‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 70 sur 172 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

J'ai retrouvé l'ami des grandes espérances Et des repas joyeux où l'on fait des projets Nous nous pressons les mains fortement en silence Et nous restons gênés, tristes et stupéfaits.

C'est parmi les cristaux, les musiques, les femmes, Dans les lieux autrefois pleins de notre gaîté. Mais chaque souvenir que j'évoque il le blâme ; Il juge nos vingt ans avec sévérité.

« Alors, dit-il, toujours cette mauvaise vie... » Et rien dans le décor, la lumière et le bruit Ne fait passer en nous la chaude sympathie Qui parait de splendeur les propos de nos nuits.

Eh quoi ! mon compagnon, eh quoi ! mon camarade En aussi peu de temps as-tu pu tant changer? C'est toi que je vois là, désenchanté, maussade... L'ami est devenu soudain un étranger.

Pourtant nous avions eu dans nos heures passées Des bonheurs de l'esprit plus grisants que des vins, Il tenait plus d'ivresse en un soir de pensée Qu'en mille soirs charnels sur des cœurs féminins.

La chaleur du baiser, la profondeur des tresses, La souplesse d'un corps entre mes bras ployé, Ce que donne l'amour de beauté, de tristesse Avaient bien moins de prix que ta noble amitié.

Je croyais que c'était le meilleur de la vie.

Non ! ce n'est qu'un fragment quelconque du passé.

Ce qui fut le bonheur, tu l'appelles folie;

Dans chaque mot je sens que tu veux me blesser.

La bouche de l'ami, la bouche de la femme, Celle qui dit trop vrai et celle qui nous ment Versent également l'amertume à notre âme, Et la mort est au fond de tout attachement.

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