LES COMPAGNONS DE VOYAGE
Quand je voyage seul, quelqu'un me suit toujours. Dans les propriétés, dans les bois, dans la neige, Aux terrasses penchant vers les couchers du jour , Tous les êtres aimés me font comme un cortège...
Dans la vieille voiture ils sont venus s'asseoir. Ils parlent au cocher, ils boivent dans mon verre, Ils rêvent avec moi dans les charmes du soir, Et je les vois entre eux sourire avec mystère...
C'est mon père charmant et ses yeux ingénus,
Et c'est ma bien-aimée avec sa tête blonde.
A mes petits bonheurs soyez les bienvenus,
Je voudrais vous donner tous les bonheurs du monde.
Admirez avec moi le buis et les lilas Et la forêt qui sent la fougère et la fraise. Partageons cet accueil, ces gaietés, ces repas, Et si le vin m'a plu, je voudrais qu'il vous plaise.
Vieillard nimbé d'argent, ovale aux cheveux d'or, Venez, approchez-vous plus près, ô chères ombres!... L'air fraîchit, on entend un vague bruit de cor, Mais vous disparaissez soudain dans la pénombre...
Pourquoi me quittez-vous, familiers compagnons, Essence de moi-même, esprit de mon voyage? Je ne dormirai plus dans la paix des maisons, Si je ne vous vois plus, clarté des bons visages!
Si vous vous en allez, je ne veux plus entendre La chanson du coucou sur les pommiers en fleurs, Voir la lune monter et le soleil descendre, Si vous vous en allez, je n'ai plus de bonheur...
LES DÉSEMPARES
Que j'en ai vu passer de ces désemparés, De ces amants ayant perdu la chère amante Avec leur dos qui ploie et leur cœur déchiré, Tendant parfois les bras vers la tendresse absente!
Le double gracieux d'amour et de beauté,
L'ovale qui sourit, qui console et qui sauve
Tout d'un coup, par la vie il vient d'être emporté.
Pour l'un c'est un tombeau, mais pour l'autre une alcôve.
Si l'on doit perdre ainsi le plus rare des biens, Tous les plaisirs du soir, la moitié de soi-même. Qu'elle soit en un lieu dont on ne sait plus rien Afin que sous la terre et sous les fleurs on l'aime.
LA ROBE ARRACHÉE g3
Mieux vaut les traits durcis, la main comme du bois, La bouche aux dents de plomb d'où ne sort plus d'haleine Et la garde-malade et le cierge et la croix, Le factice appareil de la douleur humaine,
Que les doigts étrangers perdus dans les cheveux, Les bras autour du cou, l'abandon, les paroles, Tous les détails charmants qui deviennent affreux, Les caresses d'amour qu'on devine aussi folles,
Les seins par le désir rendus aussi mouvants, L'étirement des reins qui dévaste la couche... Si Ton pleure les morts, qu'ils ne soient plus vivants Et qu'ils ne collent pas leur lèvre à d'autres bouches.
C'est cette obsession qui courbe l'orgueilleux.
Il se dit : « Près d'un autre elle faiblit et cède,
Elle va se donner à telle heure, en tel lieu!
Non, non! je ne peux pas! Que moi seule la possède I »
On ne déterre pas les morts. Malheur à ceux Qui n'osent pas tourner leur cycle de tristesse Et voient comme des croix se dresser devant eux Les bras ressuscites pour les vieilles caresses!
Ils toucheront un corps qu'ont serré d'autres bras, Chercheront sur les seins des traces, des empreintes; L'art savant de baisers qu'ils ne connaissent pas Les glaceront d'horreur, de plaisir et de crainte.
Ils mêleront l'injure au remords d'être heureux; Ils se repentiront des voluptés présentes. Leur maîtresse aura beau rire et fermer les yeux, Ils la verront toujours couchée et frémissante...
Ils verront de l'ennui dans sa moindre froideur. Dans ses emportements une trop libre audace. Croiront qu'elle compare et pèse ses bonheurs Et se tortureront sans pouvoir crier grâce.
Ah! mieux vaut s'en aller loin, tout seul, au hasard, Affronter la pitié des amis, les détresses, Les draps glacés du lit où Ton se couche tard, Ayant la bouche fade ainsi qu'après l'ivresse.
Mieux vaut penser qu'elle est là-bas, les bras ouverts, Qu'elle dort consolée auprès d'une chair d'homme, Tout vaut mieux que ce goût de lèvre trop amer, Que d'être assis la nuit à côté d'un fantôme.
Une forme anonyme, esclave et sans amour
Qui ne se donne plus que par une habitude...
Tout vaut mieux! On le sait et pourtant, chaque jour,
On reprend en pleurant la vieille servitude.