‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 71 sur 172 · COMPLAINTE DE LA SEINE · texte numérisé non relu

COMPLAINTE DE LA SEINE

Au fond de la Seine, il y a de l'or, Des bateaux rouilles, des bijoux, des armes. Au fond de la Seine il y a des morts... Au fond de la Seine il y a des larmes...

Au fond de la Seine il y a des fleurs ; De vase et de boue elles sont nourries... Au fond de la Seine il y a des cœurs Qui souffrirent trop pour vivre la vie...

Et puis des cailloux et des bêtes grises... L'âme des égouts soufflant des poisons... Les anneaux jetés par des incomprises... Des pieds qu'une hélice à coupés du tronc,

Et le fruit maudit des ventres stériles, Les blancs avortés que nulle n'aima...

Les vomissements de la grande ville...

Au fond de la Seine il y a cela...

Mais le batelier ramasseur d'ordures Penché sur l'avant d'un ponton désert, Ne dira jamais les formes impures Que heurta, le soir, son crochet de fer.

— 0 Seine clémente où vont les cadavres, O lit dont les draps sont faits de limon, Fleuve des déchets, sans fanal ni havre, Chanteuse berçant la morgue et les ponts,

LA ROBE ARRACHEE gi

Rouleuse au sein vert des faces gonflées Et des maigres corps mangés des poissons, Reine de misère, âme désolée, Suaire d'amour, robe de pardon,

Accueille le pauvre, accueille la femme, Accueille l'ivrogne, accueille le fou, Mêle leurs sanglots au bruit de tes lames Et porte leurs cœurs parmi les cailloux...

Page 1