute elle était revenue Me rendre le trésor volé de son amour... Et le bonheur en moi chanta sa bienvenue.
LES BELLES DE NUIT 3g
Ivre de son parfum je la pris dans mes bras... Elle s'abandonnait toute sans résistance, En me disant des mots très tendres, mais si bas Que je les distinguais à peine du silence.
J'écoutais battre en moi le rythme de son sang"... Elle s'efforçait tant de m'être désirable Que mes yeux s'emplissaient de pleurs reconnaissants. Car le faux et le vrai pour l'amant sont semblables.
Et quand je fus bien sûr de mon bonheur nouveau, Dans l'ombre qui tombait à travers les tentures, Je vis comme un poignard l'épingle du chapeau Que, vite, elle piquait parmi sa chevelure.
Distraite tout à coup, lointaine horriblement, Elle était sur le seuil, blanche dans sa fourrure... Elle tendait à peine sa main froidement Et la hâte et l'ennui lui marquaient la figure.
Et je compris pourquoi son corps s'était glacé
Et ses yeux s'étaient détournés, soudains farouches...
Elle se retenait pour ne pas essuyer
Du mouchoir, mon baiser qu'avait subi sa bouche.
Elle m'avait donné cette heure par pitié. Elle avait fait pour moi ce qu'elle pouvait faire, Et maintenant elle fuyait dans l'escalier, Heureuse du dégoût fini, peut-être fière.
— J'ai connu de l'amour toutes les trahisons, L'espoir faux, le mal vrai, les angoisses de l'âme, Mais rien de plus affreux que ce fade poison Versé dans un baiser, la pitié de la femme...