LES DEUX PIANOS
Deux pianos chantaient dans mon adolescence Et leur voix tour à tour m'a pris et m'a bercé... Et l'un était banal mais doux, plein de romances, Et l'autre était criard, misérable et faussé.
L'un jouait dans les bals, des polkas, des quadrilles Pour des robes de tulle et des visages clairs. L'autre sous des peignoirs faisait tourner des filles Dans un parfum d'alcool, de tabac et de chair,
Piano des adieux et des fleurs enivrantes, Du baiser, de la lettre, et du premier amour, Piano de la rue obscure du faubourg, Gomme votre musique était triste et puissante !
Je vous ai tous les deux chéris également, Je vous ai partagé mes heures et mes songes. O pianos cruels, voluptueux, charmants, Où le cœur des enfants désespérés se plonge.
Et votre voix encor me hante et me poursuit. Lequel des deux ce soir m'apporte cette ivresse. Est-ce toi, cœur brisé, piano de minuit. Toi, qui faisais pleurer Carmen et la négresse?
Je suis enveloppé par mille souvenirs.
Des valses de jadis ma chambre est toute pleine,
Je ne puis discernera travers vos soupirs
Mes peines d'aujourd'hui d'avec mes vieilles peines.
Je ne puis discerner les formes et les yeux,
Les êtres du passé dansent et se confondent,
Je vois des corps flétris en peignoir mauve ou bleu
Sous des têtes d'enfants ravissantes et blondes.
La bouche de quinze ans dit un grossier refrain, Sur le cou blanc et pur des cheveux teints voltigent. Je vois des seins pendants sur un corps enfantin Et cela danse et tourne et fait un grand vertige.
Ah ! comme vous chantez, pianos d'autrefois Sur tout ce dont j'ai peur et sur tout ce que j'aime ! Mais dans le tourbillon de vos mille poèmes Je ne peux séparer l'inséparable voix.
Car, hélas! je naquis avec une âme double Et quels que soient l'éclat et la perfection, Toujours à mon contact l'eau du verre se trouble, Et je n'y bois jamais sans verser du poison.