‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 67 sur 172 · LE BAL MORNE · texte numérisé non relu

LE BAL MORNE

La coquette aux yeux bleus n'a pas les yeux moins purs

Que jadis, mais l'éiher en a bleui la flamme,

Élargi la clarté, décomposé l'azur,

A fait venir au bord tous les poisons de l'âme.

Elle danse aussi bien, ou du moins, je le crois; A celle que j'aimais elle est encor pareille, Les reins en frémissant cambrent comme autrefois, Mais la guêpe au corps fin est devenue abeille.

Elle cherche son miel avec avidité.

Elle rit fort exprès et sa bouche est trop gaie;

Elle aspire les sucs de la fin de l'été,

Sa robe fait le bruit des ailes fatiguées.

Et tous, sous les habits, les satins, les bijoux, Ceux qui sont inconnus et ceux qui sont illustres, Gomme un signe fatal pour quelque rendez-vous, Tous, ce soir, ont le front livide sous les Lustres.

L'orchestre a beau jouer l'air le plus entraînant,

Le vin a beau chanter dans le cristal des coupe»,

Il passe un air glacé qui refroidit le sang.

La vieillesse aux doigta gris erre à travers les groupes.

Et je confronte alors les visages passés

Avec ceux d'aujourd'hui; je cherche et je compare :

La foi, l'orgueil y sont un peu effacés,

J'y découvre le mal, la laideur et les tares.

L'un a l'air d'un geôlier qui garde son amour Et l'autre d'un captif qui du bonheur s'évade. Ce dos est trop voûté et ce front est trop lourd, Dans ces doigts effilés court le sang des malades.

0 vous quej'avais vu légers, tendres, charmants, Vous que j'ai connus beaux, vous me furent douces, Visages ingénus, splendides ou cléments, Quel est donc ce pouvoir qui vers l'horreur vous pousse?

Vous avez chaque jour usé votre regard,

Vous avez dépensé l'invisible richesse,

Et maintenant le bal décline, il se fait tard,

Les corps semblent soudain frappés parla vieillesse.

Dansez, dansez, parmi les clartés, les bouquets... Peut-être pourrez-vous vaincre le sortilège, Faire briller encore un visage parfait Et sur deux seins de neige éclore un cou de neige.

Ah! que l'orchestre éclate et qu'on danse toujours! Mais les yeux sont si grands de désir qu'ils sont vides, La trace du carmin qui fond au petit jour Allonge et laisse voir l'étroit sillon des rides.

Tels, je vous aime mieux, avec vos airs lassés, L'inutile ornement des fleurs et des parures, 0 mes frères par la jeunesse délaissés, Pauvres portraits manques, chères caricatures!

Car j'ai pitié de vous, ô compagnons de bal! Je ne sais de quel burin l'âge creuse une face... Une couronne en cheveux gris fait tant de mal Et je viens de me voir là-bas dans une glace...

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